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dans l'isolement, et si rude que fût la tâche de lui venir en aide, les amitiés s'empressèrent autour de lui. Il fallait d'abord se faire agréer, affronter ses rebuffades; puis, traiter son esprit malade avec des précautions infinies, et surtout invisibles, car au moindre manège qu'il croyait surprendre, son imagination se cabrait, lui faisait apercevoir mille fantômes. Alors c'étaient de sa part, comme avec Mme d'Épinay, des résistances brutales, des procédés outrageants; et toute l'alfection du monde n'y pouvait rien, que battre en retraite. Les sympathies pourtant ne lui faisaient jamais défaut ; celles même qu'il avait irrémédiablement découragées, ulcérées, désolées, n'arrêtaient pas l'élan des autres. Yeut-on se faire une idée de la sensibilité sincère, active, qui régnait dans cette société, fort supérieure en ce point à sa littérature larmoyante? Que l'on considère la vie de Rousseau, à partir de la date où nous sommes, et la monotone mais touchante succession de dévouements passionnés qu'il a inspirés. Mme de Verdelin, l'une des femmes qu'on appelle ses dévotes, lui écrivait un jour : « Que l'instant où vous me manderez : « Je « suis heureux, » sera un jour délieieux pour moi ! » Combien d'autres firent le même vœu, toujours en vain! Voltaire, l'aimable et séduisant Voltaire, a eu des courtisans en foule; Rousseau, le misanthrope, l'intraitable, n'en a guère eu moins, mais des courtisans (lui-même en concevait un juste orgueil), non pas tant de son génie, que de sa pauvreté, de sa souffrance et de ses bizarres vertus. Presque tous ses bienfaiteurs et bienfaitrices, il est vrai, finissent comme Mme d'Épinay par le prendre en haine. Cela sans doute n'est pas sensé, puisque le trouble de çon esprit était de toute évidence; mais il faudrait une suprême sagesse pour ne pas se dépiter d'un échec immérité dans une tâche où l'on a mis tout son cœur. Ce dont on pourrait s'étonner, au contraire, c'est que toujours il se présentât des téméraires pour tenter l'aventure. Rousseau mort, la jeune Mme de Staël s'exaltait à la pensée qu'elle y aurait peut-être réussi, et gémissait qu'il n'en fût plus temps : « Ah! Rousseau, s'écriaitelle, qu'il eût été doux de te rattacher à la vie!... Que rarement on sait consoler les malheureux! Qu'on se met rarement au ton de leur âme ! »
Nous devons renoncer à nommer ici tous ceux, hommes et femmes, qui partagèrent cette illusion généreuse. Mais il en est quelques-uns dont l'influence sur la vie de Rousseau est si direct^e, si importante, qu'on ne les saurait omettre. M. et
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Mme de Luxembourg sont au premier rang. Le maréchal de Luxembourg, neveu du vainqueur de Fleurus, possédait la terre de Montmorency. L.i maréchale, qui, sous le nom de duchesse de Boufflers, avait tant fait parler d'elle au temps de la Régence, par sa beauté, son esprit, et aussi par ses désordres, y venait avec son mari passer à plusieurs reprises quelques semaines pendant la belle saison. Leur parenté, leurs relations, étaient du plus grand monde. Le maréchal alla visiter son voisin et lui lit des avances si amicales, si spontanées, que celui-ci se laissa convaincre, parut au château, en devint le familier, et y noua connaissance avec une partie de la brillante société qu on y rencontrait, entre autres le prince de Conli et la comtesse de Boufflers. « Il nous avait remplacés, dit Grimm avec humeur, par des gens du premier rang. » Ces relations commencèrent au printemps de 1759, et, peu de temps après, Rousseau accepta l'hospitalité dans un pavillon dépendant du château : il continua même à en user de temps à autre, selon sa fantaisie. Cette intimité valut à M. et à Mme . de Luxembourg de vives jouissances d'esprit ; ils purent entendre lire dans leur primeur Vlléhtse ctV Emile, et reçurent toutes les conlidences de Jean-Jacques, au moment même où il mettait la dernière main à ses plus mémorables ouvrages. Mais ce furentdes faveurs chèrement gagnées. Rousseau n'acceptait auprès de personne la situation de protégé; c'est en ami qu'il voulait être traité, et à des conditions fort onéreuses. M. et Mme de Luxembourg les remplirent toutes sans marchander. Ils étendirent à Thérèse leurs égards et leurs prévenances : froisser Mlle Levasseur, c'eût été tout