XII INTRODUCTION
vu se sauver de Genève, puis de Turin, sans ressources, à la merci des circonstances. Il compte sur une bonne aubaine, sur une maison hospitalière, sur la pièce de monnaie gap:née par rencontre. Il lui arrive bien de coucher à la belle étoile; mais ce sont ses plus belles nuits : il est jeune, il a les yeux grands ouverts, une curiosité ardente; tout lui est spectacle, et malgré son dénûment il prend encore le chemin des écoliers. On a cependant le cœur serré quand, à propos du petit subside qu'il reçut à Lyon de Mme de Warens, il écrit ces simples mots : a C'est la dernière fois de ma vie que J'ai senti la misère et la laiin. »
Le voilà pour la troisième lois cnez sa protectrice, non plus à Annecy, mais à Chambéry. où l'avait attirée l'espoir d'ouvrir une plus belle carrière à son esprit d'entreprises. 11 fut dès son arrivée pourvu d'une place dans les bureaux du cadastre, et commença « de gagner son pain avec honneur ». Nous ignorons combien de temps au juste il conserva ces fondions, qu'à son ordinaire il trouva fastidieuses. Son goût toujours croissant pour la musique, et l'espoir de se faire une clientèle s'il parvenait à l'enseigner, le décidèrent facilement à quitter sa place, et entraînèrent l'assentiment de Mme de Warens. L'événement lui donna raison : « Dans le royaume des aveugles, avoue-t-il, les borgnes sont rois : je passai là pour un bon maître, parce qu'il n'y en avait que de mauvais.... Favorisé par mon âge et ma ligure (il avait environ vingt-un ans), j'eus bientôt plus d'écoliers qu'il ne m'en fallait pour remplacer ma paye de secrétaire ». Mais pour les mœurs (il s'en souvint plus tard en écrivant la Nouvelle Héloïse] il y avait bien des dangers à vivre ainsi dans l'intimité de jeunes demoiselles et dames, souvent aimables et quelquefois coquettes. C'est alors que, par un étrange abus de l'ascendant maternel qu'elle exerçait sur son protégé, et avec une calme réflexion qui imprime à sa conduite un caractère d'immoralité profonde, Mme de Warens détourna sur elle-même (elle l'espéra du moins) les passions naissantes de Jean-Jacques, et dissipa chez lui les dernières ililisions qui remédiaient encore tant bien que mal à la fragilité de ses principes. Mais elle flétrit ainsi le cœur de son pupille sans en remplir le vide. De lui à elle il n'y eut pas, même alors, l'élan de jeune et fraîche tendresse, première condition du véritable amour. Après comme avant cette flétrissure, c'est la reconnaissance, la confiance, et (faut-il le dire?] le respect, qui pour quelques années encore, continuèrent
PI. m, pnge XII,
LES ANNÉES DE JEUNESSE. xiti
il<' lui reuilre iUmx un altaclicinent dont son alonio morale rciiipi'chail d'aiKToevoir la bassesse.
T(»ut le inonde connaît île nom le hameau des Charmettes, proche de Chambi'-ry. « Entre deux coteaux assez élevés est mi petit vallon nord et sud au fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon à mi-côte sont (iuel(|ues maisons éparses, fort agréables pour quiconque aime un asile un peu sauvage et retiré. Après avoir essayé deux ou trois de ce* maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie.... La maison était très logeable. Au-devant était un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous, vis-à-vis un petit bois de châtaigniers (« le bois sacré des Charmettes, » dit Michelet), une fontaine à portée; plus haut, dans la montagne, des prés pour l'entretien du bétail. » C'est dans ce lieu que s'est écoulé pour Rousseau « le court bonheur de sa vie ». Il ne semble pas y avoir passé plus de deux étés. L'hiver, on rentrait dans la triste maison de Chambéry. Rien n'égale le charme pénétrant avec lequel il parle de cette habitation champêtre, devenue gi'àce à lui chère aux poètes et aux âmes « sensibles ». Mais qiie notre sensibilité ne s'égare pas. Je ne vois point, dans les Confesêions, que Mme de Waren» ait été pour Jean-Jacques la véritable cause de son bonheur aux Charmettes. Elle était avec lui à CJiambéry, que pourtant il avait pris en dégoût. Non, ce qu'il aimait aux Charmettes, ce ipi'il aimera toujoui-s i»ar-tlessus tout, c'est le bien-être que lui procuraient la vue, l'air salubre de la campagne, la promenade, les travaux rustiques, l'excitation (pie ces objets et ce mode de vie, que cette saine activité, comiminicpiaient à son esprit. Au fond son attendrissement procède d'une satisfaction fort épicurienne, et il a rai.son de s'approprier ici le vers d'Horace : Hoc eral in votis. « Le bonheur me suivait partout, dit-il; il n'était dans aucune chose assignable, il était tout en moi-même, il ne pouv.iit me quitter un seul instant. » La société de Mme de Warens lit" fut iM)ur lui qu'un accessoire, presque un superflu : a Je Noyais maman, et j'étais heureux; je la quittais, et j'étais heurt'ux. » Avec ou sans elle, les Charmettes suffisaient à son cœur. Ilftc erat in votis...- Le temps était déjà venu où sa ferveur allait s'éteindre. Il nyait maman perdre les prAces de la jeunesse, et surfout il ressentait les louches expédients où r.ill.iient entraîner peu à peu .^os besoins d'argent et son incurable lièvre de spéculation.