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LES « MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE

éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu'aucune infidélité n'a souillé la langue qui a servi d'organe pour jjrécher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »

Durant les jours de fête que je viens de rappeler, jetais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l'harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l'hiver, à l'heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule; que de vieux matelots à genoux, de jeunes fenmies et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum crgo ; que. dans l'intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique,

des saints et des chapelles la rend extrêmement dévole. Deux couvents de lilles, dont l'un, collé aux remparts, avait vue sur la mer, un couvent de Cordeliers et un autre de Bénédictins, l'église d'un très bel hôpital appelé Saint-Sauveur, quelques petites chapelles isolées où les matelots accomplissaient des vœux après des naufrages, composaient les édifices religieux de la ville. Il y en avait d'autres dans un faubourg charmant appelé Saint- Servan, situé en terre ferme entre le port marchand et le port militaire, à l'embouchure de la Rance. Aux fêtes dont j'ai parlé plus haut, on me conduisait avec mes sieurs à ces diverses églises. Quelquefois c'était à ce couvent d'UrsuIines bâti sous les murs de la ville au bord de la mer : mon oreille était frappée par la douce voix de ([uelques femmes invisibles, dont les paisibles cantiques se mêlaient aux mugissements des vagues pour louer Celui qui creuse le gouffre de la mer et l'abime du cœur de l'homme. Le plus souvent on nous menait à la cathédrale. Lorsque dans l'hiver, à l'heure du salut, la basilique dont l'enceinte était remplie d'une foule immense ; que les autels étaient illuminés de toutes parts, qu'on voyait de vieux matelots, à genoux, de jeunes femmes et des enfants tenant de petites bougies pour éclairer leurs livres de prières; que la multitude au moment de la bénédiction chantait en chœur le Tantum ergo; que dans l'intervalle de ces chants on entendait le vent de la mer et des tempêtes de

ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle ])oitrine do Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j"é|irouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n'avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m'avais a|)pris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n'était point encore chargé de ces ennuis qui |»èscnt si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la tète lorsqu'on l'a inclinée au pied des autels.

Tel marin, au sortir de ces ponijjcs, s'embarquait tout foitifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l'église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. A peine étais-je né, que j'ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, lies vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m'ébattais le long de-s gi'èves, la mer l'oulait k mes

Noël qui ébranlaient les vitraux de l'égli.se, jVprouvais, tout enfantque j étais, un sentiment extraordinaire de religion . Je n'avais pas besoin que la Villeneuve me (lit de joindre mes deux mains pour prier Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris. Ce que je ne vois aujourd'hui que par les yeux de la foi, je le voyais comme en réalité : Dieu descendant sur l'autel au son de la cloche sacrée, les cieux ouverts, les anges otfrant notre encens et nos vœux à l'Éternel.

Je courbais mon front : hélas! il n'était point encore chargé de ces soucis pour lesquels nous implorons la miséricorde divine ; de ces ennuis qui pèsent quelquefois si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la tête, lorsqu'on l'a inclinée au pied des autels.

Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait tout fortifié contre la nuit et les orages, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme de l'église. Car le clocher de la cathédrale de Saint-Malo est placé de manière qu'il sert de relèvement aux pilotes.

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