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DESSEIN DE L'OUVRAGE

J'ai avancé, dans un ]jreiïiiei' ouvrage, que la religion ihrélionne me paraissait plus favoralde que le paganisme au développement des caractères, et au jeu des jjassions dans l'épopée. J'ai dit encore que le merveilleux de cette religion' pouvait peut-être lutter contre le merveil-

1. « Le merveilleux chrétien, a dit spirituellement et |ii-ofondi'nieni M. Emile Faguet, c'est une âme ctirétienne. »

i.i;s MM'.TYiis. -m

leu,r ciiijimiili'' (If l;i ni\ tliologio. Co >ont cos niiinioiis. plus ou moins oonibattuos, tjuo \o cliorcho à appuyer par un cxcmplf .

Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès littéraire, il m'a semblé qu'il fallait chercher un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de l'Odyssée; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jéhova de Milton. sans blesser la jiiété, le goût ri la vraisemblance des mœurs.

Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'époque historique de l'alliance des deux religions.

La scène s'ouvre au moment de la persécution excitée par Dioclétien. vers la fin du troisième siècle. Le Christianisme n'était point encore la religion dominante de l'Empire romain; mais ses autels s'élevaient auprès des autels des idoles....

Je nie suis peut-être laissé éblouir par le >njot : il m'a semblé fécond. On voit, en effet, au jjremier eouji d'oeil, qu'il met à ma disposition l'antiquité profane et sacrée. En outre, j'ai trouvé moyen, par le récit et par le cours des événements, d'amener la peinture des différentes provinces de l'Empire romain; j'ai conduit le lecteur chez les Francs et les Gaulois, au berceau de làos ancêtres. La Grèce, l'Italie, la Judée, rÉgypte, Sparte, Athènes, Rome, Naples, Jérusalem, Memphis, les vallons de l'Arcadie, les déserts de la Thébaïde, sont les autres points de vue ou les persfiectives du tableau.

CYMODOCEE

Nûurrio dos |)his beaux souvenirs de rantiquilê dans la dûcio faniiliarilt"' dos Muses, Cymodocée doveloppail chaque jour de nouveaux charmes. Déniodocus, consommé dans la sagesse, cherchait à tempérer cette éducation toute divine, en inspirant à sa fdlc le goût d'une aimable simplicité*. Il aimait à la voir quitter son luth pour aller remplir une urne à la fontaine, ou laver les voiles du temple au courant d'un fleuve. F^endant les jours de l'hiver, lorsque, adossée contre une colonne, elle tournait ses fuseaux à la lueur d'une lampe éclatante, il lui disait :

« Cymodocée, j'ai cherché dès ton enfance à t'enrichir de vertus et de tous les dons des Muses, car il faut traiter notre âme, à son arrivée dans notre corps, comme un céleste étranger que l'on reçoit avec des parfums et des couronnes. Mais, ô fille d'Épicharis, craignons l'exagération, qui détruit le bon sens, prions Minerve de nous accorder la raison, qui produira dans notre naturel cette modération, sœur de la vérité, sans laquelle tout est mensonge. »

Ainsi, de belles images et de sages propos charmaient et instruisaient Cymodocée. Quelque chose des Muses auxquelles elle était consacrée avait passé sur son visage, dans sa voix et dans son cœur. Quand elle baissait ses longues paupières, dont l'ombre se dessinait sur la blancheur de ses joues, on eût cru voir la sérieuse Melpomène; mais quand elle levait les yeux, vous l'eussiez prise pour la riante Thalie. Ses cheveux noirs res-

1. Démodocus, père de Cymodocée, est, — dans la fiction des Martyrs, — le dernier descendant des Ilomérides, et dessert, en cette qualité, le temple que les habitants de la Messinie ont élevé à la mémoire du divin poète, son ancêtre.

soiul)Iaionl à la tlour irtivaeinllir', ri >a laille au paliii'nT lit' lit'los. Un jour elle était allt''o au loin cueillir le dictauie' avec son porc, l'our découvrir celte plante précieuse, ils avaient suivi une biche blessée par un archer d'OEchalie; on les aperçut sur le sommet des montagnes : le bruit se répandit aussitôt que Nestor et la plus jeune de ses filles, la belle Polycasle, étaient apparus à des chasseurs dans les bois de Tira.

