‹ ExtraitsChapitre 119 sur 285 · Pasteur dos peuples (IIouiiTe · texte numérisé non relu

Pasteur dos peuples (IIouiiTe

•2. Voir le VII' chant de l'Enéide.

VilYACK KN ITM.Ii:. i:.7

lamoiix : il y a doux millo ans que Cicêron so croyait exilé sous le ciel de l'Asie, et qu'il écrivait à ses amis : Urbern^ mi Rufe^ cote, in ista luce vîve^. Cet attrait de la belle Ausonie est encore le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer quelques jours, y sont demeurés toute la vie. Il fallut que le Poussin vînt mourir sur cette terre des beaux paysages; au moment même où je vous écris, j'ai le bonheur d"y connaître M. d'Agincourt-, qui y vit seul depuis vingt-cinq ans. et qui promet à la France d'avoir son W inckelmann^.

Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de l'antiquité et des arts, ou quiconque n'a plus de liens dans la vie. doit venir demeurer à Rome. Là il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et qui occupera son cœur, des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera, la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il est malheureux, s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux, du charmant tombeau de Cecilia Mctella au modeste cercueil d'une femme infortunée! Il pourra croire que ces mânes chéris se plaisent à errer autour de ces monuments avec l'ombre de Cicéron, pleurant

1. « C'est a Rome qu'il faut habiter, mon cher Rufus, c'est à cette lumière qu'il faut vivre. » Je crois que c'est dans le premier ou dans le second livre des Epîlres familières. Comme j'ai cité partout de mémoire, on voudra bien me pardonner s'il se trouve quelque ine.vaetilude dans les citations (Note de Chateaubriand).

•2. Leroux d'Agincourt (1730-1814), archéologue et numismate, s'était fixé à Rome en 1779. Il est l'auteur d'une importante Hi.<itoire de l'art par les 7noniiments, depuis le iv* siècle jusqu'au .xvi' (1809-1823).

3. Winckelmann, célèbre archéologue et esthéticien allemand (1717- 1768). Son ouvrage capital est VIfisloire de l'art dans l'ant!<pillr (1768).

ir)« ClI.VTK.UIII'.IANIi.

riicore sa chèi'o Tullie, ou d'Aggrippinc encore occupée de l'urne de Germanicus. S'il est chrétien, ah! comment pourrait-il alors s'arracher de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui l'a précédé, de celte terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux catacombes sous l'œil du Père des lidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans l«ur poussière, et semblent plus voisin des cieux?

Quoique Rome, vue intérieurement, offre l'aspect de 1.1 plupart des villes européennes, toutefois elle conserve encore un caractère particulier : aucune autre cité ne présente un pareil mélange d'architecture et de ruines, depuis le Panthéon d'Agrippa jusqu'aux murailles de Bélisaire, depuis les monuments apportés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par Michel-Ange. La beauté des femmes est un autre trait distinctif de Rome : elles rapjiellent par leur port et leur démarche les Clélie et les (iornélie; on croirait voir des statues antiques de Junon ou de Pallas, descendues de leur piédestal et se promenant autour de leurs temples'.

Une auti-e singulai'ilé de la ville de Rome, ce sont les li-ijupeaux de chèvres et surtout ces attelages de grands iiœids aux cornes énormes, couchés au pied des obélisques égyptiens, parmi les débri.s du Forum, et sous les arcs où ils jiassaient autrefois pour conduire le triomphateur

I. If Note/, fiup f est ce derniiT Ir.ill qui nrliévo cl arfuniplil la lii'iisi'e ; on cvoirail voir des statues anliijues de Junon et de Pallas. (tn trouverait enrore cela assez aisément et on s'arrêterait satisfait. Le reste est du grand écrivain, (|ui ne laisse rien à dire après lui et qui ferme le cercle d'or.

« En prose, il n'y a rien au delà. Après de tels coups de talent, il n'y a plus que le vers qui puisse s'élever encore plus haut avec son aile ». (Sainte-Beuve).

VdVACK K.N HAI.li:. I.V.i

iDiiiainà ce (iiipilnh' i|ur' ( liréi'un apiiolli' le ('(jnscU imhlir de l'univers :

Romanos ad tenipla deiim duxere triumphos*.

A tous les bruits ordinaires des grandes cités, se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de toutes parts, comme si Ton était auprès des fontaines de Blandusie ou d'Égérie. bu haut t\os collines renfermées dans l'enceinte de Rome, ou à l'extrémité de plusieurs rues, vous apercevez la campagne en perspective, ce qui mêle la ville et les champs d'une manière pittoresque. En hiver, les toits des maisons sont couverts d'herbes, comme les toits dn chaume de nos paysans. Ces diverses circonstances contribuent à donnera Rome je ne sais quoi de rustique, qui va bien à son histoire; ses premiers dictateurs conduisaient la charrue ; elle dut l'empire du monde à des laboureurs, et le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d"enseigner l'art d'Hésiode aux enfants de Romulus :

Ascrœunique cano roniana per oppida carmen-.

