‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 17 sur 196 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

Cliarmettes il puisse, à l'aide du dictionnaire, déchirtrer quelques textes, surtout de poésie : de ce côté, les bons écoliers poussaient, en ce temps-là, beaucoup plus avant. Mais soutenu de bonne heure, au milieu de lectures très fortes pour son âge, par la conversation de personnes mures, de son père, puis de Mme de Warens, et de quelques amateurs éclairés qu'il rencontre à Chambéry, il apprend à extraire et à s'assimiler toute la substance des livres. Il a le goût vif et naturel; le bien-dire l'enchante, et l'agrément de Voltaire, en prose comme en vers, lui fut un objet d'émulation, longtemps avant qu'il eût pour son compte des idées à exprimer : le sentiment de l'art chez lui précède de loin le savoir. Il aura beau médire des lettres, il leur doit ses premières jouissances intellectuelles, qui ont décidé de son avenir. Il est vrai que c'est contre elles l'un de ses plus forts griefs.

Tant qu'il prêta les mains aux tentatives faites pour lui procurer un état, les études proprement dites furent sacrihées : la musique, nous l'avons vu, fut d'abord son travail le plus assidu. Trahi par sa santé, devenu maître de son temps, il se remit à s'instruire.

Sans y consacrer chaque jour un grand nombre d'heures, il obtint de fort beaux résultats grâce à l'heureuse distribution de son temps, grâce aussi à la liberté d'esprit dont il jouissait pour entremêler l'étude et la méditation. « Tout en regardant chaque jour comme le dernier de mes jours, j'étudiais, nous dit-il, avec autant d'ardeur que si j'avais dû toujours vivre. On disait que cela me faisait du mal : je crois, moi, que cela me fit du bien, et non seulement à mon âme, mais à mon corps; car cette application pour laquelle je me passionnais me devint si délicieuse, (juc, ne pensant plus à mes maux, j'en étais beaucoup moins allecté. » Le voilà donc plongé dans les livres de science,» élémentaires il est vrai, mais qu'il lit comme on fait à cet âge, de manière à n'y rien laisser d'obscur. Même besoin dans les études philosophiques ; ce ne sont point des doctrines toutes faites qu'il y cherche, mais l'exercice rigoureux, nécessaire à l'intelligence parfaite de la pensée d'autrui, en attendant qu'il puisse raisonner par soi-même sur ces grands objets, et philosopher en pleine indépendance. Le latin l'occupe aussi : il s'en rend à peu près maître à force d'obstination. Il s'adresse aux bonnes méthodes, aux plus rudes, à celloo de l'Oratoire et de Port-Royal. C'est ainsi qu'en deux ou trois ans, en s'attachant moins à la quantité de matières qu'à la direction et au développement de son esprit,

LE8 ANNÉES DE JEUNESSE. xvii

il tire de son travail le moilleur fruit, l'iiabitude d'aborder de fnint toutes les difiicultés et d'en triompher sans le secours d'autrui.

Combien aussi n'apprend-il pas ailleurs que dans les livres! Au milieu des njoiitajjrnes, au bord des lacs et des torrents, il s'imprègne des gi-ands spectacles de la nature; il en découvre tout en rêvant, il en adore « l'inconcevable auteur ». Rien n'entame son originalité native, rien n'altère la spontanéité de ses impressions. Déjà ses idées preiment l'empreinte de son caractère. M. de Conzié, seigneur des Charmettes, en rend témoignage : « Connue je le voyais tous les jours et (pi'il me parlait avec confiance, je no pouvais douter do son goût décidé jtour la solitude et je puis dire [sir] un mépris imié pour les hommes, un penchant déterminé à blâmer leurs délauls, leurs faillies ; il nourrissait en lui une défiance constante en leur probité ». N'est-ce pas déjà le misanthrope ombrageux, en proie à « l'indignation de la vertu », détracteur de l'état social et de la civilisation'?

C'est entre la vingt-cinquième et la vingt-huitième année que s'est opérée dans son esprit la transformation de l'adolescent en hounne mûr, et que ses idées ont jjHs corps sous l'influence d'une étude ardente, solitaire et réfléchie.

