XX INTRODUCTION
dont la fille, la marquise de Broglie, conçut aussitôt de lui bonne opinion. Mme Dupin, femme du fermier général, lui fit un accueil encore plus chaleureux : c'était une dame fort à la mode, belle et séduisante: Rousseau, sans plus de préliminaires, s'éprit d'elle, le lui déclara, et en fut pour ses frais : au demeurant, Mme Dupin ne lui garda pas rancune, et le laissa prendre pied chez elle. Ces relations l'aidaient à subsister, mais d'une façon 1res précaire, quand enfin Mme de Broglie lui fit offrir un emploi de quelque importance, le poste de secrétaire de M. de Monlaigu, nouvellemenl désigné pour l'ambassade de Venise. L'arrangement ne fut pas facile à conclure, Rousseau marchanda, se fit prier; il ne partit que vers le mois de juin 1745.
Il garda ces fonctions pendant un an, et les quitta par suite de dilTérends on ne peut plus aigus avec son chef. Quand il fut devenu célèbre et que l'attention se reporta sur les incidents si variés et parfois si étranges de sa jeunesse, son séjour à Venise fut l'objet de commentaires très passionnés. Voltaire accueillit et répandit le bruit que Jean-Jacques n'aurait été que le laquais de M. de Montaigu. Jean-Jacques, au contraire, se décerne le titre de secrétaire d'Ambassade, qu'il continua longtemps à porter dans le monde, et s'attribue un vrai rôle diplomatique Ses prétentions ne sont pas exactement justes, mais le sont beaucoup plus toutefois que les allégations de ses diffamateurs*. 11 était bien le domestique de M. de Montaigu, c'est-à-dire, dans la langue du temps, attaché à sa maison, mais comme secrétaire particulier, et nullement comme laquais. Il n'occupait aucun rang officiel dans la diplomatie ; mais il n'y avait pas, dans la petite ambassade de Venise, de secrétaire nommé par le gouvernement, et Jean- Jacques y était bien le premier après son maître. Or ce maître était d'une incapacité notoire ; et dans ces conditions, un jeune secrétaire intelligent, habile rédacteur et dévoué à sa tâche, put faire honneur à la nation sous l'écusson de laquelle il servait. On peut se défier et sourire quand il déclare que « c'est peut-être à ce pauvre Jean Jacques si bafoué que la maison de iJourbon doit la conservation du royaume de "Naples » ; mais les parties précises de son récit de sont pas démenties, nous dit-on, par les documents, et les dépêches écrites de sa main sont très
1. Voy. J.-J. Rousseau à Venise, par Victor Ceresole, publié par Th. de Saussure (Genève-Paris, 1785), et surtout les deux articles posthumes de Al. Faugère, sur le même sujet, dans le Corr^ispoîichnit {juin 1888J.
lA CAimiÈRE LITTÉRAIRE. ixi
supérieures par le fond comme par la forme, à celles que M. de Montaigu. réduit à ses seules ressources, expédia dans la suite. Jean-Jacques eut biontôt fait de juger son maître et de sentir la valeur des services qu'il lui rendait; il le prit de très haut, réclama des éprards. so plai|;in'f à Paris, et la séparation eut lieu après une altération violente dont le détail, tel que le donnent les (^.oiifessioiis, est sensiblement d'accord avec le récit de M. de Montaigu. Dans une lettre à l'abbé Mary, sur la recommandation duquel il avait pris Rousseau à son service, l'ambassadeur n'épai-gne pas son secrétaire; j'y relève le passage où il se plaint « de son humeur et de son insolence, causées par la bonne opinion tpi'il a de lui ol par de la folie ». C'est, à ma connaiss;mce, la première fois (jue ce mot lui est appliqué. Pour sot qu'il était, M. de Montaigu, ce jour-là, vit juste.
Pour tenir tète au maître qui venait de le chasser sans même le payer, il resta ([uinze jours encore à Venise. Il lui fallut emprunter l'argent de son retour. Peu de temps après, M. de Montaigu lui fit solder son compte; Jean-Jacques suppose que ce fut sur l'invitation expresse du gouvernement ; mais il demandait plus, « satisfaction et réparation ». « La justice et l'inutilité de mes plaintes, dit-il, me laissèrent dans l'âme un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, où le vrai bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne sais (juel onire apparent, destructif en etlet de tout ordre, et qui ne fait (|u'ajouter la sanction de l'autorité publique à l'oppression du faible et à l'iniquité du fort. » Quand son séjour à Venise naurait eu (jue cette consécpience, on voit quel en serait l'intérêt dans l'histoire de ses idées.
Rousseau savait vivTe de peu. Dès qu'il avait devant lui quelque argent, il se livrait aux travaux de son goût, en prenant son temps et en pleine indépendance. C'est à la musique qu'il revint; il se lYiit à composer, sur ses propres paroles, l'opéra des Muses galante». Son compatriote GaufTecourt l'introduisit auprès du fermier général La Popelinière. qui se piquait de protéger les arts : La Popelinière fit exécuter l'opéra chez lui, en présence de Rameau et du duc «le Richelieu. Richelieu, qui avait rencontré Rousseau chez M de Mablv, à Lyon, prit intérêt à l'auteur et à l'ouvrage, qui! fil exécuter de nouveau, à grand orchestre et aux frais du roi. chez M. de Ronneval, intendant des menus : ce devait être un acheminement à la représentation devant le roi, moyennant quelques retouches, Pendant l'/iiver de 1745-174G,Richelieu lui continua
J.-J. RoDssEAD. — Extraits. 3
xxii INTRODUCTIOiN.
ses bons offices en le chargeant de remanier les Fêtes de Ramire, opéra de Yoltaire mis en musique par Rameau, dont les deux auteurs, alors tout entiers à la confection du Temple de la gloire, n'avaient pas le loisir de s'occuper. C'est à cette occasion que commencèrent entre Voltaire et Rousseau, sur le pied de la parfaite courtoisie d'une part, de la déférence sincère de l'autre, des relations destinées à linir par une des haines les plus atroces qu'on ait jamais enregistrées dans l'histoire des lettres. Ce travail ingrat ne valut à Rousseau ni faveur ni argent; il en tomba malade, et lit peser la responsabilité de cette mortification sur Mme de La Popelinière, qu'il cessa de voir.
