‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 21 sur 196 · Alix Eaux- Vive · texte numérisé non relu

Alix Eaux- Vive

;^. Cil»' par M. lUltor, La rentrée de J.-J. Rousseau dan» l'église de (.mève. (Etrenncs chrétiennes de 1881). — Je lire de ce mémoire et (l'nii riilrc du inèriic auteur, Nouvelles recherches sur les Confessions et la Correspondance de J -J. Rousseau (1880), les faits relatifs à cetto partie de la vie de Rousseau.

xxvm INTRODUCTION.

disposé à passer par ces épreuves, ni personne d'ailleurs à les lui inlliger. On accepta de part et d'autre des subterfuges : on admit que sa première abjuration, faite en bas âge (on n'eut garde de préciser), n'avait point engagé son libre consentement; on lui ménagea simplement un entretien théologique avec six commissaires favorablement prévenus, et, sur le certificat de cette indulgente commission, il fut admis à communier, et rétabli sur le rôle des citoyens. Le retour d'un tel enfant prodigue semblait justifier l'irrégularité de la procédure.

« Arrivé dans cette ville, dit-il, je me livrai à l'enthousiasme républicain qui m'y avait amené. » Bientôt, en causant pohtique, il rabattit un peu de cet a enthousiasme ». La crise apaisée en 1757 par l'intervention des puissances médiatrices était sur le point de se raviver. Le petit Conseil, dépositaire du pouvoir exécutif, usant de ses droits jusqu'aux dernières limites, annulait en fait la souveraineté populaire, et la bourgeoisie voyait se constituer à l'abri des lois une sorte de despotisme aristocratique. Or Rousseau avait à Paris, comme intime ami, un de ses compatriotes, Lenieps, exilé pour la défense ardente de la cause démocratique; il arrivait à Genève indisposé contre le parti dominant, et je n'en veux d'autre preuve que son dessein, dès lors arrêté dans son esprit, de dédier à la République le Discours su7- Vorigine de l'inégalité, éloquent plaidoyer contre les usurpations des puissants, il a bien souvent répété, depuis, que son voyage à Genève lui avait permis de constater le mal dont souffrait sa patrie, et inspiré la résolution d'y rétablir par ses ouvrages politiques la notion exacte des lois et de la liberté. Il se sépara de ses concitoyens au mois d'octobre ; on le suppliait de se fixer à Genève, on lui faisait entrevoir les moyens de s'y assurer une existence facile et considérée; il répondit de très bonne grâce à ces ouvertures, et en toute franchise. Mais il voulait d'abord frapper un coup d'autorité, pour voir si vraiment il lui serait donné d'être « prophète en son pays », car il n'y voulait rentrer définitivement qu'à cette condition.

L'année suivante, sans avoir demandé l'agrément des magistrats, il publia son Discours avec la fameuse dédicace à la Répubhque. Il avait dédaigné toute censure préalable, et se réservait, le fait accompli, de voir quel serait l'effet de son coup d'audace. « Croyez, écrivait-il en confidence à son ami Perdriau, que je veux être, jusqu'au tombeau, honnête,

LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE. xxix

vrai, et citoyen zélé, et que s'il fallait me priver, à cette occasion, du doux séjour de la patrie, je couronnerais ainsi les sacrifices que j'ai faits à l'amour des lionunos et de la vérité par celui qui coûte le plus à mon cœur, et qui par conséquent m'honore le plus. » Or sa dédicace contenait un magnilique éloge du peuple et de la constitution de Genève, mais mitigé par un appel à l'union, aux égards réciproques, rendu particulièrement significatif par l'esprit très égalitaire qui régnait dans l'ouvrage et par l'aigreur des rapports existants entre le peuple et ses magistrats. Rousseau prenait donc hautement, au lendemain de sa réintégration dans ses droits de citoyen, le rôle d'arbitre, et faisait pressentir de quel poids sa fougueuse éloquence pourrait peser dans les alfaires de sa patrie. L'accueil du Conseil fut poh, rien de plus; Rousseau ne s'y méprit pas, et les compliments que le premier syndic Chouet fut chargé de lui faire restèrent bien en deçà de son attente. Ses amis mêmes et ses admirateurs, gênés par l'incorrection de son procédé, se tinrent sur la réserve. L'épreuve était concluante.

C'était le moment, par surcroît, où Voltaire venait de trouver aux Délices, c'est-à-dire à Genève, cette retraite qu'il ne lui plaisait pas d'appeler asile, parce que toute vérité n'est pas bonne à dire. Quand le bruit de ce [)rojet s'était répandu dans la société genevoise, il y avait produit quelque émoi; les personnes pieuses, à commencer par le clergé, avaient vu d'un très mauvais œil le voisinage annoncé du coryphée de l'incrédulité railleuse. Et Rousseau de les rassurer: Voltaire n'était p.is si dangereux; et puis c'était un homme si aimable! Telle fut en elfet l'opinion qui prévalut, grâce à l'aristocratie, qui iw. se piquait pas d'austérité, mais bien plutôt de sacrifier aux grâces de l'esprit. Il y eut alors entre Voltaire et Rousseau, à i)i'{»|i(>s du Discours sur l'inégalité, une correspondance célèbre où de part et d'autre on se prodigua les caresses, tout en discutant : on se promettait de se voir bientôt aux Délices. Mais le succès de Voltaire déconcertait les intentions de Rousseau, qui, par un brusque revirement, vit alors et dénonça tous les dangers qu'un pareil hôte faisait courir au repos et à la moralité de Genève. Bref, où Voltaire florissait, il n'y avait point de place poin* Rousseau : a Ou'eussé-je fait, seul, timide et parlant très mal, contre un honnne arrogant, opulent, étayé du crédit des grands, d'une brillante faconde, et déjà l'idole des femmes et des jeunes gens'/ »

XXX INTROmiCTION.