ÏIT

LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE. PARIS ET MOiNTMORENCY. (1741-176-2)

Avec le terme de cette nouvelle période, qui sera pour Rousseau celle des grands travaux et de la gloire, coïncide presque exactement la mort de Mme de Warens. Elle fut inhumée 1(3 30 juillet 17G2. L'épilogue de ses relations avec Jean-Jacques est trislo. Dos fragments très clairsemés de leur correspondance voici l'impression qui se dégage. Jean-Jacques, séparé de sa « bonii<' maman », commença par lui donner des témoignages fréquciiis de son souvenir; il ne semble pas qu'elle l'ait exactement payé de retour; sans doute elle éprouvait une certaine amertume, au milieu de ses embarras, à voir que son ancien protégé trouvait loin d'elle l'emploi de ses talents et des promesses d'avenir- Pourtant elle reprenait quelquefois le ton affectueux, et pour se })rocurer des ressources faisait appel aux bons oftlces de Jean- .lacques. 11 la servait de son mieux, lui faisait entendre que plus tard, peut-être, il reviendrait auprès d'elle, et lui envoyait, avec ses menus présents, quelques conseils de sage économie, (pil n'étaient pas toujours les bienvenus : « N'êtes-vous point apaisée au sujet d'un malheureux fils, qui n'a prévu vos peines ([lie de trop loin, sans jamais les pouvoir soulager? Vous n'avez connu ni mon cœur ni ma situation.... Vous ne me connaîtrez (pie quand il n'en sera plus temps ». Peu à peu la bonne foi même de Mmede Warens lui devint suspecte, et elle eut recours à des tiers pour lui faire parvenir ses doléances. Enfin en 1754, abandonnée par ce plat Vintzinried, en qui elle avait si mal l)lacé toutes ses préférences, elle se retourna vers Jean-Jacques, déjà célèbre, et qui n'était plus libre. Le refus sans doute fut rude ; elle le reçut avec douleur et, disons-le, avec une certaine dignité : « Ce n'est point le coup que vous m'avez porté qui m'aftlige, lui dit-elle, c'est la main dont il part. » Quelques semaines après, se rendant à Genève, il passa par Chambéry, la

LA CARRIÈRE LITTÉRAtRE. xix

rpvit. on fut « navré », tenta de l'emmener, de la a dépayser», n y parvint pas, et s'éloigna d'elle pour toujours. Elle vécut encore huit ans, « accablée de maladie, de misère, abandonnée des injustes humains ». Ainsi s'exprime M. de Conzié qui garda jusqu'au bout à Mme de Warcns un senliment très favorable, et jugea sévèrement l'ingratitude de Rousseau. Lui-même ne s'épargna pas ce reproche; ses malheurs lui parurent être l'e-tpialion de sa faute. Il aurait dû. pense-t-il, « tout quitter pour la suivre, s'attacher à elle jusqu'à sa dernière heure, et partager son sort quel qu'il fût ». Est-ce bien vrai? Mme de Warens avait-elle le droit de rentraîncr avec elle dans le goulfrc d'où elle n'avait même plus la volonté de sortir? >"avait-elle pas, elle aussi, beaucoup à expier, et ne s'était-elle pas mise dans une de ces situations dont la moralité même est que l'issue n'en saurait être morale?

Rousseau, arrivé à Paris dans l'automne de 1741, était descendu a à l'hôtel de Saint-Quentin, rue des Cordiers, proche la Sorbonne, vilaine rue, vilain hôtel, vilaine chambre». Sa bourse était légère, quinze louis en tout; mais il avait son fameux système de notation musicale, et des recommandations qu'il mit sans retard à profit. Il lui fallut malgré cela près d'un an pour obtenir, par Réaumur, la faveur de communiquer son invention à l'Académie des sciences. On lui donna des commissaires, avec lesquels il eut de nombreuses conférences, et qui finirent, tout en le comblant de félicitations, par déclarer que son système n'était a ni neuf ni utile ». Il en appela au public par sa Dissertât ivn sur la musique moderne, qui parut au début de 1745. Il assure qu'en trois mois il amena une Jeune Américaine à lire couramment la musifpie suivant sa méthode. Mais il lui manquait le savoir-faire, le talent de picpier la curiosité publique, et ses naïves espérances n'aboutirent a rien.

Il avait au moins pris l'air de Paris et fait d'utiles connaissances. Il n'était alors ni fier ni sauvage; il cherchait à se « faufiler » ; il fit donc sa cour aux hommes célèbres qu'il rencontra, à de Roze, à Marivaux, à Fontenelle. 11 contracta de vraie-* amitiés : c'est des premiei-s temps de son séjour à Paris que date sa liaison, tout de suite très intime, avec Diderot, encore inconnu lui aussi. Un original qui ne manquait pas toujours de bon sens, le P. Castel, l'engagea en termes barocjues, suivant son habitude, mais fort judicieusement, à .se pousser parmi les femmes. Il se laissa nrésenter chez la baronne de Rezenval,

Page 1