PREIVIIERE RENCONTRE D'EUDORE ET DE CYIVIODOCÉE

C'était une de ces nuits dont les ombres transparentes semblent craindre de cacher le beau ciel de la Grèce : ce n'étaient itoint des ténèbres, c'était seulement l'absence du jour. L'air était doux comme le lait et le miel, et Ton sentait à le respirer un charme inexprimable. Les sommets du Taygète, les promontoires opposés de Colonides et d'Acrilas, la mer de Messénie, brillaient de la plus tendre lumière; une flotte ionienne bai.ssait ses voiles pour entrer au port de Coronée, comme une troupe de colombes passagères ploie ses ailes pour se reposer sur un rivage hospitalier; Alcyon gémissait doucement sur son nid, et le vent de la nuit apportait a. Cymodocée les parfums du dictame et la voix lointaine de Neptune; assis dans la vallée, le berger contemplait la lune au milieu du brillant cortège des étoiles, et il se réjouissait dans son cœur.

La jeune prêtresse des Muses marchait en silence le long des montagnes.... Tout à coup, elle s'aperçoit

1. Planle labiée très aromatique i|iii passait, dans l'antiquité, pourètro un puissant vulnéraire.

-iOi CHATEAIBIUANI».

qu'elle ;i peidu le sentier de la monlayne, et (ju'elie n'est plus suivie de sa nourrice : elle pousse un cri qui se perd dans les airs; elle implore les dieux des forêts, les Napée';. les Dryades; ils ne répondent point à sa voix....

Une source dVau vive, environnée de hauts peu]»liers, tombait à grands flots d'une roche élevée ; au-dessus de cette roche, on voyait un autel dédié aux Nymphes, où ,les voyageurs offraient des vœux et des sacrifices. Cymodocée allait embrasser l'autel, et supplier la divinité de ce lieu de calmer les inquiétudes de son père, lorsqu'elle aperçut un jeune homme qui dormait, appuyé contre un rocher. Sa tête, inclinée sur sa poitrine, et penchée sur son épaule gauche, était un peu .soutenue par le bois d'une lance; sa main, jetée négligemment sur cette lance, tenait à peine la laisse d'un chien qui semblait prêter l'oreille à quelque bruit; la lumière de l'astre de la nuit, passant entre les branches de deux cyprès, éclairait le visage du chasseur : tel un successeur d'Apelle a représenté le sommeil d'Endymion*. La fille de Démodocus crut, en effet, que ce jeune homme était l'amant de la reine des forêts : une plainte du zéphyr lui parut être un soupir de la déesse, et elle jirit un rayon fugitif de la lune dans le bocage pour le bord de la tunique blanche do Diane qui se retirait. Epouvantée, craignant d'avoir troublé les mystères. ( lymodocée tombe à genoux et s'écrie :

« Redoutable sœur d'Apollon, épargnez une vierge imprudente : ne la percez pas de vos flèches! Mon père n'a qu'une fille, et jamais ma mère, déjà tombée sous

1. Chateaubriand avait d'abord écrit : « Tel, dans la ville éternelle, un marbre fameux représente le sommeil d'Endymion », ce qui est une allusion au bas-relief dont il parle ailleurs (cf. plus haut, p. 150, note i). Ce successeur d'Apelle est Girodel, dont le Sommeil d'Endym,ion est actuellement au Louvre.

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vos coups, in' Tiil oi'iiiioilItHise de ma naissunco! » V CCS cris, lo chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de voir celle jeune fille à genoux, il se lève précilaninienl :

« Comment! dit Cymodocée, confuse et toujours à genoux, est-ce que lu n'es pas le chasseur Endymion?

