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Le» Esliagn.ol

Germains d'une (aille gigantesque étaient enlreniélés çà et là, comme des tours, dans le brillant escadron. Ces barbares avaient la léte enveloppée d'un bonnet, ils maniaient d'une main une massue de chêne, et montaient à cru des étalons sauvages. Auprès d'eux, quelques cavaliers numides, n'ayant pour toute arme qu'un arc, pour tout vêtement qu'une chlamyde, frissonnaient sous un ciel rigoureux.

A l'aile opposée de l'armée se tenait immobile la troupe superbe des chevaliers romains : leur casque était d'argent, surmonté d'une louve de vermeil; leur cuirasse élincelait d'or, et un large baudrier d'azur suspendait i|. leur tlanc une lourde épée ibérienne. Sous leurs selles OFnécs d'ivoire s'étendait une housse de pourpre, et leurs iiiains couvertes de gantelets tenaient les rênes de soie qui leur servaient à guider de hautes cavales plus noires que la nuit.

Les archer.> crétoi?, le^ vélitcs rouiain> et les différents corps des Gaulois étaient répandus sur le front de l'armée. L'instinct de la guerre est si naturel chez ces derniers, que .souvent dans la mêlée les soldats deviennent des généraux, rallient leurs compagnons dispersés, ouvrent un avis salutaire et indiquent le poste qu'il faut prcndi'c. Rien n'égale l'inqjétuosité de leurs attaques : tandis que le Germain délibère, ils ont franclii les torrents et les monts; vous les voyez au pied de la ciladello, et ils sont au haut du retranchement emporté. En vain les cavaliers les plus légers voudraient les devancer à la charge, les Gaulois rieat de leurs efforL, voltigent à la tête des chevaux et semblent leur dire ; « Vous saisiriez plutôt les vents sur la plaine, ou les oiseaux dans les airs. »

Tous ces barbares avaient la tète élevée, les couleurs vives, les yeux bleus, le regard farouche et menaçant ; ils portaient de hu'ges braies, et leur tunique était cha-

iu;uTéc do moiYcaux de pourpre; un ccinluron de crin pressait à leur côté leur fidèle épée. L'épêe du Gaulois ne le quitte jamais : niai'iée pour ainsi dire avec son maître, elle raccompagne pendant la vie, elle le suit sur le bûcher funèbre, et descend avec lui au tombeau. Tel était le sort qu'avaient jadis les épouses dans les Gaules, tel est aussi celui qu elles ont encore au rivage de rindus.

Enfin, arrêtée comme un nuage menaçant sur le penchant d'une colline, une légion chrétienne surnommée la Pudique, formait derrière l'armée le corps de réserve et la garde de César. Elle remplaçait auprès de Constance la légion Ihébainc égorgée par Maximien, ^'ictor, illuslrc guerrier do Marseille, conduisait au combat les milices de celte religion qui porte aussi noblement la casaque du vétéran que le cilice de l'anachorète.

Cependant Fœil était frappé d'un mouvement universel : on voyait les signaux du porte-étendard qui plantait le jalon des lignes, la course impétueuse du cavalier, les ondulations des soldats qui se nivelaient .sous le cep' du centurion. On entendait de toutes parts les grêles hennissements des coursiers, le cliquetis des chaînes, les sourds roulements dos balistcs et des catapultes, les pas réguliers de l'infanterie, la voix des chefs qui répétaient l'ordre, le bruit des piques qui s'élevaient et s'abaissaient au commandement des tribuns. Les Romains se formaient en bataille aux éclats de la trompette, de la corne et du liluus; el nous, Cretois, fidèles A !a Grèce au milieu de tes peuples barbare.:, nous prenions nos rangs au son de la lyre.

Mais tout l'appareil de l'armée romaine ne servait qu'à rendre l'armée des ennemis plus formidable par le contraste d'une sauvage simplicité.

I. Lv rrj) du cetiluriun : suii liàluii tUi coiiiiiiiui'lenifiit.

■^lî< CHATEAUBUIAND.

Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachait pas le genou. Les yeux de ces barbares ont la couleur d'une mer orageuse; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine et teinte dune liqueur rouge, est semblable à du sang et à du l'eu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu'au-dessus de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le nnifle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d'une longue tramée, et leur main gauche d'un bouclier qu'ils tournent comme une roue rapide; d'autres, au lieu de ce bouclier, tiennent une espèce de javelot, nommé angon, où s'enl'onccnt deux fers recourbés, mais tous ont à la ceinture la redoutable francisque, espèce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d'un dur acier; arme funeste que le Franc jette en poussant un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu'un œil intrépide a marqué.

<'.es bfirbares, fidèles aux usages des anciens (germains, s'étaient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable triangle, où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus, s'avançait avec impétuosité, mais d'un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. A la pointe de ce triangle étaient placés les braves qui conservaient une barbe longue et hérissée, et qui portaient au bras un anneau de fer. Ils avaient juré de ne quitter ces marques de servitude qu'après avoir sacrifié un Romain. Chaque chef dans ce vaste corps était environné des guerriers de sa famille afin que, plus ferme dans le choc, il remportât la victoire ou mourût avec ses amis; chaque tribu se ralliait sous un synd)ole .: la. plus noble

ii:s MAisTYi'.s. -m

(rcnlre elles se distinguait par des abeilles ou trois lors (le lanee. Le vieux roi des Sicambros. Pharamond, conduisait rarniée entière, et laissait une partie du commandement à son petit-fils ÎMérovée. Les cavaliers Francs, en face de la cavalerie romaine, couvraient les deux côtés de leur infanterie : à leurs casques en forme de gueules ouvertes ombragées de deux ailes de vautour, à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes ou pour ces figures bizarres que Ton aperçoit au milieu des nuages pendant une tempête, (llodion, fils de Pharamond et père de Mérovée. brillait à la têle de ces cavaliers menaçants.

•Sur une grève, derrière cet essaim d'ennemis, on apercevait leur camp, semblable à un marché de laboureurs et de pêcheurs; il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeaux faisaient sortir de jeunes poulains d'un bois sacré, afin de découvrir par leur course à quel parti ïuiston promettait la victoire. La mer d'un côté, des forêts de l'autre, formaient le cadre de ce grand tableau.

Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l'Océan et les deux armées. La terre paraît embrasée du feu des casques et des lances; les instruments guerriers sonnent l'air antique de Jules César partant pour les Gaules. La rage s'empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur l'épée. Les chevaux se cabrent, creusent l'arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enllammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probus :

« Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs,

« combien ne vaincrons-nous pas de millions de Perses ! »

Les Grecs répèlent en chœur le Pœan. et les Gaulois l'hymne des Druides. Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils serrent leurs boucliers contre leurs bouches, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un rocher; puis tout à coup poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit a la louange de leurs héros :

« Pharamondl Pharamond! nous avons combattu avec répée.

« Nous avons lancé la francisque à deu.\ tranchants; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les aigles et les oiseau.x aux pieds jaunes poussaient des cris de joie; le corbeau nageait ilans le sang des morts; tout l'Océan n'était qu'une plaie : les vierges ont pleuré longtemps 1

« Pharamond! T^haramond! nous avons combattu avec l'épée.

« Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours en ont gémi : nos pères les rassasiaient de carnage. Choisissons des épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le cœur de nos fds. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie s'écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir! »

Ain.si chantaient quarante mille barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et, à chaque refrain, ils frappaient du fer d'un javelot leur poitrine couverte de fer'.

1. Augustin Thierry, dans une page célèbre [Préface des Recils des temps mérovingiens) a raconté que la lecture de ce morceau avait déterminé sa vocation d'historien. " L'impression que fit sur moi le chant de guerre des Francs, écrit-il, est quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé : « Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée!... >< Aujourd'hui si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions d'il y a

Déjà les Francs sont à la porléo du trait do nos troupes légères. Les deux armées s'arrêtent. Il se fait un profond silence. César, du milieu de la légion chrétienne, ordonne d'élever la cotte d'armes de pourpre, signal du combat: les archers tendent leurs arcs, les fantassins baissent leurs piques, les cavaliers tirent tous à la fois leurs épées, dont les éclairs se croisent dans les airs. Un cri s'élève du fond des légions : a Victoire à 1 Empereur! » Les barbares repoussent ce cri par un effroyable mugissement : la foudre éclate avec moins de rage sur les sommets de l'Apennin, l'Etna gronde avec moins de violence, lorsqu'il verse au sein des mers des torrents de feu ; l'Océan bat ses rivages avec moins de fracas, quand un tourbillon, descendu par l'ordre de lÉlernel, a déchaîné les cataractes de l'abîme.

