‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 169 sur 196 · Voy. p. 345, noie · texte numérisé non relu

Voy. p. 345, noie

où l'exemple et la force des choses m'avaient entraîné moimême, j'ai pris en mépris mon siècle et mes contemporains; et, sentant que je ne trouverais point au milieu d eux une situation (pii pût contenter mon cnenr. je l'ai peu à peu détaché de la société des hommes, et je m'en suis t'ait une autre dans mon imagination, laquelle m'a d^iutant plus charmé, que je la pouvais cultiver sans pein e . sans riscpie, et la trouver toujours sûre et telle qu'il me la

fallait.

Après avoir passé quarante ans de ma vie ainsi méconl(Mit de moi-même et des autres, je cherchais inutilement ;i rompre les liens qui me tenaient attaché à cette société (pie j'estimais si peu, et qui m'enchaînaient aux occupalions le moins de mon goût, par des hesoins que j'estimais ceux de la nature, et qui n'étaient que ceux de l'opinion : tout à coup un heureux hasard vint m'éclairer sur ce ipie j'avais à faire pour moi-même, et à penser de mes semblables, sur lesquels mon cœur était sans cesse en contradiction avec mon esprit, et que je me sentais encore porté à aimer, avec tant de raisons de les haïr. Je voudrais, mou; {'M^ sieur, vous pouvoir peindre ce moment (pii fait dans ma vie une si singulière époque, et (pii me swa toujours présent, <|uand je vivrais éternellement.

J'allais voir Diderot, alors prisonnier à Vincennes; j'avais dans ma poche un Mercure de France, (pie je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'Académie de Dijon, qui a donné Ijeu à mon premier écrit. ^<. Si jamais quelque chose a ressemblé à une insj)iration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture : tout à coup je me sens l'esprit ébloui de mille lumières; des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une forte et une confusion <pii me jeta dans un trouble inexprimable; je sens ma tète prise par un élourdissementsem-

blable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en me relevant j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j'en répandais*. 0 monsieur! si j'avais jamais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, a}ec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du svstème social! avec quelle

force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions ! avec quelle simpUcité j'aurais démontré que l'homme est bon

naturellement, et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants! Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités, qui, dans an quart d'heure, m'illuminèrent sous cet arbre, a été bien faiblement épars dans les trois principaux de mes écrits ; savoir, ce premier Discours, celui, de Vlnécjalilé, et le Traité de l'éducation; lesquels trois ouvrages sont inséparables, et forment ensemble un même tout. Tout le reste a été perdu; et il n'y eut d'écrit là-dessus que la Prosopopée de Fabricius-. Voilà comment, lorsque j'y pensais le moins, je devins auteur presque malgré moi. Il est aisé de concevoir comment l'attrait d'un premier succès et les critiques des barbouilleurs me jetèrent tout de bon dans la carrière. Avais-jc quelque vrai talent pour écrire? je ne sais. Une vive persuasion m'a toujours tenu lieu d'éloquence, et j'ai toujours écrit lâchement et mal quand je n'ai pas été fortement persuadé : ainsi c'est peut-être un retour caché d'amourpropre qui m'a fait choisir et mériter ma devise^, et m'a si passionnément attaché à la vérité, ou à tout ce que j'ai

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