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L'ENTREE A MOSCOU. — L'INCENDIE

Napoléon, monté à cheval, avait rejoint son avantgarde. Une hauteur restait à franchir; elle touchait à ^loscou do même que Montmartre à Paris; elle s'appelait le Mont-du-Solul^ parce que les Russes y priaient à la vue de la ville sainte, comme les pèlerins en apercevant Jérusalem. Moscou aux coupoles dorées, disent les poètes slaves, resplendissait à la lumière du jour, avec ses deux cent quatre-vingt-quinze églises, ses quinze cents châteaux, ses maisons ciselées, colorées en jaune, en vert, en rose : il n'y nianquait que les cyprès et le Bosphore. Le Kremlin faisait pai'tie de cette masse couverte de fer poli ou peinturé. Au milieu d'élégantes villas de briques et de marbre, la Moskowa coulait parmi des parcs ornés de bois de sapins, palmiers de ce ciel : N'enise, aux jours de sa gloire, ne fut pas plus brillanfe dans les flots de l'Adriatique. Ce fut le 14 septembre, à deux heures de l'après-midi, que Bonaparte, par un soleil orné des diamants du pôle, aperçut sa nouvelle conquête. Moscou, comme une princesse européenne aux confins de son empire, parée de toutes les richesses de l'Asie, semblait amenée là pour épouser Napoléon. Une acclamation s'élève : « Moscou! Moscou! » s'écrient nos soldats. Ils battent encore des mains : au temps de la vieille gloire, ils criaient, revers ou prospérités : « Vive le roi !» — « Ce fut un beau moment, dit le lieutenant-colonel de Baudus, que celui où le magnifique panorama présenté pai' l'ensemble de celte immense cité s'offrit tout à coup à mes regards. Je me rappellerai toujours l'émotion qui se manifesta dans les rangs de la division polonaise; elle me frappa d'autant plus qu'elle se fit jour par un mouvement empreint

LES « MÉMOIRES hOlTRK-TOMIlE «. ."{'J

Bonaparte premier consul.

Peintiii-p anonyme du Musée de Versailles attribuée à Giroilet.

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trunc pcnsOe religieuse. En apercevant Moscou. 1rs rogiiaents entiers se jetèrent à genoux et remercièronl le Dieu des armées de les avoir conduits par la vicloin' dans la capitale de leur ennemi le plus acharné. «

Les acclamations cessent; on descend muets vers la ville ; aucune députalion ne sort des portes pour i^n''scnler les clefs dans un bassin d'argent. Le mouvemcnl de la vie était suspendu dans la grande cité. Moscou chancelait silencieuse devant l'étranger : trois jours après, elle avait disparu; la Circassienne du Nord, la belle fiancée, s'était couchée sur son bûcher funèbre.

Lorsque la ville était encore debout, Napoléon on marchant vers elle s'écriait : « La voilà donc, cette ville fameuse! » Et il regardait : Moscou, délaissée, ressemblait à la cité pleurée dans les Lamentations. Déjà Eugène et Ponialowski ont débordé les murailles; quelques-uns de nos officiers pénètrent dans la A-ille ; ils reviennent et disent à Napoléon : « Moscou est déserte ! — Moscou est déserte? C'est invraisemblable! quou m'amène les boyards. » Point de boyards, il n'est resté que des pauvres qui se cachent. Rues abandonnées, fenêtres fermées : aucune fumée ne s'élève des foyers doù s'en échapperont bientôt des torrents. Pas le plus léger bruit. Bonaparte hausse les épaules.

Murât s"étant avancé jusqu'au Kremlin y est reçu jiar les hurlements des prisonniers devenus libres pour délivrer leur patrie : on est contraint d'enfoncer les portes à coups de canon.

Napoléon s'était porté à la barrière de Dorogomilow ; il s'arrêta dans une des premières maisons du faubourg, fit une course le long de la Moskowa, ne rencontra personne. 11 revint à son logement, nomma le maréchal Mortier gouverneur de Moscou, le général Durosncl commandant de la place, et M. de Lessepè chargé de l'administration en qualité d'intendant. La garde

LES « MEMOIUES DOLTHE-TUMIIE ». jM

iiu|iL'riale et les troupes étaient en grande tenue pour paraître devant un peuple absent. Bonaparle apprit bientôt avec certitude que la ville était menacée de quelque événement. A deux heures du matin on lui vient dire que le feu commence. Le vainqueur quitte le faubourg de Dorogomilow et vient s'abriter au Kremlin : c'était dans la matinée du 15. Il éprouva un moment de joie en pénétrant dans le palais de Pierre le Grand; son orgueil satisfait écrivit quelques mots à Alexandre, à la réverbération du bazar qui commençait à brûler, comme autrefois Alexandre vaincu lui écrivait un billet du champ d'Auslerlitz.

Dans le bazar on voyait de longues rangées de boutiques toutes fermées. On contient d'abord l'incendie; mais dans la seconde nuit il éclate de toutes parts; des globes lancés par des artifices crèvent, retombent en gerbes lumineuses sur les palais et les églises. Une bise violente pousse les étincelles et lance les flammèches sur le Kremlin : il renfermait un magasin à poudre; un parc d'artillerie avait été laissé sous les fenêtres mêmes de Bonaparte. De quartier en quartier nos soldats sont chassés par les eftluves du volcan. Des Gorgones et des Méduses, la torche à la main, parcourent les carrefours livides de cet enfer; d'autres attisent le feu avec des lances de bois goudronné. Bonaparte, dans les salles du nouveau Pergame, se précipite aux croisées, s'écrie : « Quelle résolution extraordinaii-e ! quels hommes! ce sont des Scythes! »

Le bruit se répand que le Kremlin est miné : des serviteurs se trouvent mal, des militaires se résignent. Les bouches des divers brasiers en dehors s'élargissent, se rapprochent, se touchent : la tour de l'arsenal, comme un haut cierge, brûle au milieu d'un sanctuaire embrasé. Le Kremlin n'est plus qu'une ile noire contre laquelle se brise une mer ondoyante de feu.

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