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LES « MÉMOIRES D'OUTRE-ÏOMBE

(1803-18ii8)

NOTICE

" Cest à Rome, nous rlit Cliatcaiiliriand quelque part, que je eonrus pour la première fois les Mémoires de ma vie >■ : et on lira plus loin la lettre à Jouhert, datée de décembre 18013, où il a lui-même indiqué ses intentions et défini son dessein. Il avait alors trente-cinci ans. Il était dans toute la force et lout l'éclat de son génie : il avait publié Atala^ René^ le Génie du Christianisme: il songeait auv Martyrs: il allait écrire l'admirable Lettre sur la campagne romaine. Il venait de perdre .^Inie de Beaumont : des pensées attendrissantes de mort et d'immortalité, de religion et de gloire faisaient alors <liversion à ses préoccupations politiques. « Je cherchais, ditil, à ramener à un centre de rejtos mes pensées errantes hois de moi; » or, ce « centre de repos », que pouvait-il être autre chose que lui-même? C/est en se repliant sur son « moi » que le poète des Martyrs s'est toujours consolé des souttrances et des désillusions que la vie ne lui a pas plus ménagées qu'à un autre. Personne, sauf Rousseau peut-être, ne s'est plus \uluptueusement i-etranché en lui-même, n'a plus vécu de ;a propre substance; et de même que Rousseau, si quelquun était comme prédestiné à écrire ses Confessions, assurément (■ était Chateauluiand.

he ces premières pages et de celte |)remière rédaction des Mém,oires de sa vie, — titre primitif des Mémoires d'Outre- Tombe.^ — Chateaubriand ne nous a conservé que ces quelques lignes : « Après a-voir erré sur la terre, passé les plus belles

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amit'os (le ma jeunesse loin «le mon |iays. et soulTerl à peu IU'è-s tout ce qu'un homme peut souirrir. la faim même, je revins à Paris en 1800. •• « Dans ce plan que je me traçais, nous (léclare-t-il, — et c'est ce que parait bien conflrmer la citation qu'il nous fait de ses premières ébauches. —j'oubliais ma famille, mon enfance, ma jeunesse, mes voyages et mon exil : ce sont pourtant les récits où je me suis plu davantage. » Il ne semble pas que cette rédaction primitive ait été poussée très loin, et ce projet d'écrire ses Mémoires dut être suspendu pendant plusieurs années, à moins que l'on ne veuille en voir la réalisation partielle, — et on le peut fort bien, — dans V Itinéraire de Paria à Jérusalem. Quoi qu'il en soit, le projet fut repris en 1809, probablement après la publication des Martyrs^ et de cette époque date une première rédaction des trois premiers livres qu'on nous a fait connaître, déjà retouchée sans doute, en 1874 [Esquisse d'un maître. Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand, manuscrit de ]8"2G]. En 1811, après la publication de Vltinéraire. le grand écrivain se remit définitivement, cette fois, à l'œuvre, et, utilisant sa rédaction partielle de 1809. il recommença ses Mémoires*. On peut dire qu'en dépit d'interruptions plus ou mf)ins longues ou fréquentes, il ne les lâcha plus qu'au moment de les céder à la société qui les lui avait achetés, c'est-à-dire en 1847. On a donc là, dans ce livre, plus de quarante années de la vie de Chaleauliriand.

De sa vie littéraire comme de sa vie morale et |)olitique. " Je n'ai laissé passer, dit-il ijuelqiie part, ma vie complète que dans ces Mémoires. » L'aveu est à retepir. Nature e\ceplionnelle, pleine de contradictions, de mystères et d'orages, il a éprouvé le besoin de s'expliquer à lui-même et aux autres ;

I. Sur les différents maniiscrils et iiir les rédactions successives des Mémoires d'On Ire-Tombe, vuyez notre Chateaubriand , Etudes littéraires, p. 3-93. Depuis cette époque, on a deijouverl et publié divers autre, fragments du manuscrit autographe, et on en a donné, à notre exemple, un texte critique : M. Marcel Ducliemin, dans la Revne d'hist. litt. de la France de janvier 1907 : M. Anatole Le Hraz, liaiis la même Revue «le janvier 1909; M. Fernand Gohin dans la mi-mc Hfviu' de janvier 191i. l'jiliii dans cette même Reim.e d'hist. lilt. (juin et juillet 1909), M. Anatole Feugëre a publié les fragments inédits, mais non autographes, qui sont possédés par la Bibliothèque nationale. Nous tiendrons compte, dans nos notes, de ces publications.

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il a essajû de voir clair dans ce chaos du monde qu il portail en lui. Sans qu'il en coûtât lùen à sa « dignité d'homme >■, il a voulu se raconter, s'analyser lui-même, et cette fois sans détour et sans subterfuge. Car il l'avait déjà fait sous Ijien des formes et sous bien des prétextes : il n'était pas une de ses œuvres qu il n'eût tirée presque tout entière de son « moi » ; il n'était pas un de ses héros auquel il n'eût prêté son âme ardente, pas une de ses créations qu'il n'eût animée de sa flamme, de sa passion, de son génie. « Et ma vie solitaire, rêveuse, poétique, marchait au travers de ce monde de réalités, de catastrophes, de tumulte, de bruit, avec les fils de mes songes, Chactiis, René, Eudore, Aben Ilamet, avec les filles de mes chimères, Atala. .\inélie, Blanca. Velléda. (amodocée. " Et la source n'était pas tarie : René pouvait croire qu'il s'ignorait encore, René était encore un inconnu pour lui-même: tous les désirs qu'il avait caressés, toutes les pensées qui lui avaient traversé l'esprit n'avaient encore pu trouver place dans les ceuvres, pourtant si libres d'allures, qu'il avait conçues. — El ce poète était aussi un homme d'action. « Des auteurs français de ma date, je suis quasi le seul dont la vie ressemble à .ses ouvrages : voyageur, soldat, poète, publiciste.... Si j'étais destiné â vivre, je re|>résenterais dans ma personne, représentée tlans mes Mémoires, les principes, les idées, les événements, les catastrophes, l'épopée de mon temps.... » Voilà le grand mol lâché ; en se racontant lui-même, Chateaubriand racontera son siècle tout entier: celle aulobiograjjhie sera une a'uvre d'histoire: et par la force des choses, comme |)ar le génie de l'auteur, ce poème lyrique s'achèvera en épopée.

On enti-evoit dès lors tout ce qu'a dû être, tout ce qu'a été elTectivement une teuvre ainsi conçue. Personnelle avant tout, et dans tous les sens du mot, tel en a été le caractère éniinenl. foncier, irréiluclible. On en a parfois été choqué et scandalisé, plus que de raison i)eul-êlre. « C'est im ouvrage sans mornlilé », écrivait (ieorge Sand à Sainte-Beuve, tout heureu\ d'enregistrer ce propos; et l'on peut bc demander si le mot n'est pas un peu bien fort soul-. la plume de l'auteur de Lélia. Car d'abord, il parait assez diflkile décrire ses Mémoires sans parler un peu, et même beaucoup de soi ; et, depuis Retz jusqu'à George Sand elle-même, on cherclie en vain ceu\ qui ont pu s'en dispenser. Dira-t-on que Chateaubriand a vraiment dépassé la mesure, que personne n'a imposé sa [lei'sonnalilê

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