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Thérèse et sa mère

laire grand bniif. Mme de Luxembourg en avait parlé à la rour, Mme d'ilondelot à Paris. Celle dernière avait même obtenu de moi, pour Saint-Lambert, la permission de la faire lire en manuscrit au roi de Pologne, qui en avait été t'iK'hanté. Duelos, à (pii je l'avais aussi fait lii'e, en avait p;nié à l'Académie. Tout Paris était dans l'impatience de v(Mr ce roman : les libraires de la rue Saint-Jac(pies et celui du Palais-Koyal étaient assiégés de gens qui en demandaient des nouvelles. Il parut enfin, et son succès, contre l'ordinaire, répondit à l'empressement avec lequel il avait élé attendu. Mme la Daupbine, qui l'avait lu des premières, en parla à M. tie Luxembourg comme d'un ouvrage ravissant. Les sentiments furent partagés chez les gens de lettres : mais dans le monde, il n'y eut qu'un avis; et les

femmes surtout s'enivrèrent et du livre et de l'auteur

Il est singulier que ce livre ait mieux réussi en France que dans le reste de l'Europe, quoique les Français, hommes et femmes, n'y soient pas fort bien traités*. Tout au contraire de mon attente, son moindre succès fut en Suisse, et son plus grand à Paris. L'amitié, l'amour, la vertu, régnent-ils donc à Paris plus qu'ailleurs? Non, sans doute, mais il y règne encore ce sens ex(juis qui transporte le cœur à leur image, et qui nous fait chérir dans les autres les sentiments purs, tendres, honnêtes, que nous n'avons plus. La corruption «iésormais est partout la même : il n'existe plus ni mœurs, ni vertus en Knrope, mais s'il existe encore quelque amour pour elles, c'est à Paris qii'on doit le chercher.

II faut, à travers tant de préjugés et de passions factices, savoir bien analyser le cœur humain pour y démêler les vrais sentiments de la nature. Il faut une délicatesse de tact (pii ne s'acquiert que dans l'éducation du grand monde,

1. Voy. QOtamineulle II*. Extrait de ia Nouvelle UéloUe, p. ÎOelbuiv.

pour sentir, si j'ose ainsi dire, les finesses de cœur dont cet ouvrage est rempli. Je mets sans crainte sa quatrième partie à côté de la Princesse de Clèves^, et je dis que si ces deux morceaux n'eussent été lus qu'en province, on n'aurait jamais senti tout leur prix. Il ne faut donc pas s'étonner si le plus grand succès de ce livre fut à la cour. 11 abonde en traits vifs, mais voilés, qui doivent y plaire, parce qu'on est plus exercé à les pénétrer. 11 faut pourtant ici distinguer encore. Cette lecture n'est assurément pas propre à cette sorte de gens d'esprit qui n'ont que de la ruse, qui ne sont fins que pour pénétrer le mal, et qui ne voient rien du tout où il n'y a que du bien à voir. Si, par exemple, \2l Julie eût été publiée en certain pays que je pense-, je suis sûr que personne n'en eût achevé la lecture, et qu'elle serait morte en naissant.

J'ai rassemblé la plupart des lettres qui me furent écrites sur cet ouvrage, dans une liasse qui est entre les mains de Mme de Nadaillac^. Si jamais ce recueil parait, on y verra des choses bien singulières, et une opposition de jugement qui montre ce que c'est que d'avoir affaire au public. La chose qu'on y a le moins vue, et qui en fera toujours un ouvrage unique, est la simplicité du sujet et la chaîne de l'intérêt qui, concentré entre trois personnes, se soutient durant six volumes, sans épisode, sans aventure romanesque, sans méchanceté d'aucune espèce, ni dans les personnages, ni dans les actions. Diderot a fait de grands compliments à Richardson * sur la prodigieuse variété de

1. Le chef-d'œuvre de M"" de La Fayette. — Il y a en ellet une analogie de situation : dans l'un et dans lautre roman une femme qui combat son amour par le sentiment de son devoir conjugal, et en appelant à son secours son mari même.

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