‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 25 sur 196 · juin · texte numérisé non relu

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lie l'i us.M', rréiU'ric II, était le souverain, nU niilonl Maréchal (Georges Keilh) le gouverneur. Il y va demeurer trois ans.

Dans ce petit pays où l'influence calviniste était loute-puissante et les passions religieuses alors très surexcitées, il faillit éprouvei encore le môme traitement. Son livre et sa personne allaieni être menacés à la fois par la classe des Pasteurs et par le conseil d'État. Le roi de Prusse et le gouverneur s'interposèrent el arrêtèrent l'orage près d'éclater. Rousseau, dans VÉniite, avait fait de Frédéric et de son règne belliqueux une amère censure; il ne cachait pas d'ailleurs ses principes républicains, que respiraient tous ses ouvrages; mais il lit appel à la générosité du roi avec une habile fierté qui réussit : a Sire, je n'ai mérité de vous aucune grâce, et je n'en demande pas; mais j'ai cru devoir déclarer à Votre Majesté <|ue j'étais en son pouvoir, et que j'y voulais être : elle peut disposer de moi comme il lui ])laira. » Frédéric n'eut garde de laisser échapper cette belle occasion de se poser en défenseur de la tolérance et du talent opprimé. Milord Maréchal, avec une plus franche bonhomie, était dans les mêmes principes : l'humeur originale de Rousseau ne lui déplaisait poiïit; il lui donna sans hésiter sa iirotection et son amitié. H aui-ait voulu l'héberger, lui faire accepter les libéralités du roi; Rousseau s'y déioba, et fut laissé libre d'en user à sa guise. C'est ainsi «ju'il aimait à être traité. Aussi sa reconnaissance fut-elle (Milhousiasle ]>our son bienfaiteur : « C'est de lui, dit-il, «pie me vieiment mes derniers souvenirs heureux. »

Rousseau put croire que Motiers serait pour lui la terre promise. Mme Roy de la Tour, nièce de M. Roguin, lui avait offert, moyennant trente livres de loyer annuel, une assez gi-ande maison, dont son fils était propriétaire; encon^ n'avait-elle consenti à celte modeste rétribution que pour ménager la susceptibitébien connue de Jean-Jacques. Il fit venir Thérèse, qu'il présenta sous les apparences les plus innocentes aux braves gens du voisinage. Il s'arrangea un petit trait» de vie tout champêtre et imllement littéraire, faisant le bien autour de lui en rapport avec ses modestes ressources, comme naguère à Montmorency. En fait de distractions, il apprit à fabri(iuer des lacets, qu'il distiibuait connue présent do noces aux jeimes filles du pays quand elles lui pronu^ttaient dallaiter elles-mêmes leurs enfants, a Portez sous d'heureux auspices, écrivait-il à l'une d'elles, raimaijlc Isalwîlle divernois, cet emblème des liens de doucein* et d'amour dont vous tiendrez enlacé votre heureux époux, et songez que porter un lacet tissu

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par la main qui traça les devoirs des mères, c'est s'engager à les remplir. » Enfin pour éviter les incommodités que lui causait, paraît-il, avec sa maladie de vessie, le costume occidental, il en adopta un autre qui, sans nul doute, charmait par surcroît son goût de singularité. 11 s'habilla en Arménien. Ce fut une grosse alTaire, où la coquetterie eut sa part, et pour laquelle il mit à contribution l'obligeance de ses amis, car Métiers ne pouvait lui procurer ces raretés exotiques. Voici la description de cet accoutrement tracée par lui-même : « Je porte en toute saison un bonnet garni d'une fourrure haute d'environ quatre ou cinq pouces, tantôt martre petit-gris, agneau de Tartarie, etc. Quant à l'habillement, le dohnan, ou robe de dessous, est toujours uni; le cafetan, ou robe de dessus, est uni de même en été; mais pour l'hiver j'en ai un doublé et bordé de renard de Sibérie, et le bonnet fourré de même. » Tels étaient ses nouveaux arrangements qui, dans un lieu d'aspect sauvage et propre à la promenade, étaient fort de son goût. Bientôt la botanique, pratiquée en bonne et joyeuse compagnie, lui rendra ses excursions plus charmantes encore. C'est à Motiers qu'il entreprend cette étude, à laquelle il devra ses derniers plaisirs.