Au début de 1756, il fut mis en demeure de prendre un parti. Le docteur Tronchin, de passage à Paris, lui proposait le poste de bibliothécaire honoraire, sur le point de vaquer. Mais d'un autre côté, Mme d'Epinay le pressait de venir s'établir à Montmorency, dans la petite maison de l'Ermitage, qu'elle avait fait restaurer et meubler à son intention. Il hésita, et sa perplexité détermina chez lui un état violent. Il lui répugnait de laisser Voltaire maître du terrain à Genève, et plus encore d'aller, en le lui disputant, s'exposer à un échec. Il éclata contre Mme d'Epinay, dont il voulait bien accepter les services, mais non pas se reconnaître l'obligé. Bref, en protestant contre la tyrannie de l'amitié, il lit son choix par des considérations d'intérêt et de plaisir toutes personnelles: il se dit que sa liberté d'écrivain serait encore mieux garantie par les règlements de la police française, en fait assez débonnaire sous l'administration de M. de Malesherbes, que par l'ombrageux puritanisme de Genève, et surtout il fut séduit par la perspective d'une vie solitaire, dans un site à son gré, assez loin de Paris pour n'en plus Siipporter les servitudes, assez près cependant pour ne pas renoncer tout à fait au commerce d'amis précieux à son cœur et utiles à ses travaux. Son installation à l'Ermitage eut lieu le 9 avril 1756, et soudain il passa de l'agitation la plus orageuse à un sentiment profond de félicité dans le présent et de confiance en l'avenir.

Alors commença pour lui une vie nouvelle; pendant une saison au moins il connut le bonheur qu'il avait rêvé : « Jours rapides, mais délicieux, disait-il quelques années plus tard, que j'ai passés lout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur.... » Jamais cette volupté, retrouvée en quelque sorte par lui, n'a été chantée avec un accent plus pénétrant ; c'est le 0 ubi campi de Virgile, mais sans la moindre réminiscence littéraire; l'effusion d'un cœur débordant.

La rêverie stimulait, au lieu d'endormir, son activité d'esprit. Il avait apporté à l'Ermitage de vastes projets ; il se mit aussitôt à l'œuvre, avec le décousu qui lui plaisait et qui aidait à son travail: « Je ne puis méditer qu'en marchant, dit-il; sitôt que je m'arrête, je ne pense plus, et ma tête ne va qu'avec mes pieds. » La forêt était donc son « cabinet d'étude», et la prome-

Le docteur Théodore Tronchin.

Gravure d'après la ppinturc do Liottnrd (1763).

M. V, pnj?e XXX

LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE. xxxî

nadelui servait à deux fins. Voici, pendant moins de deux ans, les ouvrages entre lesquels il se partagea :

1" Les Institutions politiques, conçues pendant son séjour à Venise, commencées depuis cinq ou six ans, et dont une seule section devait être menée jusqu'au bout et livrée au public; c'est le Contrat Social. Le reste de ce vaste ouvrage où était traitée la question du meilleur gouvernement, envisagé au point de vue de l'influence morale, fut détruit par Rousseau luimême en 1759.

2° V Extrait des ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre, dont un seul fragment fut publié du vivant de l'auteur, en 1700, dans le journal de M. de Rastide, le Monde: c'est l'extrait de la Paix perpétuelle.

T}" La Morale sensitive, ou le matérialisme du Sage. — Celuilà n'alla pas plus loin que l'esquisse. Ce devait être une théorie do riiomme-macliine dans ses rapports avec l'homme moral, et des règles à en tirer pour a maintenir l'âme dans l'état le plus favorable à la vertu ».

4» et 5° L'Emile et la f\ouvelle Héloise, dont on connaît la haute fortune, et que nous nous contenterons ici de nommer.

0" Dans un autre ordre. le f^iclionnaire de Musique, qui parut en 1707.

Mais cette existence si heureuse et si bien remplie ne se prolongea guère sans images. Il s'en amoncelait beaucoup de visibles, d'autres cachés, et peu à peu se formait la tempête où allait se perdre sans retour le repos de Rousseau, et même, on peut le dire, sa raison. Précisément parce que sa vue se trouble en présence de ce qu'il appelle un « mystère d'iuicpiité », son témoignage ne peut plus être admis qu'avec d'iniinies précautious. Mais nous en avons d'autres, par exemple celui de Mme d'Épinay, qui nous montrent tout au moins les faits sous uu jour différent et surtout sa correspondance (j'entends les lettres (|u'il écrit et celles qu'il reçoit) qui, à partir de ce moment devient assez riche pour nous tirer d'incertitude sur bien des points.

(^est alors que Thérèse et sa famille commencent à exercer nv lui une influence néfaste, et de gênantes, lui deviennent décidément nuisibles. Il adorait les champs; Thérèse et surtout îa mère Levasseur ne les pouvaient souffrir. Elles n'avaient pas, il est vrai, la ressource de la rêverie, et les beautés pittorescjues ne les dédommageaient pas des conunérases parisiens, auxquels

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