DE LA MANIÈRE D'ÉCRIRE L'HISTOIRE
Voici ce qui me semble vrai dans le système de l'hisfoire descriptive : l'histoire n'est pas un ouvrage de
1. Mabillon (163-2-1707), savant Ijénétliclin de la congrégation de Saint- Maur. Son De fie Diplomatica est une œuvre capjlale, et non pas seulement pour son temps.
2. Tout ceci me semble extrêmement juste. Ici comme ailleurs, Chateaubriand évite d'être un homme de parti pris : le goût des innovations nécessaires ne lui a jamais fait répudier le legs, il'ailleurs inéluctable, d'un lointain passé.
-id-î ciiatkahihianii.
philosophie, c'est un tableau; il faut joimlroà la narration la représentation de l'objet, c'est-à-dire qu'il faut à la fois dessiner el peindre; il faut donner aux personnages le langage et les sentiments de leur temps, ne pas les regarder à travers nos propres opinions, principale cause de l'altéralion des faits. Si, prenant pour règle ce que nous croyons de la liberté, de l'égalité, de la religion, de tous les principes politiques, nous appliquons celle règle à l'ancien ordre de choses, nous faussons la vérité, nous exigeons des hommes viv.inl d.iiis cet ordre de choses ce dont ils n'avaient pas méuie l'idée. Rien n'était si mal que nous le pensons ; le prêtre, le noble, le bourgeois, le vassal avaient d'autres notions du juste et de l'injuste que les nôtres : c'était un autre monde, un monde sans doute moins rapproché des principes généraux naturels que le monde présent, mais qui ne manquait ni de grandeur, ni de force, témoin ses actes et sa durée. Ne nous hâtons pas de prononcer trop dédaigneusement sur le passé: qui sait si la société de ce moment, qui nous semble supérieure (et qui l'est en effet sur beaucoup de points), à l'ancienne société, ne paraîtra pas à nos neveux, dans deux ou trois siècles, ce que nous paraît la société deux ou trois siècles avant nous? Xous réjouirions-nous dans notre tombeau d'être jugés par les générations futures avec la même rigueur que nous jugeons nos aïeux? Ce qu'il y a de bon, de sincère dans l'histoire descriptive, c'est qu'elle dit les temps tels qu'ils sont.
L'autre système historique moderne, le système fataliste, a, selon moi, de bien plus graves inconvénients, jiarce qu'il sépare la morale de l'action humaine; sous ce rapport, j'aurai dans un moment l'occasion de le combattre, en parlant des écrivains de talent qui l'ont adopté. Je dirai seulement ici que le système qui bannit rindividii pour ne s'occuper que de ïespèce^ tombe
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dans IVxcès 0|»|)Osé au syslèine de Ihisloiro dcscriiilive. Anmilor lotalemoni limlicidn. ne lui donner que la position d'un chiJYre, lequel vient dans la série d'un nombre, c'est lui contester la valeur absolue qu'il possède, indépendaniment de sa valeur relative. De même ipi'un siècle influe sur un homme, un homme influe sur un siècle, et si un homme est le représentant des idées (hi temps, plus souvent aussi le temps est le représenlanl des idées d'un homme*.
Le second système de l'histoire moderne a son côté vrai comme le premier. Il est certain qu'on ne peut omettre aujourd'hui l'histoire de l'espèce: qu'il y a réellement des révolutions inévitables parce qu'elles sont accomplies dans les esprits avant d'être réalisées au dehors: que l'histoire de V/nunanité., de la société ijétu-rak^ de la civilisation universelle, ne doit pas être masquée par l'histoire de V individualité sociale, par les événements particuliers à un siècle et un pays. La perfection serait de marier les trois .systèmes : l'histoire philosophique, l'histoire particulière, l'histoire générale: d'admettre les réflexions, les tableaux, les grands résultats de la civilisation en rejetant des trois systèmes ce qu'ils ont d'exclus et de sophistiqiir.