L'héritage de son père lui procura quelques menues ressources. Mais il avait alors assumé de lourdes charges, et il lui fallut, à son corps défendant, se mettre en quête d'un revenu régulier. A l'hôtel de Saint-Quentin, où il avait repris domicile environ six mois après son retour de Venise, se trouvait en service une tille timide, sans beauté, sans aucun esprit, douce au reste et laborieuse. 11 commença par la protéger contre les taquineries équivoques dont elle était l'objet; il l'engagea par la reconnaissance, et fit d'elle enfin sa compagne, lui déclarant qu'il ne l'abandonnerait ni ne l'épouserait jamais. C'était bien en effet pour toute sa vie qu'il venait de s'enchaîner, sans véritable amour, à une personne incapable d'être jamais pour lui plus qu'une vulgaire servante. A l'en croire, Thérèse « est la seule consolation réelle que le ciel lui ait fait trouver dans sa misère ». Heureuse illusion, si l'on veut, sur un mal devenu sans remède; mais triste erreur au début, qui lui fit contracter des devoirs envers cette fille ombrageuse, dépensière, médisante, et envers la famille moins estimable encore dont elle était affligée. La mère de Thérèse en particulier, Mme Levasseur, avait tous les défauts de sa condition, et surtout une extrême rapacité. Il fallut que Rousseau subvînt aux besoins de tous ces « affamés » et vécût au milieu d'eux, avec le sentiment de leur indignité. Voilà comme il se vit promptement privé de son indépendance, de ses chers loisirs, et, sans connaître jamais ni les charmes ni la décence d'une union régulière, contraint d'en supporter le fardeau. Tout en s'occupant de musique et de petites comédies (car il n'était pas encore question d'œuvres plus sérieuses), il fut donc bien heureux d'être pris comme secrétaire aux gages de Mme Dupin et de son beau-fils, M. de Franoueil, qui s'adonnait aux sciences en amateur.
LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE. xxiii
Dans ce monde élégant et frivole de la liaute finance, il pienait sans trop de peine le tour d'esprit propre à se faire bien venir. Il coniribnait aux divertissements, aux pièces de salon. Sa vive ijilelli^ence, son manque d'usajjre, sa qualité de Genevois transplanté, les bizarreries connues ou supposées de sa destinée, tout cela le rendait intéressant et attachant. Par Francueil il fut mené chez Mme d'Épinay, qui très vite s'engoua de lui. Il avait eu le don de plaire aux femmes, bien avant de les éblouir par l'éclat de son talent : sous son enveloppe un peu rude, elles devinaient en lui ce que naturellement elles aiment le plus et ce que le beau monde d'alors leur offrait le moins, une âme capable de grandes passions. Entre elles et lui, l'entretien tournait aisément aux conlidences; c'est ainsi qu'elles furent initiées aux misères et aux hontes de sa vie intime, entre autres à l'abandon des cinq enfants qu'il eut successivement de Thérèse *.
Rien n'égale la désinvolture avec laquelle il commit à cinq reprises cet acte odieux. Mme de Staël, une de ses plus ferventes admiratrices, dit avec raison que c'est là a le plus grand reproche ^u'on puisse faire à sa mémoire, celui qui ne trouvera point de défenseurs ». Il déclare qu'il n'en fit pas d'abord mystère. Et c'est bien lui le vrai, le seul coupable; car Thérèse, à l'en croire, lui résista de son mieux, et nous ne tiendrons pas compte pour l'innocenter de l'infâme complicité qu'il trouva chez la mère Levasseur. Il prétend dans ses Confessions qu'il voulut épargner l'hoimeur de Thérèse, et soustraire ses enfants à la fréquentation d'une famille qui les aurait pervertis; il se félicite même de ne les avoir pas livres à l'influence de gens ses ennemis, qui les auraient élevés à mépriser leurs parents. Heureusement pour lui, il avoue que « sa faute fut gi'ande », ou plutôt son « erreur », et par là même dément les sophismes de sa propre apologie. On trouve surtout dans VÉmilc un passage où tous ses regrets, où le cri du ca-ur, s'échappent : a II n'y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect huiii.iiii, qui dispensent un père de nourrir ses enfants et de les
On a élevé récemment des doutes sur la réalité de cette histoire des • lu'l enfants abandonnés, que Rousseau, dil-oii, aurait inventer de toutes pièces pour ajouter un incident romanesque à sa l)iojîrapiiie. Mais je vois qn«' |)ersunne, dans son intimité, n'a éi>i-oiivé ce doute, et Houss<iau n'a paiicde s<-s enfants, dans ses Confessions, qur fiourexpliqucrsa conduite devenue, bien nialt,'ré lui, de noloriélé publique.