Mais il lui était difficile de mener sans trouble la vie pastorale. On ne passe pas sans transition d'une gloire orageuse à une paisible solitude, surtout quand au fond on ne hait pas la gloire et qu'on met son honneur à revendiquer tout ses droits, à confondre tous ses adversaires. Genève n'était pas loin de Motiers. Les lettres, les visites de ses partisans genevois ne laissaient rien ignorer à Rousseau de ce qui l'intéressait. Or l'émotion provoquée par le décret du 19 juin grandissait là-bas de jour en jour. La bourgeoisie, par des tentatives encore timides et incohérentes, poursuivait l'annulation du décret. Le clergé, de son côté, prenait position dans le débat religieux, et plusieurs de ses membres, entre autres Vernes, l'ancien ami de Rousseau, publiaient ou préparaient des réfutations du Vicaire savoyard. La question religieuse semblait dominer tout ; car s'il était établi que l'auteur d'Emile appartenait bien d'àmc et de fait à la religion réformée, comment condamner sa doctrine, puisque la Réforme, excluant l'orthodoxie, supprimait du môme coup la possibilité de l'hérésie? Il y avait donc grand inlérêt pour Rousseau à ne point se tenir en dehors de sa communion. Ajoutons à son honneur, et à la différence de Voltaire, que son âme naturellement rehgieuse, sinon pieuse, s'accommodait fort bien

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des pratiques du culte. Aussi réclama-t-il du pasteur de Motiers d'être admis à la sainte Cène. Ce pasteur, M. de Montmollin, sentit les difficultés de sa situation, et ne consentit à la demande de Rousseau qu'aprôs avoir tiré de lui des éclaircissements, sans doute un peu sommaires, mais d'où ressortait la ferme volonté chez son paroissien do ne point se séparer de l'Église. Rousseau commimia donc le 12 août. Mais aussitôt les fervents de Genève s'inquiétèrent, et le pasteur Sarazin harcela son collègue de Motiers de questions et de remontrances, propres à lui faire regretter une facilité compromettante pour IK^^lise entière. C'est un désaveu de VÉmile qu'on aurait voulu lui voir exiger ; cette fois il était trop tard, et d'ailleurs Rousseau ne l'aurait jamais donné. Mais à présent Montmollin se tient sur ses gardes; ce qui le rassure, c'est que Rousseau a promis de ne plus écrire. Telle était bien, sans nul doute, son intention; mais ne pas réfuter les accusations de ses ennemis, c'est à quoi sa promesse, pensait-il, ne pouvait l'obliger : nul n'est tenu de se laisser égorger sans mot dire. C'est ainsi qu'il fit sa réponse au mandement de Christophe de Beaumont. Ruiner l'argumentation d'un prélat catholiciue, c'était d'ailleurs se montrer excellent calviniste. Il comptait par là pousser ses partisans de Genève à quelque démarche décisive, à une représentation mettant le Conseil en demeure de révoquer son décret, c Ces imbéciles bourgeois » ne bougeant toujours pas, il prit son parti, et le 12 mai 1703 abdiqua son titre de citoyen de Genève. Sa lettre au syndic Favre, suivie d'une autre lettre à Marc Chappuis, dont il fit circuler des copies, fut le signal de ces représentations si longtemps différées, qui se produisirent à trois reprises, le 18 juin, le 8 et le 20 août, de plus en plus pressantes, mais qui n'entamèrent pas la résolution du Conseil. L'enjeu de la lutte n'était plus dès lors un droit auquel Rousseau venait de renoncer à jamais, mpîs le sort même de la bourgeoisie. Aussi Rousseau payait-il de sa personne beaucoup plus ouvertement qu'il n'avait fait quand il ne s'était agi que de son propre intérêt; il était devenu, à distance, le grand agitateur de la république. C'est ainsi qu'au mois d'août 1704 il eut à Thonon, en Savoie, une entrevue secrète avec les chefs des représentants. En même temps il préparait, mais dans le plus granri mystère, ses ternbles Lettres de la montagne. L'ii*régularilé de la procédure à laquelle il avait succombé, le pharisaïsme du gouvernement et du clergé de Genève, la politique sournoisement oppressive du J.-J. Rousseau. — Extraits. 5

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Conseil, los ressources suprêmes de la bourgeoisie pour la défense de ses libertés : telle était la matière de ce puissant écrit, où tous les voiles étaient déchirés, tous les ménagements mis de côté. C'était encore un écrit défensif, prétendait-il, et sa fidélité à ses engagements n'en souffrait aucune atteinte.

C'est ainsi qu'à Métiers, plus que ludle autre part, son existence était redevenue tumultueuse et irritante. Ajoutez une foule de visiteurs: curieux qu'il prenait pour des espions, admirateurs qui venaient le consulter comme un directeur de conscience, bourgeois de Genève porteurs de messages ou en quête d'un mot d'ordre; ajoutez encore une énorme correspondance dont il supportait seul tout le poids. Les temps étaient bien changés depuis les premiers mois de son installation, et les jours de repos ou de promenade devenaient rares. Mais Motiers faisait pendant à Ferney, et le pauvre exilé tenait dignement tête au riche châtelain : les deux puissances allaient de pair.