compromettre. Surtout ils abdiquèrent toute prérogative de supériorité ou de domination ; ils devaient faire oublier leur noblesse, n'imposer aucun de leurs services, n'exiger aucun hommage ; ils le promirent expressément, et chacun en son propre nom. — c Vous ne prenez aucun engagement avec moi, déclara le maréchal, que celui de m'accorder votre amitié, si vous m'en croyez digne, quand vous me connaîtrez. » Et la fière Mme de Luxemliourg : « Soyez persuadé que nous ne voulons pas du tout attentera votre liberté. Nous désirerons dans le silence vous voir souvent, et vous ne vous en apercevrez pas. » Ainsi fut fait. Rousseau se montrait ou se cachait, suivant les personnes qui se trouvaient au château, suivant son humeur et ses caprices, sans excuses à présenter ni comptes à rendre. Il don. nait son cœur; que pouvait-il plus? Mais il réclamait bien davantage; son ofTection était inouiète. ombrageuse, despotique. Avec
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Mme de Luxembourg surtout il craignait sans cesse d'avoir déplu, de sentir quelque refroidissement. A la plus légère ombre de reproche, il devenait hautain, insolent : « Madame, il faut être lent à donner son estime, afin de n'être pas si jirompt à la retirer. » C'est aussi que jamais sa santé n'avait été plus inégale. 11 se voyait sans cesse au bord du tombeau, avec son œuvre inachevée, et sa réputation encore incertaine, à la merci de ses ennemis. Alors il se sentait enveloppé d'un « effrayant mystère ». — « Je n'y comprends rien, avouait-il, et n'en suis que plus alarmé. » Il doutait même de ses nobles amis, se croyait abandonné, trahi. Bien vite on le rassurait, comme un enfant qui s'effrayerait de rien : « Il faut donc vous dire pour la centième fois que je vous aime de tout mon cœur et que je ne changerai point. Tant que je vivrai, vous serez vénéré avec la même tendresse et la même fidélité. » On le choyait, on le plaignait, on lui vantait son cœur et ses vertus ; et c'était toujours à recommencer. Tout ce que l'amitié peut prodiguer de soins et de tendresse, il l'éprouva trois années durant dans cette maison : les plaies les plus secrètes de sa vie sondées et pansées d'une main discrète, ses intérêts de tout ordre embrassés et servis. ^
Les derniers mois de 1761 comptent dans la vie de Rousseau parmi les plus troublés et douloureux : c'est le temps où s'imprimait VÉtnile. Le début de cette année avait vu paraître la Noîivelle Uéloise; la gloire de l'auteur était montée aux nues. Dans sa pensée il n'avait plus à publier, pour terminer sa tâche, que le Contrat social et Y Emile. Mais ces deux derniers ouvrages portaient loin, et il ne se dissimulait pas que les règlements de la librairie française, s'il lui fallait s'y soumettre, l'obligeraient à des corrections, à des adoucissements, auxquels d'avance il se refusait. Aussi son premier dessein fut-il de les vendre fous deux à un libraire de Hollande. C'est ce qu'il lit pour le Contrat social : ni lui ni personne n'admettait la possibilité de faire approuver par la censure d'un État monarchique ce traité de politique républicaine. Mme de Luxembourg supposa que les mêmes difficultés n'existeraient pas pour YÉmile, où la religion seule pouvait trouver à redire, et qui certes n'était pas orthodoxe, mais où cependant le christianisme était ti\aité avec un respect qui contrastait fort avec le ton ordinaire des philosophes ; en sorte qu'on pouvait, par comparaison, regarder Tou- •vrage, même en ses parties les plus hbres, comme une protes-
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tation contre l'incrédulité. Tel était bien le sentiment de Rousseau : « Le vrai christianisme, dira-t-il, n'est que la religion naturelle mieux appliquée.... Par conséquent, professer la religion naturelle n'est point se déclarer contre le christianisme. » Or il lui était avantageux de traiter avec un libraire parisien pour l'édition de ce grand ouvrage : il était assuré d'en tirer ainsi un meilleur prix, et mieux placé pour en surveiller l'impression. Mme de Luxembourg le mit en rapport avec M. de Malesherbes, directeur de la libraine, magistrat d'un libéralisme profond et particulièrement favorable à l'auteur, qu'il avait à plusieurs reprises aidé de ses soins et de son intlucnce. Tous deux prirent en main la négociation, et vendirent VÉmile aux libraires Guérin et