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COUCHER DE SOLEIL SUR LA MER

Un soir (il faisait un profond calme) 5, nous nous trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de 1.1 Virginie : toutes les voiles étnieni pliées; j'étais (ifcupt' >ous le iiont. Iurs(|ue j'entendis la cloche qui appelait l'équipage à la pi'ière : je me hâtai d'aller mêler mes vœux à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient sur le château de poupe avec les passagers; l'aumônier, un livre k la main, se tenait un peu en avant d'eux; les matelots étaient répandus pêle-

1. Il y ;i suuvcnl chez Chateaubriand, on a dû le n(jtei' an passage, île ces /jeiixces ou iiuiximex vigoiireuseuient iVa|i|iées, roniuie on en reneonU'e ciiez tous les grands écrivains (|ui sont en même 1cmi|is des moralistes.

■-'. Allusion au Mané, Thécel, Phares, du festin de Baltlia/ai-.

3. iN'e^l-ce pas le mouvement, et ne sonl-ce pas presque les propre^ ternies du début du Lac de Lamartine :

L'n >oir, l'en souvicnl-il, nous voguions eu silence.

108 CHATEAlBlUANIt.

mêle îsur le UUac : nous étions tous ileboul, le visage tourné vers la proue du vaisseau, qui regardait l'occident.

Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les tlols, apparaissait entre les cordages du navire, au milieu des espaces sans bornes. On eût dit par les balancements de la poupe, que Tastre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Quelques nuages étaient jetés sans ordre dans l'orient, où la lune montait avec lenteur; le reste du ciel était pur : vers le nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuil, une trombe, brillante des couleurs du prisme, s'élevait ih' la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel.

Il eût été bien à plaindre celui qui, dans ce spectacle, n'eût point reconnu la beauté de Dieu*. Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque mes compagnons, ùtant leurs chapeaux goudronnés, vinrent entonner d'une voix rauque leur simple cantique à Notre-Dame de Bon-Secours, patronne des mariniers. Qu'elle était touchante, la prière de ces hommes qui. sur une planche fragile, au milieu de l'Océan, contemplaient le soleil couchant sur les Ilots! Comme elle allait à l'àme, celte invocation du pauvre matelot à la mère de Douleur! La conscience de notre petitesse à la vue de l'inUni, nos chants s'étendant au loin sur les vagues, la nuit s'approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équi-

1. La benittr de Dieu : cette formule nous fait, ce me semble, pénélrer jusqu'au fond ite la pensée maîtresse du Génie du Christinnisme. Chateaubriand ne peut s'empêcher de voir toutes choses sub specie pulchriludi7iis, dirait un philosophe, sous l'aspect de la beauté. Dans son Voyage en Italie, il écrit : <f Jésus-Christ était-il le [)lus beau dos hommes, ou était-il laid ? Les Pères grecs et les Itères latins se sont partagés d'opinion : je liens ijour la beaulv. u Le [prcstijrieux artiste a toujours tenu pour la beauté.

1 1: i.r.Mi: m i;iii;isri\Nis\ii:. ion

jiagc rL'lifi,'ieu\ .■^ai^i il'acliiiiraUuU vl dr l'iMiiUi'. un |ir<Hrc uiijiiisic en jirièivs, Idcii pcncljo sur i'abîini', iTime main retenant le soleil aux portes de roccidenl. lie rautre élevant la lune dans l'orient, et prêtant, à travers l'immensité, une oreille attentive à la voix de sa iivafure : voilà ee qu'on ne saurait peindre, et Cf que l'iul le cœur lie riioninu^ suffît à peine pour sentir'.

LES TROIS ANDROMAQUES

Les senliaienls les plus touclianls dr l' Andruniaipie de Racine émanent pour la plupart d'un poète chrétien. L'Andromaque de V Iliade est plus épouse que mère; celle d'Euripide a un caractère à la fois rampant et ambitieux, qui détruit le caractère maternel; celle de N irgile est tendre et triste, mais c'est moins encore la mère que l'épouse: la veuve d'Hector ne dit pas : . \styaimx ubi est? mais : Hector vbi est?

L'Andromaque de P.acine est plus sensible, plus intéressante que l'Andromaque antique. Ce vers si simple it :^i aiuiable :

Ji' uo l'ai |i(iiiil onenro onilirassô d'aujiniril'lnii.

est le mot d'une femme chrétienne : cela n'est point dans le goût des Grecs, et encore moins des Homains. L'Andromaque d'Homère gémit sur les malheurs futurs d'Astyanax. mais elle songe à peine à lui dans le présent; la mère, sous notre culle. ]i]n< d'ndro. van-; être

1 . On notera qup Clial.^niibriand était oncoro i-ncréJiile quand il a eu celle lorte impression esthétique et religieuse tout ensemble. Le Génie rlti Christianisme cM comme raboutissement lointain et l'expression magnifiquement orchestrée d'impressions de cette sorte, et, si je puis dire, la traduction littéraire des heures religieuses de Chateaubriand.

Illl CHATEAlBKIANn.

moins prévoyante, oublie quelquefois ses chagrins, en donnant un baiser h son fils. Les anciens n'arrêtaient pas longtemps les yeux sur l'enfance; il semble qu'ils trouvaient quelque chose de trop naïf dans le langage du berceau. Il n'y a que le Dieu de l'Evangile qui ait osé nommer sans rougir les petits enfants (parvuli), et qui les ait offerts en exemple aux hommes.

L'IPHIGENIE DE RACINE

Le P. P.rumoy' a l'i'uuirqut'' qu'Euripide, en dumiant ;i Ijjhigénie la frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé selon la nature que Racine, dont l'iphigénie semble trop résignée. L'observation est bonne en soi; mais ce que le P. Brumoy n'a pas vu, c'est que l'iphigénie moderne est la fille chrétienne . Son père et le ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la morale-. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon, étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage qu'lphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les choses purement naturelles qui touclient : il

1. Historien et critique du xvin' siècle, auteur d'un Théâlrc des Grecs (1730), appartenait à la Société de Jésus.

2. J'ai observé ailleurs, ce qui confirme d'une manière assez curieuse la thèse de Chateaubriand, que la fameuse prière d'Iphigénie a l'air d'être comme inspirée, — tant les sentiments et la langue même olfrent d'analogies, — de la lettre écrite par Jacqueline Pascal à son père pour obtenir de lui l'autorisation d'aller faire une retraite à Port-Royal (cf. notre Biaise Pascal. Hachette. 1910, p. -iS.S).

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