‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 23 sur 196 · XXXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXIV INTRODUCTION

pense d'un bon procédé! Aussi ne se défend-il pas de l'avoir pleinement payé de retour : « C'est le seul homme, avoue-t-il, que j'aie pu haïr. » Il était inévitable que Mme d'Épinay fût, elle aussi, impliquée dans ce ressenthnent et que Rousseau linit par repousser les témoignages d'une amitié à kujuelle il ne pouvait plus croire. Mais le pas était délicat; il perdit la tète et se conduisit de manière à se donner, en apparence, tous les torts. Avec son départ de l'Ermitage commence la longue série de ses aberrations.

Pendant l'automne de 1757, Mme d'Épinay se décide à se rendre à' Genève, comme tant d'autres clients du fameux docteur Tronchin, pour être à portée de recevoir ses soins. Elle savait, ou croyait savoir, que ce voyage conviendrait à Rousseau, et le pria de l'accompagner. Mais Rousseau, sur de pitoyables indices, se figure un complot tramé contre son repos et sa réputation; il se révolte surtout contre ce qu'il prend pour une sorte d'injonction, et brutalement refuse de quitter le logis qu'il aime, ses travaux commencés, et de se montrer dans Genève, lui fier républicain, à la suite et comme au service d'une femme de fermier général. Mme d'Épinay part donc sans lui, justement olïensée d'un refus ainsi motivé. Grimm avait pris part aux pourparlers; muni d'une lettre où Rousseau se montrait sous le jour le plus odieux, et sur laquelle par bravade il ne demandait pas le secret, c'est lui qui ébruite cette alfaire intime, et contraint par là Mme d'Épinay à relever un outrage devenu public. Rousseau, qui n'avait pas su prendre les devants, est mis en demeure de quitter l'Ermitage, au mois de décembre. « Je me trouvai, dit-il, dans le plus terrible embarras où j'aie été de mes jours. » Où se réfugier? Le retour à Paris, il n'y pouvait môme pas songer. Irait-il donner à ses persécuteurs le spectacle de sa détresse et de son humiliation? Il fut sauvé de cette extrémité par un certain M. 3Iathas, procureur fiscal du prince de Condé, qui mit à sa disposition, dans le village de Montmorency, une masure délabrée. C'est là que nous allons le voir passer les quatre ans et demi qui précèdent son exil.

Outre ce qu'on peut appeler son intérêt dramatique, cette crise en offre un plus essentiel encore et d'une bien autre conséquence : c'est le bouleversement qu'elle jette dans toutes les relations de Rousseau. Sa conduite envers Mme d'Épinay, jugée selon les gens avec plus ou moins de sévérité, n'avait cependant obtenu, et ne pouvait obtenir la franche approbation de personne : il y a

Grimm. — Dessin de Carniontelle (1758) (Musée de Chantilly.)

M. Vil, pnp' XXXIV.

LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE. xxxv

des façons d'apr qui compromettraient le meilleur droit du monde. Mais Rousseau n'adnjettait pas d'objoclions ni do reproches : le témoij^^nage de sa conscience lui suflisait. )lnie d'iloudetot ellemême, en s'efforçant de l'apaiser, ne réussit qu'à se rendre suspecte et finit par se tenir à l'écart. Pour Diderot, ce fut bien pis : il était l'intime ami de Grinnn, tranchait sans cesse du censeur et du moraliste, se mêlait de concilier, et compliquait tout, dans les meilleures intentions. Rousseau l'accusa tout uniment de perlidie et voulut qu'avec un ami jadis si cher la rupture fût éclatante : c'est là qu'il mit son point d'honneur. 11 profita de sa Lettre à (VAlembcri pour accomplir ce prand acte à la face du monde, et dans la préface inséra contre Diderot une allusion aussi transparente qu'injurieuse. Il prenait bien son temps : Y Encyclopédie venait d'être suspendue; la fortune de Diderot, sa liberté même, étaient menacées. L'agression de Rousseau, sous sa forme insolite et dillamatoire, fut regardée comme ime lâcheté. « Vous allez, lui écrivit Saint-Lambert, mêler la voix d'un ancien ami aux cris de l'envie!... Je ne puis vous dissimuler combien cette atrocité me révolte. » Telle était, dans le monde des Encyclopédistes, l'opinion des plus modérés. Entre eux et Rousseau, le divorce fut dès loi^s complet et définitif. Mais à certains égards cette situation eut pour lui de grands avantages, et tout d'abord d'être nette. Pénétré de sentiments religieux, impatient d'asseoir sa vie morale sur des principes solides et rassurants, dédaigneux de toute science qui ne fût pas bienfaisante au cœur, il s'était, on peut le dire, fourvoyé parmi des philosophes appliqués à ruiner toutes les idées (|u'il se sentait au contraire appelé à restaurer dans l'esprit de son siècle. Chaque jour il s'éloignait d'eux davantage. Aussi cette rupture l'affranchit et le soulagea : d'une manière ou d'une autre, elle ne pouvait tarder. Notez dans sa Lettre à d' Alembert cette déclaration significative, mainte fois reproduite à cette époque dans sa correspondance intime : a Je n'entends point qu'on puisse être vertueux sans religion : j'eus longtemps cette opinion trompeuse dont je suis désabusé. » Dans la Nouvelle Uéloise et VEmile, cette évolution philosophique apparaîtra complète. Ses anciens amis crieront à « l'apostasie ». Mais en réalité sa pensée est d'une unité remarquable; elle se développe, s'affirme, mais ne se dément pas. De tout temps, les Encyclo(>é- (lisles avaient été pour lui, quoique amis, des advei'saircs ; il «esse maintenant de les ménager et déchire les voiles. V Cette séparation cousonunée, il ne demeura pas longtemps

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