Los Gaulois lancent les premiers leurs javelots contre los Francs, mettent l'épée à la main, et courent à l'ennemi. L'ennemi les reçoit avec intrépidité. Trois fois ils retournent à la charge ; trois fois ils viennent se briser contre le vaste corps qui les repousse : tel un grand vaisseau voguant par un vent contraire rejette de ses deux bords les vagues qui fuient et murmurent le long de ses flancs. Non moins braves et plus habiles que los Gaulois, les Grecs font pleuvoir sur les Sicambres une grêle de flèches ; et reculant peu à peu sans rompre nos rangs, nous fatiguons les deux lignes du triangle do l'ennemi. Comme un taureau vainqueur dans cent pâturages, fier de sa corne mutilée et des cicatrices de sa large poitrine, supporte avec impatience la piqûre

U'ente ans. Voilà ma délie envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs éludes, à leur première inspiration ; il n'en est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile :

Tu dxica, lu signore cl lu maestro. >'

•-"."-' CHATBAUBHIÀNI).

du laon, sous les ardeurs du midi : ainsi les Francs, percés de nos dards, deviennent furieux à ces blessures sans vengeance et sans gloire. Transportés d'une aveugle rage, ils brisent le trait dans leur sein, se roulent par terre et se déballent dans les angoisses de la douleur.

La cavalerie romaine s'ébranle pour enfoncer les barbares, Clodion se précipite à sa rencontre. Le roi chevelu pressait une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi des troupeaux de rennes et de chevreuils, dans le haras de Pharamond. Les barbares prétendaient qu'elle était de la race de Rinfax, cheval de la Nuit, à la ci'inière gelée, et de Skinfax, cheval du Jour, à la crinière lumineuse. Lorsque, pendant l'hiver, elle emportait son maître sur son char d'écorce sans essieu et sans roues, jamais ses pieds ne s'enfonçaient dans les frimas, et plus légère qu'une feuille de bouleau roulée par le vent, elle effleurait à peine la cime des neiges nouvellement tombées.

Lin combat violent s'engage entre les cavaliers sur les deux ailes de l'armée.

Cependant la masse elfrayanle de l'infanterie des barbares vient toujours roulant vers les légions. Les légions s'ouvrent, changent leur front de bataille, attaquent à grands coups de pique les deux côtés du triangle de l'ennemi. Les vélites, les Grecs et les Gaulois se portent sur le troisième côté. Les Francs sont assiégés comme une vaste forteresse. La mêlée s'échauffe; un tourbillon de poussière rouge s'élève et s'arrête au milieu des combattants. Le sang coule comme les torrents grossis par les pluies de l'hiver, comme les flots de l'Euripe dans le détroit de l'Eubée. Le Franc, fier de ses larges blessures, qui paraissent avec plus d'éclat sur la blancheur d'un corps demi-nu, est un spectre déchaîné du monument, et rugissant au milieu des morts. Au brillant

LES .MAI',TYi;s. t22".

