‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 19 sur 196 · XXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV INTRODUCTION

élever lui-même.... Je prédis à quiconque a des entrailles el. néglige de si saints devoirs, qu'il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et nen sera jamais consolé. » Qu'un tel aveu lui soit compté, même tardif; il réfute éloquemment cette abominable lettre à Mme de Francueil*, où s'étale le plus complet égoïsme sous forme d'accusations contre la société, contre les préjugés des riches, et d'arguments empruntés tantôt aux lois de la nature, tantôt à la république de Platon. Nul doute que les remords de Rousseau n'aient fini par le torturer-; et cependant l'orgueil avait chez lui tant de force, que, directement en cause, et devant le public, il a encore osé plaider la pureté de ses intentions et le bien relatif du résultat : « Je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l'être. J'aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l'ont été. » Il veut dire : n'être qu'un artisan sans culture, sans gloire et sans ennemis. — Mais pom^ les enfants abandonnés eux-mêmes, un si rare bonheur est-il assuré?

Tel était l'homme qui, tout à coup, à l'âge de trente-huit ans, et sans antécédents littéraires, allait donner à son siècle une commotion profonde, en bouleverser toutes les opinions dominantes, y remettre en honneur la gravité depuis longtemps bannie, même des sujets les plus graves, et y exercer, par ses œuvres comme par sa règle de vie, l'apostolat de la vertu.

C'était le temps où commençait à prendre corps, sous la direction de Diderot, la grosse entreprise de V Encyclopédie. Ami de Diderot, Rousseau s'y était associé, pour une partie, il est vrai, que n'intéressaient en rien les doctrines de l'ouvrage et ses tendances, pour la théorie de la musique. Mais il était alors, par ses relations notoires avec les coryphées de la nouvelle secte, engagé publiquement dans le parti des philosophes. Il s'y trouvait fort à l'aise. Catholique, il ne l'était plus guère que de nom; mais du moins il ne cachait pas son aversion pour l'athéisme, et l'on connaît la déclaration catégorique de croyance en Dieu qu'il lit un jour à table chez Mlle Quinault, menaçant de sortir si la conversation continuait sur le ton du blasphème. Au reste l'école encyclopédique n'ayant point encore affiché les allures militantes que lui imposa la persécution, il y pouvait figurer à son rang très effacé, participer de cœur à ses épreuves, et même, ce qu'il

\. 20 avril 1751.

2. Voy. aussi la lettre à Mme de Luxembourg, du 12 juin 1761.

LA CARRIERE LIHERAIRE. xxv

fit encore pendant de longues années, professer une vive admiration pour le monument qu'elle élevait. Il n'eut pas à le regretter : ses premiers succès furent très franchement salués par ceux qu'il appelait alors ses amis, et le conseiller littéraire, 1' « Arislanpje » dont il avait besoin, il le trouva chez Diderot. Il avait pris cependant dès son premier ouvrage, son Discours sur les sciences cl les arts, une attitude tout à fait indépendante sur une des questions dont la solution importait le plus aux encyclopédistes. Si la science, qu'ils proclamaient la reine du siècle et le seul agent d'un progrès illimité, n'était au contraire, comme le soutenait Rousseau, (pi'un dissolvant moral et social, quel argument au service de leurs ennemis! Mais aucun des deux partis ne vit d'abord dans cette thèse, si brillamment soutenue, autre chose «pi'un paradoxe, et le désaccord essentiel, mais latent, qui séparait Rousseau de ses amis ne s'accusa que plus tard.

Il fut le seul à se prendre au sérieux. Il considéra que le premier devoir d'un ])hilosophe était de conformer sa conduite à ses principes. Il tira de Juvénal celte (ière devise : consacrer ma vie à la vérité, vilam impenderc vero, et se mit en devoir de la pratiquer. M. de Francueil lui proposait la place lucrative de caissier. Mais quoi ! Pouvait-il, « caissier d'un receveur général des finances, prêcher le désintéressement et la pauvreté »; vivre dans le monde et se conformer à des usages qu'il avait censurés avec éclat? Ajoutons que sa maladie de vessie s'était soudain exaspérée et commençait de tourner son esprit à la sombre mélancolie qui ne l'abandonnera plus. Il refusa donc les offres de M. de Francueil qui le traita de fou; il réforma son costume, quitta la dorure et les bas blancs, prit une perruque ronde, jiosa l'épée, vendit sa montre, enfin, malgré les protestations de ses amis stupéfaits, se voua au métier de copiste. Sa célébrité d'écrivain lui servit de réclame; les belles dames de sa connaissance lui donnèrent à l'envi leur clientèle, se disputèrent la musique copitHî par lui, et lui procurèrent une recette régulière de quarante sous par jour. Mais plus il cherchait à fuir le monde, Hjoins le monde consentait aie quitter. Le ton bom-ru, « l'humeur il'' dogue », comme dit Duclos, qu'il commençait à prendre, rien ny fit; il devint l'homme à la mode. C'était à qui viendrait le visiter dans son « galetas»; on l'accablait d'invitations; on lui passait, il est vrai, toutes ses singularités, mais on ne lui laissait de l'indépendance que le plus vain simulacre. Il ressentit vivement cette duperie, tout en la subissant, et ainëi grandit chez lui,

Page 1