‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 10 sur 196 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

geois. Pour se distraire d'une tâche ingrate, il se jeta dans une (■ébauche de lectures, aux grands dépens de sa modeste bourse, et plus encore de son jugement. Sans nulle force de résistance contre le contact des mauvais camarades, il tomba dans « les goûts les plus vils », dans « la plus basse polissonnerie ». — « Je fus dès lors, dit-il, un enfant perdu. » Il met tout le mal à la charge du maître graveur et de sa tyrannie, et s'étonne que, « malgré l'éducation la plus honnête », il ait si rapidement « dégénéré ». Il serait plus juste de reconnaître que. dès sa dixième armée, il était en voie de perdition. Si»n éducation, soidisant « honnête », ne lui avait fourni ni bons exemples, ni principes à sa portée, et de toutes ses facultés n'avait guère laissé sans culture que sa volonté et sa raison. Son esprit déjà prenait l'essor; mais à sa vie morale il manquait une base qui lui manqua toujours.

Un léger incident lui lit faire un coup de tête plein de périls. Le dimanche, après le prêche, il allait d'ordinaire avec ses pareils s'ébattre hors des murs, et quchpiefois oubliait l'heure où devaient fermer les portes de la ville. 11 avait déjà reçu deux corrections de son maître pour cette faute assez vénielle; menacé d'une troisième, il prit le parti de s'y soustraire, et de quitter pour cela métier, famille et patrie; heureux au fond d'avoir un si bon prétexte pour se lancer dans l'inconnu. Il n'avait pas encore seize ans.

LES ANNÉES DE JEUNESSE; lA SAVOIE ET M"»" DE WARENS*. (1728-1741)

I,cs douze années (|ui voni suivre seront employées par Rousseau à voir bien du pays, sans dessein préconçu, suivant le hasard des circonstances. Mais c'est toujours chez Jlnie de Walens, en Savoie, au pied des Alpes, et presque encoïc dans l'air natal, qu'il revient séjourner a{)rès chacune de ses courses. Ce sera, pour le développement de son j^a-nie, une période féconde, un peu par l'étude, bien davantage par le loisir, la méditation et la rêverie. Mais ce qu'alors encore il n'apprend pas, et ce qu'il n'aura plus l'occasion d'apprendre passé trente ans, c'est « l'art dont il faut vivre », le commerce du monde, le discernement et la pratique du devoir. Sa seconde éducation, sur ce point, vaudra moins, s'il se peut, que la première. A Mme de ^Varens en revient surtout la faute, car elle eut tout pouvoir sur l'âme de Rousseau; mais elle troubla toutes ses idées morales au lieu de les rairermir. 11 sortira de ses mains armé pour le grand rôle qui l'attend dans les lettres, mais si inférieur aux difticultés de la vie, si misérable par le caractère, malgré des aspirations sublimes vers le bien, que cette monstrueuse contradiction aura tout l'air de la démence.

Nous l'avons quitté aux portes de Genève, prenant congé de ses camarades d'atelier, de son cousin Rernard, et se livrant aux hasards du vagabondage avec un cœtn* léger et une imagination ravie d'avance. Une physionomie éveillée, une timidité de bon aloi, la grâce de la jeunesse, faisaient de lui un petit personnage fort agréable. Les premiers visages qu'il rencontra lui firent accueil. Dans le village de Confignon, à deux lieues de

1. Prononcez Vunrnn.—ie me sers de l'ouvrage de M. Hugnier, Mme de Wnrens et J.-J. liouxseau (1891), qui résume et complète sur la matière tous les travaux précédents.

viii INTRODUCTION.

Genève, il est hébergé par le curé, M. de Pontverre. Le vieux prêtre se mit tout de suite en devoir d'opérer une conversion : de part et d'autre de la frontière, catholiques et protestants ne s'y épargnaient pas. Avec Jean-Jacques ce fut chose facile : le jeune aifanié, sans perdre un morceau, s(;ml)lait consentir à tout. 11 se laissa donc adresser à une cerlaine dame de Warens, ellemême nouvelle convertie, qui habitait Annecy. Jean-Jac(iues s'attendait à « une vieille dévote bien rechignée ». Le dimanche des Rameaux 1728, « jour de Pâques lleuries », il rencontra Mme de Warens comme elle sortait de l'église, et revint sur-lechamp de ses préventions. La dame avait vingt-neuf ans, tout l'éclat de sa beauté, « un air caressant et tendre, un regard très doux ». Avec sa sensibilité d'adolescent romanesque, Jean- Jacques tomba sous le charme, bien persuadé « qu'une religion préchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis ». Cinquante ans après, dans les dernières pages qu'il ait écrites*, il ressentait encore toute vive l'émotion délicieuse ^c cette entrevue qui avait décidé de « toute sa vie ».

Mme de Warens était d'une famille noble du pays de Vaud Élevée sans mère, mariée à quatorze ans, promptement tombée dans l'inconduite, elle s'était faile à la fois philosophe et commerçante. D'après Rousseau, « ce n'étaient pas des intrigues de femmes qu'il lui fallait.... Elle était née pour les grandes affaires » Et il la compare, en lui donnant l'avantage, à Mme de Longue- AJUc, l'héroïne de la Fronde. La vérité toute simple est qu'elle ii'avait ni les vertus, ni même les inclinations de son sexe. Elle élait dépensière, besogneuse; c'est par là qu'elle prit le goût des spéculations qui finirent par la réduire à la misère et (c'est Rousseau qui le dit et qui dit vrai) à « l'avilissement ». Au mois d'août 1726, sous prétexte d'aller aux eaux d'Amphion, elle s'évade la nuit de la maison conjugale, qu'elle met au pillage, traverse le lac, et vient se jeter aux pieds du roi de Sardaigne, Victor-Amédée II, alors à Évian. Elle demandait à être conduite chez les Visifandines d'Annecy pour y abjurer le protestantisme. Elle y fut en effet accompagnée par une escorte, crainte d'enlèvement, tant sa conversion avait soulevé ses coreligionnaires; mais elle ne resta pas longtemps dans l'ombre du cloître; habituée au mouvement, aux succès mondains, il n'entrait pas dans sa pensée de vivre en pénitente. Il lui fallait d'abord de l'argent.

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