t'i'lal (les armes a succédé la sombre couleur de la poussière el du carnage. Les casques sont brisés, les panaches abattus, les boucliers fendus, les cuirasses percées. L'haleine enflammée de cent mille combattants, le souffle épais des chevaux, la vapeur des sueurs et du sang, forment sur le champ de bataille une espèce de météore que traverse de temps en temps la lueur d'un •jrlaive, comme le Irait brillant du foudre dans la livide clarté d'un orage. Au milieu des cris, des insultes, des menaces, du bruit des épées, des coups de javelots, du sifflement des flèches et des dards, du gémissement des machines de guerre, on n'entend plus la voix des chefs. Mérovée avait fait un massacre épouvantable des Piomains. On le voyait debout sur un immense chariot, avec douze compagnons d'armes, appelés ses douze pairs, qu'il surpassait de toute la tète. Au-dessus du chariot flottait une enseigne guerrière, surnommée l'oriflamme. Le chariot, chargé d'horribles dépouilles, était traîné par trois taureaux dont les genoux dégouttaient do sang et dont les cornes portaient des lambeaux afl'reux. L'héritier de l'épée de Pharamond avait l'âge, la beauté et la fureur de ce démon de la Thrace qui n'allume le feu do ses autels qu'au feu des villes embrasées.... On eût dit que ses joues étaient peintes (lu vermillon de ces baies d'églantier qui brillent au milieu dos neiges dans les forêts de la (ienrianie. Sa mère avait noué autour do son cou un collier do coquillages, comme les Gaulois suspendent des reliques aux rameaux du plus beau rejeton d'un bois .sacré. Quand (\o sa main droite, Mérovée, agitant un drapeau blanc, ajjpelait les fiers Sicambres au champ (\o l'honneui-, ils ne pouvaient s'empêcher de pousser des cris de guerre et d'amour; ils no se lassaient point d'admirer à leur léle trois générations de héros : l'aïeul, le père et le fils.

Mérovèe, rassasie do nieurlros, contemplait, immobile, du haut de son char de victoire, les cadavres dont il avait jonché la plaine. Ainsi se repose un lion de Nuniidie, après avoir déchiré un troupeau de brebis : sa faim est apaisée, sa poitrine exhale l'odeur du carnage; il ouvre et ferme tour à tour sa gueule fatiguée, qu'embarrassent les flocons de laine; enfin il se couche au milieu des agneaux égorgés; sa crinière, humectée d'une rosée de sang, retombe des deux côtés de son cou; il croise ses griftes puissantes; il allonge la tète sur ses ongles; et, les yeux à demi fermés, il lèche encore les molles toisons étendues autour de lui.

Le chef des Gaulois aperçut Mérovée dans ce repos insullanl et superbe. Sa fureur s'allume; il s'avance vers le fils de Pharamond; il lui crie d'un ton ironi(iue :

— Chef à la longue chevelure, je vais t'asseoir autrement sur le trône d'Hercule le Gaulois. Jeune brave, tu mérites d'emporter la marque du fer au palais de Teu talés. Je ne veux point te laisser languir dans une honteuse vieillesse.

— Oui es-iu? répondit Mérovée avec un sourire amer : es-tu d'une race noble et antique? Esclave romain, ne crains-tu point ma framée?

— Je ne crains qu'une chose, repartit le Gaulois frémissant de courroux, c'est que le ciel tombe sur ma léle.

— Cède-moi la terre, dit l'orgueilleux Sicambre.

— La terre que je te céderai, s'écria le Gaulois, tu la garderas éternellement.

A ces mots, Mérovée, s'appuyanl sur sa framée, s'élance du char par-dessus les taureaux, tombe à leurs tètes et se présente au Gaulois, qui venait à lui.

Toute l'armée s'arrête pour regarder le combat des deux chefs. Le Gaulois fond l'épée à la main sur le jeune Franc, le presse, le frappe, le blesse à l'épaule et

le contraint de reculer jusque sous les cornes des taureaux.

Mcrovéc, à son tour, lance son angon, qui, par ses deux fers recourbés, s'engage dans le bouclier du Gaulois.

Au même instant, le fils de Clodion bondit comme un léopard, met le pied sur le javelot, le presse de son pied, le fait descendre vers la terre, et abaisse avec lui le bouclier de son ennemi. Ainsi forcé de se découvrir, l'infortuné Gaulois montre la tétc. La hache de Mérovée part, siffle, vole, et s'enfonce dans le front du Gaulois, comme la cognée d'un bûcheron dans la cime d'un |)in. La tète du guerrier se partage ; sa cervelle se répand des deux côtés, ses yeux roulent à terre. Son corps reste encore un moment debout, étendant des mains convulsées, objet d'épouvante et de pitié.

