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L'ÉDUCATION A SAINT-MALO

Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n'habitions plus la maison oîi j'étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint- Vincent, presque en face de la porto qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j'en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout; je parlais leur langage, j'avais leur façon et leur allure ; j'étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n'avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma

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figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s'écrier : « Qu'il est laid ! »...

J'aimais pourtant et j'ai toujours aimé la propreté, même l'élégance. La nuit, j'essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette, afin de m'épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu'à rendre mon accoutrement plus bizarre. J'étais surtout désolé* quand je paraissais déguenillé au milieu dos enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.

Mes compatriotes avaient quelque chose d'étranger, qui rapjjelait l'Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La po.sition insulaire, la chaussée, l'architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix ; quand j'ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première....

Certains jours de l'année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s'y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu'elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées; les caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets;

1. Voici d'après un fragment autographe, dont j'ai donné dans mon Chateaubriand : Études littéraires, Hachette, 2* édition, 1912, p. 67-75, un texte critique, la plus ancienne version que nous connaissions de ce morceau : elle doit avoir été écrite entre 1807 et 1809 :

« [J'étais surtout désolé quand] je paraissais déguenillé au milieu des enfants parés de leurs plus beaux habits. A certains jours de l'année, il y a à Saint-Slalo des espèces de foires qu'on appelle des assemblées, et qui se tiennent dans des îles et sur des forts aux environs de la ville. On s'y rend à pied quand la mer est retirée ou en bateau lorsqu'elle e.-t pleine. La

LES « MÉMOIRES DOUTHE-TOMBE >>. ôOo

le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile : les vaisseaux entrant au ]>ort, ou mouillant en rade; les salves d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le uiouvement et la variété.

J'étais le seul témoin de ces fêles qui n'en partageât pas la joie. J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s'attache à la mauvaise fortune, je masseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d'eau que la mer entretient et renouvelle dans les concaxités des rochers. Là, je m'amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n'étais guère plus heureux ; j'avais une répugnance pour certains mets: on me forçait' d'en manger. J'implorais des yeux La France qui m'enlevait adroitement mon assiette quand mon ]ière tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m'était pas

l'oiile de» uialelol» el des paysans, le concours de> marcliauds, les 'tentes élevées au bord de la mer, les vaisseaux qui entraient au port ou mouillaient en rade, les salves d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces fêtes le mouvement et la gailé. J'étais le seul qui n'en partageât pas la joie; j'y paraissais mal vêtu et sans argent pour acheter des fruits et des gâteaux. Afin d'éviter les mépris qui s'attachent à la mauvaise fortune, j'allais m'asseoir loin de la foule auprès de ces llaques d'eau que la mer laisse dans la concavité des rochers. Je m'amusais à voir voler les oiseaux de mer, ou à ramasser des coquillages. Le soir, en rentrant, je n'étais guère plus heureux. J'avais le malheur d'avoir pour certains mets une répugnance invincible, on me forçait] d'en manger. J'implorais les yeux de La France pour qu'il m'enlevât mon assiette lorsque mon père par hasard tournait la tète, car si je laissais ce qu'on m'avait servi, j'allais me coucher sans souper. J'ai souvent ainsi souffert de la faim. Pour le feu, même rigueur. On ne souffrait pas que j'appro-

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ÔOG CHATEAUBRIAND.

permis d'approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gàte-enfants d'aujourd'hui.

Mais si j'avais des peines qui sont inconnues do l'enfance nouvelle, j'avais aussi quelques plaisirs qu'elle ignore.

On ne sait plus ce que c'est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air de se réjouir; Noël, le premier de l'an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l'influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès Tannée 1015, les Malouins firent vœu d'aller aider à bâtir de leurs malna et de leurs tnoyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n'ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la tlèchc abattue de la vieille basilique chrétienne? « Le soleil, dit le père Maunoir, n'a jamais

liasse de la cheminée. Il y a loiu de là aux soins que l'on donne 'aux enfants d'aujourd'hui.

Mais si j'avais des peines qui ne sont plus connues de l'enfance, j'avais aussi des plaisirs qu'elle ignore presque entièrement. On ne sent plus ce que c'est que ces fêtes de religion et de famille où la patrie et le Dieu de cette patrie avaient l'air de se réjouir avec nous. Noël, le premier jour de l'An, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, grâce à la Religion, étaient pour moi des jours de bonheur. Il n'y a que la Saint-François que l'on ne chômait point : on n'a jamais célébré ma fête, car je n'ai jamais apporté de joie à personne : et comme Job, j'ai maudit le jour où je suis né. Cette petite ville de Saint-Malo, remplie de hardis navigateurs et d'hommes habitués au.x périls, se distinguait par sa piété. Elle avait de plus quelque chose d'étranger, et rappelait singulièrement l'Espagne par ses mœurs, et même par le costume des habitants. Plusieurs familles malouines étaient établies à Cadix, et plusieurs familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. Saint-Malo lui-même, par sa position dans une presqu'île, par le caractère de son architecture, par sa chaussée, ses citernes, ses murs et ses forts avancés dans la nier, a beaucoup de ressemblance avec Cadix; et quand j'ai vu cette dernière, je me suis [souvenu] de la première.

La cathédrale de Saint-Malo, placée au centre de la ville, d'un assez mauvais gothique, est grande, sombre, religieuse, et la multitude [des] autels

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