XXXII INTRODUCTION
il leur avait fallu renoncer. Elles s'en procuraient d'autres, où et comme elles pouvaient : dans le village de Montmorency, ou chez Mme d'Épinay, qui passait l'été dans le voisinage, à la Chevrette, au besoin même parmi la valetaille. De là, sur les faits et gestes de Rousseau, un espionnage, non pas inoffensif, mais innocent, dont il ressentit plus tard les effets sans en saisir la cause, et qui lui parut le signe d'une conspiration tramée contre son repos et son honneur.
Ces deux femmes s'étaient plu à espérer que l'installation a l'Ermitage serait toute provisoire. Quand elles connurent leur erreur, et qu'il s'agissait d'y passer l'hiver, elles s'effrayèrent, et. n'osant se mettre elles-mêmes en lutte ouverte contre Rousseau, firent intervenir ses amis. Mme d'Épinay, avec son tact féminin, vit qu'elle avait affaire à une résolution irrévocable, et prudemment battit en retraite. Diderot, qui, dépuis l'instaliation à l'trmitage, n'avait plus revu Rousseau (il lui avait bien promis sa visite, mais le malheureux, attelé à l'Encyclopédie, ne faisait pas ce qu'il voulait), Diderot mit en œuvre sa rhétorique épistolaire pour la défense des deux opprimées, et fit si bien que Rousseau se fâcha net, et se débarrassa de la vieille maman. Des caquets auxquels ses amis de Paris se livraient sur son compte, il ne percevait que l'écho lointain, et son imagination soupçonneuse les exagérait à plaisir. Plus de doute : les philosophes s'entendent pour le noircir ; la « coterie holbachique », le baron d'Holbach et les habitués de sa table, ne songe plus qu'à se venger de sa désertion et à répandre sur tous ses actes une interprétation odieuse. Tout ce qui vient de ce côté le bicsse comme un outrage direct. Si par exemple Diderot, dans une préface, écrit une belle phrase, bien banale et bien creuse, sur « le méchant qui vit seul », Rousseau s'en fait l'application, et ne suppose pas que personne puisse s'y méprendre. Aussi, malgré des réconciliations passagères, des scènes d'attendrissement et de larmes, le fond incurable subsiste, la défiance et l'humeur noire. Il est malade, il souffre, et le délire de la persécution l'envahit tout entier.
L'amour acheva de l'égarer. Mme d'Houdetot, cousine et bellesœur de Mme d'Épinay, avait contracté avec Saint-Lambert, le futur poète des Saisons, une de ces liaisons de cœur que la société d'alors admettait sans difficulté, qu'elle finissait même par appeler « honnêtes », quand elles avaient passé par l'épreuve du temps. Celle-ci fut « honnête », au point d'exciter à la
M"» d'Épinay. — Dessin de Carmontelle
(Musée de Chantilly)
Elle est représentée vers le temps de sa brouille avec Rousseau. Kl le a dépassé de peu la trentaine.
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LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE. xxx u
longue l'admirnlion, comme entre Philémon et Baucis, car elle dura plus d'un demi-siècle. Saint-Lamberf , depuis longtemps en fort bons termes avec Rousseau, avait pressé lui-même Mme d'IIoudelot de l'aller voir. Mais pendant qu'il faisait campagne, ces visites prirent un caractère qu'il n'avait pas prévu. Sentimentale et romanesque, Mme dlloudetot ouvrit son cœur à Rousseau et. î>ans y prendre garde, lui inspira pour elle-même la passion qu'elle éprouvait pour Saint-Lambert : ce fut une contagion. En train de rêver à la Nouvelle HéloïsCy il était « ivre d'amour sans objet »; Y o objet » se présenta donc à point nommé. Rousseau s'est, il est vrai, défendu d'avoir jamais conçu le moindre espoir qui pût le rendre coupable envers son trop confiant ami : à l'en croire, ses intentions, ses discours, sa conduite, ne s'inspirèrent en cette occasion que de la plus pure vertu, et c'est par sa vertu même que Mme d'IIoudetot le rendit amoureux. Mallieureusenient ses aveux seuls sufliraient à le confondre, s'il n'échappait à l'aide des plus étranges soplnsmes au témoignage de sa propre conscience. Les spectateurs prirent les choses plus simplement, et d'après les apparences les plus convaincantes se persu.idèrent que le vertueux philosophe avait sur Mme d'IIoudetot des vues très criminelles. Saint-Lambert averti prit l'alarme. Mais d'où venait la dénonciation? — Rousseau n'hésita pas; il la mit au compte de Mme d'Épinay, lui jeta ses soupçons à la face, sans preuves, et paya de ce cruel alfront l'amitié bienfaisante à laquelle il était redevable du genre de vie le plus doux qu'il eût encore goûté.
Mais il enveloppait déjà Mme d'Epinay dans son système croissant, et bientôt universel, de défiance. Il se sentait son obligé; c'en était assez pour que, venant d'elle, tout lui parût suspect : « Je me sens le cœur ingrat, a-t-il dit, par cela seul que la reconnaissance est un devoir. » 11 ne voulait aimer que de son plein gré. En outre, il y avait entre eux deux une cause plus réelle de mésintelligence : c'était Grimm. Rousseau lui-même avait introdui» Grimm chez Mme d'Epinay. Grimm en était devenu l'ami, puis l'amant, et enfin le guide très im[»érieux et très écouté. Ur tinmm était par nature l'homme le moins capable de comprendre, de sup[)orter, d'excuser la conduite de Rousseau. Esprit froid, sec, positif, il jugeait en toute rigueur une bizarrerie sous laquelle un œil plus bienveillant eût découvert l'exaltation sincère et douloureuse. 11 était dur pour Rousseau d'être desservi, à n'en pas douter, par cet infidèle ami. Etrange récom-^
J.-J. Rousseau. — Extraits. 4