A ce spectacle, les Gaulois poussent un cri de douleur*....

Le combat recommence de loutes paris \ux attaques d'une armée disciplinée, succèdent des combats à la manière des héros d'Ilion. Mille groupes de guerriers se heurtent, se choquent, se pressent, se repoussent; partout règne la douleur, le désespoir, la fuite. Filles des Francs, c'est en vain que vous préparez le baume pour des plaies que vous ne pourrez guérir! L'un est frappé au cœur du fer d'une javeline, et sent s'échapper de ce cœur les images chères et sacrées de la patrie; l'autre a les deux bras brisés du coup d'une massue, et ne pressera plus sur son sein le fils qu'une épouse porte encore à la mamelle. Celui-ci regrette son palais, celui-là .a chaumière ; le premier ie^ plaisirs, le second ses douleurs : car Thomme s'attache à la vis par

i. Il y a là évidemment une intention symbolique: Chateaubrianii a Voulu figurer la conquête future de la Gnule par les Francs.

CHATEAUBUIANU. 15

ses misères juilanl que par ses pros|iciitrs. Ici, environné de ses compagnons, un soldat i)aïen expire en Aoniissant des imprécations contre César et contre les dieux. Là, un soldat chrétien meurt isolé, d'une ujain retenant ses entrailles, de l'autre pressant un crucifix, et priant Dieu pour son empereur. Les Sicanibres, tous frappés par devant et couchés sur le dos, conservaient dans la mort un air si farouche, que le plus intrépide osait à peine les regarder.

Je ne vous oublierai pas, couple généreux, jeunes Francs que je rencontrai au milieu du champ du carnage! Ces fidèles amis, plus tendres que prudents, afin d'avoir dans le combat la même destinée, s'étaient attachés ensemble pav une chaîne de fer. L'un était tombé mort sous la flèche d'un Cretois; l'autre, atteint d'une blessure cruelle, mais encore vivant, se tenait à demi soulevé auprès de son frère d'armes. Il lui disait : « Guerrier, tu dors après les fatigues de la bataille. Tu « n'ouvriras plus les yeux à ma voix, mais la chaîne de « notre amitié n'est |)oint rompue; elle me retient à tes « côtés. »

En achevant ces mots, le jeune Franc s'incline et meurt sur le corps de son ami. Leurs belles chevelures se mêlent et se confondent comme les flammes ondoyantes d'un double trépied qui s'éteint sur un autel, comme les rayons humides cl tremblants de l'étoile des Gémeaux, qui se couche dans la mer. Le trépas ajoute SCS chaînes indestructibles aux liens (jui unissaient les deux amis.

Cependant, les bras fatigués portent des coujjs ralentis; les clameurs deviennent plus déchirantes et plus plaintives. Tantôt une grande partie des blessés, .expirant à la fois, laisse régner un affreux silence; tantôt la voix de la douleur se ranime et monte en longs accents vers le ciel. On voit errer des chevaux sans maîtres, qui

l.LS MAlliYi;S. '>'li

lH)n(li»rnt on >";il);ill('nl >Lir des cailavro : i|m'l(jiii'> iiiarliiiu's de "^-uoito ahandunnOcs tn'ùlent rÀi et là comme les torches de ces immenses funérailles.

La nuit vint couvrir de son obscurité ce théâtre des fureurs humaines.... Cette nuit, si nécessaire à notre repos, ne fut pour nous qu'une nuit d'alarmes : à chaque instant, nous craignions d'être attaqués. Les barbares jetaient des cris qui resseuiblaient aux hurlements des liiMes féroces: ils pleuraient les braves ({u'ils avaient |iri(lus et se préparaient eux-mêmes à mourir. Nous n'osions ni quitter nos armes, ni allumer des feux. Les soldats romains frémissaient, se cherchaient dans les ténèbres; ils s'appelaient, ils se denumdaient un peu de pain ou d'eau: ils pansaient leurs blessures avec leurs vêlements déchiirs. Les sentinelles se répondaient en se renvovant de rune à l'autre le cri des veilles.