— Et vous, dit le jeune homme, non moins interdit, est-ce que vous n'êtes pas un ange?

— In ange? » re|)rit la fille de Dcmodocus. Alors réli'anger, plein de trouble :

« Femme, levez-vous; on ne doit se prosterner que devant Dieu. »

Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au chasseur :

« Si lu n'es pas un dieu caché sous la forme d'un mortel, tu es sans doute un étranger que les satyres ont égaré comme moi dans les bois. Dans quel port est (Mitre ton vaisseau? Viens-tu de Tyr, si célèbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante Corinthe, où tes hôtes t'auront fait de riches présents? Es-tu de ceux qui trafiquent sui' les mers jusqu'aux colonnes d'Hercule? Suis-tu le cruel Mars dans les combats? Ou plutôt, n'es-tu pas lo fils d'un de ces mortels jadis décorés du sceplre, qui régnaient sur un pays leitile en troupeaux, et chéri des dieux? »

L'étranger réponflit :

« Il n'y a (|u'un Dieu, maître de l'univers, et je ne suis qu'un homme plein de trout)le et de faiblesse. Je m'appelle Eudore; je suis fils de Laslhénès. Je revenais de Thalames, je retournais chez mon ])ère; la nuit m'a surjtris : je me suis endormi au bord de celle fontaine. Mais vous, comment étei»-vous seule ici? Que le ciel vous conserve la pudeur, la plus belle des craintes après celle de Dieu ! «

Le langage de cet homme confondait (iymodocéc. Elle

sentait devant lui un mélange d'amour et de respect, de confiance et de frayeur. La gravité de sa parole et la grâce de sa personne formaient à ses yeux un contraste extraordinaire. Elle entrevoyait comme une nouvelle espèce d'hommes, plus noble et plus sérieuse que celle qu'elle avait connue jusqu'alors. Croyant augmenter l'intérêt qu'Eudorc paraissait prendre à son malheur, elle lui dit :

<' Je suis llllc d'ilouière aux chants imuiortels. »

L'étranger se contenta de réj)liquer :

« Je connais un plus beau livre que le sien. »

Déconcertée par la brièveté de cette réponse, (Jyniodocéc dit en elle-même :

« Ce jeune homme est de S]jarlc'. »

Puis elle raconta son histoire. Le fils de Lasthénès dit :

<i Je vais vous reconduire chez votre père. »

Et il se mit à marcher devant elle.

La iille de Démodocus le suivait; on entendait le frémissement de son haleine, car elle tremblait. Pour se rassurer un peu, elle essaya de parler : elle hasarda quelques mots sur les charmes de la Nuit sacrée, épouse de l'Érèbe, et mère des Hespérides et de l'Amour. Mais son guide l'interrompant :

« Je ne vois que des asti'es (|ui racontent la gloire du Très-Haut. »

Ces paroles jetèrent do nouveau la. confusion dans le cœur de la prêtresse des Muses. Elle ne savait plus que penser de cet inconnu, qu'elle avait pris d'abord pour un immortel. Était-ce un impie qui errait la nuit sur la terre, haï des hommes et poursuivi par les dieux? Étaitce un pirate descendu de quelque vaisseau, pour ravir

1. Les Spartiates avaient la réputation de parler fort peu et d'affecter la concision du langage. De là le mot de laconisme : Sparte était, comme l'on sait, la capitale de la Laconie.

les enfants à leurs pères? Cymodocée commençait à sentir une vive frayeur, ([u'ellc n'osait toutefois laisser paraître. Son étonnement n'eut plus de bornes lorsqu'elle vit son guide s'incliner devant un esclave délaissé qu'ils trouvèrent au bord d'un chemin, l'appeler son frère, et lui donner son manteau pour couvrir sa nudité.

— Étranger, dit la fille de Démodocus, tu as cru sans doute que cet esclave était qucl(iuo dieu caché sous la ligure d'un mendiant, poui- éprouver le cœur des mortels?

— >un, répondit Eutlore, j'ai cru (pie c'était un homme.

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