COMBATS CHEZ LES SAUVAGES
La mêlée est épouvantable; c'csl un grand duel comme dans les combats antiques : l'homme voit rhomme. U y a dans le regard humain animé par la colère quelque chose de contagieux, do terrible qui se communique. Les cris de mort, les chansons de guerre, les outrages mutuels, font retentir le cham]j de bataille; les guerriers s'insultent comme les héros d'Homère; ils se connaissent tous par leur nom : « Ne le souvienl-il « plus, se disent-ils, du jour où tu désirais que tes pieds « eussent la vitesse du vent, pour fuir devant ma flèche? « Vieille femme, te ferai-je apporter de la sagamilé*
1. La milii'e des janissaires, in.stituée au xiv* siècle, par le sultan Amur.Tt II, n'a étn détruite que dans notre siècle par le sultan Mahmoud. Comme à Rome les prétoriens, ils étaient devenus les maîtres de leurs maîtres; leurs caprices gouvernaient l'empire; quand « ils renversaient leur marmite », c'était le signal de la révolte; et il était assez ordinaire qu'il en coûtât la vie au sultan, ou au vizir.
2. Bouillie de farine de maïs en usage chez certaines peupla<les de l'Amérique du Nord.
VOYAGE EN AMÉHIQUE. 21
(' noiivolle, cl de la cassinc ' brùlanle dans le nœud du « roseau? — Chef babillard, à la large bouche, répondent « les autres, on voit bien que tu es accoutumé à porter « le jupon; ta langue est comme la feuille du tremble; <( elle remue sans cesse. »
Les combattants se reprochent aussi leurs imperfections naturelles : ils se donnent le nom de boiteux, de louclie. de petit; ces blessures faites à l'amour-propre .luginentent leur rage. L'alfreuse coutume de scalper li-nnemi augmente la férocité du combat. On met le pied sur le cou du vaincu : de la main gauche on saisit le toupet de cheveux que les Indiens gardent sur le sommet de la tête; de la main droite on trace, à Taide d'un étroit couteau, un cercle dans le crâne, autour de la ilicvclure : ce trophée est souvent enlevé avec tant d'adresse, que la cervelle reste à découvert sans avoir élé entamée par la pointe de l'instrument.
Lorsque deux partis ennemis se présentent en rase campagne, et que l'un est plus faible que l'autre, le plus faible creuse des trous dans la terre; il y descend il s'y bat, ainsi que dans ces villes de guerre dont les ouvrages, presque de niveau avec le sol, présentent peu (le surface au boulet. Les assiégeants lancent leurs llèclies comme des bombes, avec tant de justesse, qu'elles retombent sui' la tète des assiégés.
Des honneurs militaires sont décernés k ceux qui ont abattu le plus d'ennemis : on leur permet de porter des jilumes de killiou. Pour éviter les injustices, les flèches de chaque guerrier portent une marque particulière; en les retirant du corps de la victime, on connaît la main qui les a lancées.
L'arme à feu ne peut rendre témoignage de la gloire de son maître. Lorsque l'on tue avec la balle, le casse-
I. Nom de la viorne luisante qu'on emploie, en Amérique, en guise de
lUr.
lète ou la hache, c'est jjar le nombre des chevelures enlevées que les exploits sont comptés.
Pendant le combat, il est rare que l'on obéisse au chef de guerre, qui lui-même ne cherche qu'à se distinguer personnellement. 11 est rare que les vainqueurs poursuivent les vaincus : ils restent sur le champ de bataille à dépouiller les morts, à lier les prisonniers, à célébrer le triomphe par des danses et des chants : on pleure les amis que Ton a perdus : leui's corps sont exposés avec de grandes lamentations sur les branches des arbres : les corps des ennemis demeurent étendus dans la poussière.
Un guerrier détaché du camp porto à la nation la nouvelle de la victoire et du retour de l'armée : les vieillai'ds s'assemblent : le chef de guerre fait au conseil le rapport de l'expédition : d'après ce rapport, on se détermine ii continuer la guerre ou à négocier la paix.