Duchesne, sous cette réserve que l'impression à Paris serait, non pas officiellement autorisée, mais tolérée, et que le titre porterait le nom du libraire Néaulme, de la Haye. La direction de la librairie fournissait ainsi bien souvent le moyen d'éluder les régies rigoureuses qu'elle avait charge d'appliquer. Rousseau se regardait à bon droit comme couvert par ce puissant patronage, et l'impression commença. Mais c'était toujours une grosse affaire pour lui que l'impression d'un de ses ouvrages, et ses libraires n'arrivaient pas facilement à le contenter. Il exigeait un travail à la fois rapide et parfait, multii)liait les corrections, et, par ses scrupules littéraires, entraînait des retards qu'il se refusait à subir. Les épreuves d'Emile n'avançant pas à son gré, les plus noirs soupçons s'emparent de lui : Guérin sans doute s'est laissé corrompre par les jésuites, leur a livré le manuscrit; ils le savent malade à la mort et gagnent du temps pour falsifier le texte à leur aise quand il ne sera plus. Ses lettres sont remplies de ces terreurs sinistres; il prend ses mesures pour que ses amis de Genève, au cas où elles se réaliseraient, puissent après lui déjouer cette odieuse entreprise et publier le véritable Emile., il accable ses libraires de protestations indignées, en appelle à Mme de Luxembourg, à M. de Malesherbes; deux mois se passent dans ces transes et dans ces folies. Quand enfin la vérité lui sera connue, démontrée, il se rendra justice : a Le délire de la douleur, dira-t-il, m'a fait perdre la raison avant la vie ; en faisant des actions de méchant, je n'étais qu'un insensé. » Aussi les victimes et les témoins de ces actions les lui pardonneront-ils : on ne saura que le plaindre. M. de Malesherbes ne dissimule même pas une vive admiration pour « ce mélange d'iionncteté, d'élévation, et
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en même temps de mélancolie, et quelquefois de désespoir qui fait le tourment de sa vie, mais qui a produit ses ouvrages. »
A partir du mois de janvier 1702, l'impression d'Emile suit son cours régulier ; Rousseau passe de la plus sombre inquiétude à la plus complète sécurité. En vain ses amis de Genève, en vain Duclos, qu'il a pris pour confident de certains passages, lui font part de vagues appréhensions : n'est-ii pas en règle, et d'ailleurs « que gagnerait-on de persécuter un pauvre malade qui n'est sur le chemin de personne, et ne prêche que la paix et la vertu » ? L'événement vint lui donner un terrible démenti. Déjà la vente du Contrat social, arrivant de Hollande, avait été interdite. Quand VÉmile parut, le Parlement s'émut et le parquet dressa un réquisitoire. Ce corps allait, deux mois après, ordonner la dissolution de la Compagnie de Jésus ; il tenait d'autant plus à manifester hautement son zèle pour la religion, et M. de Clioiseul, par les mêmes raisons politiques, se gardait bien de le modérer. VEmile et son auteur servirent à faire la démonstration. Dans la singulière anarchie, qui caractérisait cette décadence du régime absolu, dès le moment que la justice se saisissait, la tolérance de M. de Malesherbes ne pouvait ni tenir lien d'autorisation valable, ni même être invoquée. Mme de Luxembourg, compromise par son intervention, et impuissante à sauver Rousseau, redoutait l'inutile scandale d'un débat public. Le 9 juin, le réquisitoire d'Omer Joly de Fleury fut porté au Parlement : dans la même séance un arrêt condamnait VÉmile à être brûlé parla main du bourreau et décrétait Rousseau de prise de corps. Le prince de Conti, dès la veille au soir, avait envoyé la nouvelle à Montmorency. Mme de Luxembourg mande Rousseau dans la nuit, l'adjure de partir, lui en fournit aussitôt les moyens, et^ le jour même, l'auteur d'Étnile monte en chaise et prend la route .de Suisse. Apparemment on n'était point fâché, en haut lieu de le voir s'échapper, car, à t'en croire, la première rencontre qu'il lit, en quittant Montmorency, fut celle des huissiers qui venaient l'arrêter et qui, gaiement, le laissèrent continuer sa route. Le coup était porté, et la politique, seule en jeu, pleinement satisfaite. Mais l'affaire, un peu plus, tournait au tragique'.
1. Dans le premier volume des Aîinales J.-J. Rousseau, M. Lanson donne au contraire de fortes raisons de croire que ces poursuites pou- Twient avoir de redoutables conséciucnces.
