‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 20 sur 196 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

contre les empressements tyranniques et la fausse amitié, une défiance qui bientôt jettera le trouble dans tous ses attachements.

Les succès de musicien lui vinrent juste au moment où il en désespérait : à quarante ans, et sans transition, il passait ainsi de l'obscurité à une renommée retentissante. L'opéra du Devin (lu village, composé en quelques jom^s, fut réclamé pour les divertissements de Fontainebleau et représenté devant le roi, au mois d'octobre 1752. 11 y assista dans la loge réservée aux au teurs, vit toute l'assemblée, les femmes surtout, pénétrées d'émo tion, et « savoura sa gloire », Le lendemain, le roi même, « avec la voix la plus fausse de son royaume », chantait l'air de Colin C'était, pour l'heureux auteur, l'occasion, ou jamais, de se mettre, lui et ses parasites, à l'abri du besoin : il suffisait de se laisser présenter au roi ; une bonne pension ne pouvait manquer de suivre. Mais Rousseau avait adopté un rôle, et le remplit jusqu'au bout. Il était dans son équipage ordinaire, « grande barbe et perruque mal peignée » ; quelle figure faire en présence du maître? quelle réponse, si le roi le complimentait? Et surtout, comment, après cette démarche, « oser désormais parler d'indépendance et de désintéressement »? Ses principes l'emportèrent sur son intérêt, ou peut-être simplement sa timidité : Il partit dès le matin, passa pour un impertinent aux yeux de la cour, et n'eut même pas la satisfaction d'être approuvé de ses meilleurs amis : une pension, à leur gré, surtout quand on en avait si grand besoin, valait bien un instant de contrainte et un procédé poli.

Le Devin du village lui fut maigre tout d'un assez joli bénéfice : il eut cent louis du roi, cinquante de Mme de Pompadour et cinq cents francs du libraire pour la partition : c'était une petite fortune, un acheminement à la vie de loisir, si nécessaire à son esprit. Avec cela, l'honneur d'être joué à l'Opéra; le droit de placer son mot sans ménagement dans la grande querelle, alors en son plein, de la musique française et de l'italienne; toutes les joies d'une célébrité dont sa bizarre personne n'était pas moins l'objet que ses talents, outre la joie de se sentir des envieux et de les confondre. En même temps que le Devin du village à l'Opéra, une vieille comédie de sa façon, Narcisse, avait été représentée au Théâtre-Français. Il la publia aussitôt après et y mit une préface, où pour la première fois il se posa hardiment et à découvert en face de son siècle, affichant non seulement ses idées, mais ses règles personnelles de conduite, comme

U CARRIÈRE LITTÉRAIUE. xxvii

celles d'un homme à part. Pour prix de la faveur que Paris lui prodi^^ue, il se complaît à le rudoyer.

Toute cette célébrité rejailliss;iit sur sa patrie. Officiellement il n'y était plus rien depuis sou abjuration, et ou le lui avait fait sentir avec dureté lorsqu'on 1757, à sa majorité, il y était revenu pour réclamer la succession de sa mère. Sa présence n'y avait été tolérée (\\x incognito. Sa chambre d'auberge lui avait servi de prison; aussi cette quarantaine inattendue lui avait-elle paru « mélancolique ». Ses premiers écrits changèrent subitement les dispositions de Genève à son égard. Ils y eurent beaucoup de retentissement, surtout dans le clergé qui composait l'élite lettrée de la population, et quand Rousseau, pendant l'été de 1754, vint s'y montrer, il fut accueilli avec un enthousiasme que sans doute on lui avait fait prévoir. Voici ce qu'en dit un témoin plutôt froid, et d'autant moins suspect : « Tout Genève l'a vu;... tout s'est empressé à contempler un homme qui vient de Paris, où il s'est fait un grand nombre d'ennemis dont la haine et la jalousie n'ont fait que rendre son nom plus illustre. Pour se dérober aux regards curieux des spectateurs, et jouir du repos que sa mauvaise santé lui rendait nécessaire, il se retira à la campagne*, qui ne fut pas un asile contre les importuns. Il devait bien dire en luimême : tous les badauds ne sont pas à Paris; mais on voulait contempler cette étoile.... Si M. Rousseau ne fût jamais sorti de lii'nève, ceux qui le louent aujourd'hui le plus ne seraient peut-

I (' j»as au nombre de ses admirateurs*. »

Son séjour dura quatre mois. Un de ses premiers soins fut de recouvrer la qualité de citoyen. Il lui fallait d'abord redevenir calviniste. Sa conscience ne s'y opposait point; il avait une manière très large d'entendre le christianisme, et les circonstances de sa première conversion avaient depuis longtemps cessé de lui tenir au cœur. Mais il y avait à subir des formalités y>sez désagréables : comparaître devant le Consistoire, y faire gémdlcxion, et préalablement présenter requête au Conseil, et se soumettre à un court emprisonnement. Ki Rousseau n'était

Page 1