Quant au Tibre qui baigne celle grande cité, et qui en partage la gloire, sa destinée est tout à fait bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s'il n'y était pas; un UN daigne pas jeter les yeux, on n'en parle jamais, on ne boit point ses eaux, les femiues ne s"en serveni \)ns pour laver; il se dérobe enti'e de méchanles maisons qui II' cachent, el court se précipiler dans la mer. lionttMix de - appelri' If Tei'ere.

Il faut maintenant, mon cher ami, vous diir (luclqnc (iinso do CCS ruines dont vous m'avez recommandé de Vous parler, et qui font une si grande pai'tie des dehors

1. Ils C(jniJiii^irf'nl .iiix tpniiiloà îles flicu.v les triompiies romains (\'ii-ji!o, (Géorg., II, 147).

2. Je chante des vers dWsera dans les villes romaines (Virgile, Géoi'fliVyîfP.s, II, 175). Ascra, en Boélie, l'I.dt la pati'ie il'IIé-iode, le grand |;.i(|c |ia-tiiral de la Grèce.

I(i<» CHATE.UniUANI).

tlo Romo ; je les ai vues en délail, soil à Home, soil à Naples, excepté pourtant les temples de Pfestum, que je n'ai pas eu le temps de visiter. Vous sentez que ces ruines doivent prendre différents caractères, selon les souvenirs qui s'y attachent.

Dans une belle soirée du mois de juillet dernier, j'étais allé m'asseoir au (lolisée, sur la marche d'un des aulels consacrés aux douleurs de la Passion. Le soleil (|ui se couchait versai! des lleuves d'or par loules ces galeries où roulait jadis le torrent des peuples ; de Tories ombres sortaient en môme temps de l'enlbncement des loges et des cori'idors, ou tondjaient sur la terre en larges bandes noires. Du haut des massifs de l'architecture, j'apercevais, entre les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du palais des Césars, avec un palmier qui semble être placé tout exprès sur ces débris pour les peintres et les poètes. Au lieu des cris de joie que des spectateurs féroces poussaient jadis dans cet amphithéâtre, en voyant déchirer des chrétiens par des lions, on n'entendait que les aboiements des chiens de l'ermite, qui garde ces ruines. Mais aussitôt que le soleil disparut à l'horizon, la (doche du dôme de Saint-Pierre retentit sous les portiques du Cotisée. Cette correspondance établie par des sons religieux entre les deux plus grands monuments de Rome païenne et de Rome chrétienne me causa une vive émotion : je songeai que l'édifice moderne tomberait comme l'édifice antique; je songeai que les monuments se succèdent comme les hommes qui les ont élevés; je rappelai dans ma mémoire que ces mêmes Juifs qui, dans h'ur pi'emière caiitivilé, travaillèrent aux pyranndes de l'Kgypte et aux murailles de Rabylone, avaient, dans leur dernière dispersion, bâti cet énorme amphithéâtre. Les voûtes qui répétaient les sons de la cloche chrétienne étaient l'ouvrage d'un empereur païen marqué dans les |trophétiespour la destruction finale de Jérusalem. Sont-

vn\ \(.i; i:n hm.ii:. ku

fO là tJ';i>>cz liaiiU >iiii'l> de im'ililiilion. fl i;-i'Oyoz-voii> ilii'iine villo où do iiarcils olVols so r('|)n:»iliii>(ul à (■haqiie pas soit (ligne d'èlro vue?

Je suis retourné hier, 9 janvier, au Colisée pour le voir dans une autre saison, et sous un autre aspect; j'ai été t'fonné, en arrivant, de ne point entendre l'aboiement des chiens qui se montraient ordinairement dans les corridors supérieurs de ramphitliéàtre. parmi les herbes séchées. J'ai frappé à la porte de rermilag'e pratiqué dans le cintre (l"une loge; on ne m'a point répondu; l'ermite est mort. L'inclémence de la saison, l'absence du bon solitaire, des chagrins récents, ont redoublé pour moi la tristesse de ce lieu; j'ai cru voir les décombres d'un édifice que j'avais admiré quelques jours auparavant dans toute son intégrité et toute sa fraîcheur. C'est ainsi, mon très cher ami, que nous sommes avertis à chaque pas de notre néant: l'homme cherche au dehors des raisons pour s'en convaincre; il va méditer sur les ruines des empires, il oublie qu'il est lui-méiiie une ruine encore plus chancelante, et qu'il sera tombé avant ces débris *. Ce qui achève de rendre notre vie le songe d'une onibre^, c'est que nous ne pouvons pas même espérer de vivre longtemps dans le souvenir de nos amis, puisque leur cœur, où s'est gravée notre image, est, comme l'objet dont il retient les traits, une argile sujette à se dissoudre. On m'a montré :i Portici un morceau de cendre du Vésuve, friable au loucher, et qui conserve l'empreinte, chaque jour plus otTacée, du sein et du bras d'une jeune femme ensevelie .sous les ruines de Pompeïa; c'est une image assez juste, bien qu'elle ne soit pas encore assez vaine, de la trace que notre mémoire laisse dans le creur des hommes, cendre et poussière ^ .

1. L'homme à qui CPtle lettre est adressée n'est plus! [Xote de Chat.)

Page 1