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PREMIERE VISION DE COMBOURG

Je devais suivre mes sœurs jusqu'à Combourg : nous nous mîmes en route dans la première quinzaine de mai. Nous sortîmes de Saint-Malo au lever du soleil, ma mère, mes quatre sœurs et moi, dans une énorme berline à l'antique, panneaux surdorés, marchepieds en dehors, glands de pourpre aux quatre coins de l'impériale. Huit chevaux parés comme les mulets en Espagne,

sœurs et moi. Nous étions dans une énorme berline dorée, traînée par huit chevaux parés comme les mulets en Espagne, avec des sonnettes et des houppes de laine de diverses couleurs. Tandis que ma mère soupirait en silence, mes sœurs parlaient à perdre haleine; il n'y avait pas jusqu'à ma pauvre Lucile qui n'eût perdu sa timidité. Pour moi, j'ouvrais de grands ypux : j'écoutais de toutes mes oreilles; je m'émerveillais à chaque tour do roue. En me rappelant ce premier voyage d'un homme qui devait voyager toute sa vie, j'ai fait souvent des réflexions sur les vicissitudes de la forlune, et les changements plus déplorables qui arrivent dans le cœur de ■l'homme.

« Nous nous arrêtâmes pour laisser reposer les chevaux à un village à l'entrée des marais de Dol ; nous repartîmes au sud-ouest, traversâmes la ville de Dol, et passâmes à la porte même du collège où j'allais.... »

1. Il est assez curieux de noter que cet admirable développement ne figurait pas dans le manuscrit primitif. Le grand artiste n'a pu résister au plaisir de placer ici un de ces paysages lunaires que personne n'a su réussir omme lui.

I,ES « MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE ». ôl-"

sonncttos ou cou, grelots aux brides, housses et franges tie laine de diverses couleurs, nous traînaient. Tandis que ma mère soupirait, mes sœurs parlaient à perdre haleine, je regardais de mes deux yeux, j'écoutais de iries deux oreilles : je m'émerveillais à chaque tour do roue : premier pas d'un Juif errant qui ne se devait plus arrêter. Encore si l'homme ne faisait que changer de lieux! mais ses jours et son cœur changent.

Nos chevaux reposèrent à un village de pêcheurs sur la grève de Cancale. Nous traversâmes ensuite les marais et la fiévreuse ville de Dol : passant devant la porle du collège où j'allais bientôt revenir, nous nous enlonçàmes dans l'intérieur du pays.

Durant quatre mortelles heures, nous n'aperçûmes que des bruyères guirlandées de bois, des friches à peine écrêtées, des semailles de blé noir, court et pauvre, et d'indigentes avénières. Des charbonniers conduisaient des files de petits chevaux à crinière pendante et mêlée: des paysans à sayons de peau de bique, à cheveux longs, pressaient des bœufs maigres avec des cris aigus et marchaient à la queue d'une lourde charrue, commodes faunes labourant. Enfin, nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin d'un étang, la tlèche de l'église d'une bourgade; les tours d'un château féodal montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le soleil couchant.

J'ai été obligé de m'arrêtcr : mon cœur battait au |ioint de repousser la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude : et pourtant, que sont-ils pour le reste du monde ?

Descendus de la colline, nous guéâmes un ruisseau ; après avoir cheminé une demi-heure, nous quittâmes la grande route, et la voiture roula au bord d'un quinconce, dans une allée de charmilles dont les cimes s'entrela-

'Ai CHATEAUBRIAND.

çaient au-dessus de nos tètes : je me souviens encore du moment où j'entrai sous cet ombrage et de la joie ofTrayée que j'éprouvai.

En sortant de l'obscurité du bois, nous franchîmes ime avant-cour plantée de noyers, attenante au jardin et à la maison du régisseur; de là nous débouchâmes par une porte bâtie dans une cour de gazon, appelée la Cour Verte. A droite étaient de longues écuries et un bouquet de marronniers; à gauche, un autre bouquet de marronniers. Au fond de la cour, dont le terrain s'élevait insensiblement, le château se montrait entre deux groupes d'arbres. Sa triste et sévère façade présentait une courtine* portant une galerie à mâchicoulis, denticulée et couverte. Cette courtine liait ensemble deux tours inégales en âge, en matériaux, en hauteur et en grosseur, lesquelles tours se terminaient par des créneaux surmontés d'un toit pointu, comme un bonnet posé sur une couronne gothique.

Quelques fenêtres grillées apparaissaient çà et là sur la nudité des murs. Un large perron, roide et droit, de vingt-deux marches, sans rampes, sans garde-fou, remplaçait sur les fossés comblés l'ancien pont-levis; il atteignait la porte du château, percée au milieu de la courtine. Au-dessus de cette porte on voyait les armes des seigneurs de Combourg, et les taillades à travers lesquelles sortaient jadis les bras et les chaînes du pont-levis.

La voiture s'arrêta au pied du perron; mon père vint au-devant de nous. La réunion de la famille adoucit si fort son humeur pour le moment, qu'il nous fd la mine la plus gracieuse. Nous montâmes le perron; nous pénétrâmes dans un vestibule sonore, à voûte ogive, et de ce vestibule dans une petite cour intérieure.

1. La courtirip était le front de la muraille d'un château fort entre deux bastions.

LES « MKMOIT'.ES lionni; TdMIiE o.

ÔK) CIIATEAUBRIAM».

De cette cour, nous enlrâmes dans le bàtimenl regardant au midi sur rétang:, et jointif* des deux petites tours. Le château entier avait la figure d'un char à quatre roues. Nous nous trouvâmes de plain-pied dans une salle jadis appelée la salle des Gardes. Une fenêtre s'ouvrait à chacune de ses extrémités; deux autres coupaient la ligne latérale. Pour agrandir ces quatre fenêtres, il avait fallu excaver des murs de huit à dix pieds d'épaisseur. Deux corridors h plan incliné, comme le corridor de la grande pyramide, partaient des deux angles extérieurs de la salle et conduisaient aux petites tours. Un escalier, serpentant dans l'une de ces tours, établissait des relations entre la salle des Gardes et l'étage supérieur : tel était ce corps de logis.

Celui de la façade de la grande et de la grosse tour, dominant le nord, du côté de la Cour Verte, se composait d'une espèce de dortoir carré et sombre, qui servait de cuisine; il s'accroissait du vestibule, du perron et d'une chapelle. Au-dessus de ces pièces était le salon des Archives., ou des Armoiries^ ou des Oiseaux^ ou des Chevaliers, ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons coloriés et d'oiseaux peints. Les embrasures des fenêtres étroites et tréflées^ étaient si profondes, qu'elles formaient des cabinets autour desquels régnait un banc de granit^. Mêlez à cela, dans les diverses parties de l'édifice, des passages et des escaliers secrets, des cachots et des donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des souterrains murés dont les ramifications étaient inconnues; partout silence, obscurité et visage de pierre : voilcà le château de Combourg.

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