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LES ANNÉES d'eXIL ET DE VIE ERRANTE.
Quand on connut à Paris la fuite de Rousseau, tout le monde crut que Genève en était le but. C'eût été de sa part une fausse démarche, mais pour d'autres raisons que celles qui l'en détournèrent. — « Ce n'est point dans la patrie qu'un malheureux proscrit doit se réfugier, il n'y doit point porter son ignominie ni lui faire partager ses affronts. » Telle est sa première explication, qui n'est pas admissible. En vérité, se regardait-il comme flétri par l'arrêt du Parlement? Personne alors ne pensait chose pareille, et n'y a jamais songé. Mais nous savons ce qui, depuis tantôt six ans, lui rendait intolérable l'idée de rester à Genève. C'était la présence de Voltaire dans le voisinage, et l'influence de ce grand rival sur l'aristocratie. Maintenant la brouille entre eux était complète. En 175G, Rousseau avait écrit à Voltaire une bolle lettre j)hilosophi(jue pour réfuter le Poème sur le désastre de Lisbonne et soutenir l'idée de Providence. Voltaire, sous couleur de tracas domestiques, avait laissé tomber la discussion, se réservant à part lui d'y levenir quand et comme il lui plairait. Sa répli(jue fut le roman de Candide, où Rousseau vit à grand tort un outrage personnel : le « persillé », dans Candide, c'était Dieu, et non pas Rousseau. Puis vint la Lettre sur les spectacle», où l'attaque à Voltaire, en dépit des formes, était flagrante. Enfin Rousseau, ayant laissé ou mèiut» fait publier son ancienne lettre sur la Providence sans le consentenient du patriarche, s'en excusa par de très pauvres prétextes, et termina par celte singidière déclaration de guerre : «Je ne vous aime point, moùsicur.... Vous avez perdu Genève pour prix de Vasite (pie vous y avez reçu ; vous avez éloigné de moi mes concitoyens poiu' prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux : c'est vous qui me rendez le séjour démon paya insupportable; c'est vous (pii me ierez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations
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des mourants, et jeté, pour tout lionneur, dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompaj,''neront dans mon pays. Je vous hais enfin, puisque vous l'avez voulu*.... » Voilà qui est clair. Malgré tous les témoignages d'admiration littéraire dont cette invective était accompagnée, elle était de nature à provoquer les plus vives représailles, et l'on sait que Voltaire provoqué n'était pas homme à se piquer de clémence. Son irritation contre Rousseau, qui couvait depuis quelque temps, ne se contint plus ; il n'est pas de sarcasme qu'il ne se permette alors contre celui qu'en vérité nous pouvons bien appeler son agresseur. Mais de là à se servir de son ascendant à Genève pour y faire persécuter Rousseau, il y avait un grand pas que Voltaire n'a point franchi, quoique Rousseau ait toujours fait remonter jusqu'à lui l'origine des rigueurs dont il allait être l'objet. Nous le connaissons : nous savons que dans son esprit le soupçon passe immédiatement en certitude. Le « poète >> et le « jongleur », Voltaire et le docteur Tronchin, voilà, d'après lui, ceux qui lui ont ravi sa patrie.
Il arriva le 15 juin à Yverdun, dans le pays de Vaud, qui dépendait alors du canton de Berne. Il y descendit chez son vieil ami Daniel Roguin, son bon papa Roguin, un des Suisses qu'il avait fréquentés autrefois à Paris. Tout le monde dans cette famille hospitalière, et les principaux notables de la ville, le pressaient de s'y établir. Quatre jours après, le 19 juin, le Conseil de Genève rend un décret condamnant V Emile comme irréligieux et le Contrat social comme subversif de tout gouvernement, à être brûlés par le bourreau, condamnant en outre Rousseau à être appréhendé pour se justifier, au cas où il viendrait en personne sur le territoire de la république. C'est ce décret, rendu hors de la présence de l'inculpé, et suivant une procédure expéditive et insolite, qui va devenir entre le Conseil et la bourgeoisie l'objet d'un long et irritant débat, et mettre aux prises les deux partis des Représentants et des Négatifs. Moins d'un mois après, les autorités de Berne, cédant à la pression de Genève, prennent une décision analogue et interdisent à Rousseau de séjourner plus longtemps dans leur canton. Sous le coup d'un triple bannissement, il passe la montagne qui sépare Yverdun du Val Travers, et se rend dans le petit village de Motiere. Il se trouvait là dans la principauté de Neuchàtel, dont le roi