VELLEDA

Ln événement intri rompit lonl ;i coup «le- recherches il'int le résultat devait avoir \in\\r moi hml d'imiiortance.

Les soldats m'avertirent i|im' il>'|iiii- quelques jours une femme sortait des bois à l'enlii e ili' l.'i nuit, montait seule dans une barque, traversait Ir l;ii-. deseendait sur la rive op])Osée. et disparaissait.

Je n'ignorais pas que les Gaulois confient aux femmes les secrets les plus importants ; que souvent ils soumettent à un conseil de leurs filles et de leurs épouses les an'aircs. qu'ils n'ont i)u régler entre eux. Les habitants de LArmorique avaient conservé leurs mœurs jirimitives, et portaient avec impatience le joug romain. Braves, comme tous les (laulois, jusqu'à la témérité, ils se distinguaient |»ar une franchise de caractère qui leur est

particulière, par des haines et des amours violentes, et par une opiniâtreté de sentiments que rien ne peut changer ni vaincre....

Vers le soir, je me revêtis de mes armes, que je recouvris d'une saye, et, sortant secrètement du château, j'allai me placer sur le rivage du lac, dans l'endroit que les soldats m'avaient indiqué.

Caché parmi les rochers, j'attendis i|uel(|uc temps sans voir rien paraître. Tout à cou|) mon oreille est frappée des sons que le vent m'apporte du milieu du lac. J'écoute, et je distingue les accents d'une voix humaine. En même temps, je découvre un esquif suspendu au sommet d'une vague ; il redescend, disparaît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d'une lame élevée ; il approche du rivage : une femme le conduisait : elle chantait en luttant contre la tempête, et semblait se jouer dans les vents : on eût dit qu'ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour en sacrifice, dans le lac, des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire, et de petites meules d or et d'argent.

Bientôt elle touche à la rive, s'élance à terre, attache sa nacelle au tronc d'un saule, et s'enfonce dans le bois en s'appuyant sur la rame du peuplier qu'elle tenait à la main. Elle passa tout jtrèsde moi sans me voir. Sa taille était haute; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. Elle portait une faucille d'or suspendue à une ceinture d'airain, et elle était couronnée d'une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur ilouceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait comme l'écume des flots.

Je la suivis k (luehjiic distance. PJIIe traversa d'abord une châtaigneraie dont les arbres, vieux comme le temps, étaient fjrcsque tous desséchés par la cime. Nous marchâmes ensuite plus d'une heure sur une lande couverte de mousse et de fougère. Au bout de cette lande nous trouvâmes un bois, et au milieu de ce bois une autre bruyère de plusieurs milles de tours. Jamais le sol n'en avait été défriché, et l'on y avait semé des |)ierres, pour qu'il restât inaccessible à la faux et à la charrue. A l'extrémité de cette arène s'élevait une de ces roches isolées que les Gaulois appellent dolmen, et qui marquent le tombeau de quelque guerrier. Un jour le laboureur, au milieu de ses sillons, contemplera ces informes pyramides : effrayé de la grandeur du monument, il attribuera peut-être à des |)uissances invisibles et funestes ce (|ui ne sera que le témoignage de la force et de la rudesse de ses aïeux.

La nuit était descendue. La jeune fille s'arrêta non' loin de la pierre, frappa trois fois des mains, en prononçant à haute voix ce mot mystérieux :

« Au gui l'an neuf! »

A l'instant, je vis briller dans la profondeur du bois mille lumières; chaque chêne enfanta pour ainsi dire un Gaulois ; les barbares sortirent en foule de leur retraite: les uns étaient complètement armés; les autres portaient une branche de chêne dans la main droite, et un flambeau dans la gauche. A la faveur de mon déguisement, je me mêle à leur troupe : au premier désordre de l'assemblée succèdent bientôt l'ordre et le recueillement, et l'on commence une procession solennelle.

Des cubages* marchaient à la tête, conduisant deux taureaux blancs qui devaient servir de victimes ; les bardes suivaient, en chantant sur une espèce de guitare les

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