Uu des .tuteurâ de VUUloire Augutte
quoique mon sacrifice ait été moindre : je n'ai commencé de vivre que le 9 avril 1756*.
Je ne saurais vous dire, monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux des hommes. Le public sans doute en jugera comme vous, et c'est encore ce qui m'afflige. Oh ! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu de tout l'univers! chacun voudrait s'en l'aire un sendjlable ; la paix régnerait sur la terre ; les hommes
Iiie songeraient plus à se nuire, et il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être. ]\ïais de quoi Jouissais-je enfin quand j'étais seul? De moi, de l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce ipii peut être, (le tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable le monde intellectuel : je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur: mes désirs étaient la mesure de mes (plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n'ont connu-de pareilles délices,, et j'ai cent fois plus joui de mes chimères qu'ils ne font des réalités.
Quand mes douleurs me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent, en songeant aux divers événe-
ments de ma vie: et les repentirs, les doux souvenirs, les re^rrets. l'attendrissement, se partagent le soin dénie fai re oublier quelques moments mes souffrances. Quels temps
croiriez-vous, monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop mêlés d'ameilume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite; ce sont mes promenades solitaires, ce sont fces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout en-