La publication des Lettres de la Montagne, à la fin de 1764, fut pour Rousseau l'origine d'une nouvelle crise plus terrible encore que celle de 17(32. Rravement il envoya son livre à M. de Montmollin, en essayant de le convaincre que la querelle était exclusivement entre Genève et son ancien citoyen. « Si j'y fais, ajoutait-il, entrer la religion protestante pour quelque chose, c'est comme son défenseur contre ceux qui veulent la renverser.... Soyez persuadé que, plus on me mettra dans la nécessité d'expliquer mes sentiments, plus il résultera d'honneur pour votre conduite envers moi, et pour la justice que vous m'avez rendue. » Montmollin n'était pas un homme de combat ; tous ses vœux allaient à ne rien répondre. Non qu'il ne découvrît le poison répandu dans les Lettres de la Montagne ; mais il sentait la difficulté d'agir contre un homme aussi impétueux que son paroissien, contre un protégé du roi de Prusse, son souverain. Le clergé de Genève ne le laissa pas s'endormir dans cette neutralité résignée ; la vénérable classe de Neuchâtel fut mise en alarme pour la cause de Dieu, et Montmollin se vit, à son corps défendant, obligé de s'armer en guerre contre Rousseau. Une fois engagé, il déploya dans celte lutte l'obslination ordinaire aux gens pacifiques que les circonstances font sortir de leur naturel.

De récents trava^ix ' permettent de suivre dans tous ses détails

1. Fritz Berthoud, Rousseau et le Val Travers (1881). Rousseau et le

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/.' conflit dont \a personne de Rousseau fut l'objet, en 1765, entre les éléments laïque et ecclésiastique dans la principauté de Neuchâtel. La volonté déclarée du roi n'empêcha pas, en lin de compte, la victoire des pasteurs. Au moment où parurent les Lettres de la Montagne, une société ayant à sa tête le libraire Fauche, de Neuchâtel, allait établir dans le Val Travers «ne imprimerie pour confectionner l'édition générale des œuvres de Rousseau : il s'agissait pour l'auteur d'un revenu annuel de 1 600 livres qui l'aurait mis à l'abri du besoin le reste de ses jours, et pour les associés d'un bénéfice évalué à 300 000 francs. Le premier efl'et de la campagne ecclésiastique fut, comme nous dirions, d'elfraycr les capitaux et de faire avoiter une entreprise qui risquait d'être arrêtée court. Le 20 mars, Rousseau est cité devant le Consistoire de sa paroisse. Au lieu d'y comparaître en personne, comme il l'avait promis, il est pris de peur et se justifie simplement par un court billet où il déclare «ne devoir qu'à Dieu seul compte de sa foi ». Le Consistoire, où ses amis liguiaient en majorité, refuse de l'excommunier. Le roi de Prusse intervient pour le couvrir; son ami du Poyrou, riche et influent citoyen de NeucliAtel, publie contre Montmollin de furieux pamphlets; il send)le que la partie soit perdue pour les pasteurs, et le 3 juin le conseil d'État de Neuchâtel mande au roi de Prusse (pie l'incident est clos. Il n'en était rien. La |)opulali()n même du Val Travers commençait à passer, à l'égard de Rousseau, du respect à la haine. Un libelle venu de Genève, le Sentiment des citoyens, avait dévoilé les hontes secrètes d'une existence extérieurcnuMit sans reproche, la vraie condition de Thérèse, et les cinq enfants abandonnés à la charité [lublique. Cette fois (et par une étrange exception Rousseau n'y voulut pas croire) le coup venait d<' Voltaire : c'était la réponse au passage» des Lettres de la Montagne dans lequel Rousseau avait o[tposé la persécution dont il était l'objet, lui défenseur des grandies vérités roligieuses, à la faveur dont jouissait à Cenêvc le chef recomiu de la philosophie anli-chrélicnne. Dès lors Rousseau et sa compagne fmvnt honnis, insultés sur les chemins, menacés de mort. Les sermons do. Montmollin firent le reste, et le 7 septembre, pendant la nuit, dans l'exci-

pasteur de Montmollin (1884) ; Jan»cn, Documents sur J.-J. Houssenn (1886).

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tation d'une fête rurale, une attaque à coups de pierres eut lieu contre la maison habitée par Rousseau, qui s'enfuit dès le lendemain.

Au cours d'une excursion faite pendant le dernier printemps, il avait visité la petite île de la Motte ou de Saint-Pierre, au milieu du lac de Rienne. Cet endroit l'avait charmé par sa jolie situation et surtout par son isolement. L'idée lui était venue tout de suite que, si le séjour de Motiers lui devenait impossible, c'est là qu'il aimerait à chercher un nouveau refuge. Mais l'ile appartenait au canton de Rerne : y serait-il toléré? Des ofiicieux s'étaient entremis et l'avaient assuré que le gouvernement bernois fermerait les yeux. C'est sur cette assurance qu'il se rendit dans l'île Saint-Pierre après la lapidation de Motiers. Nous ne décrirons pas après lui les délices tlcjnt il y jouit pendant un peu plus d'un mois : nous renvoyons aux pages admirables que tout le monde a lues*. Dans la principauté de Neuchàtel, l'agitation n'avait pas cessé par le fait de son départ. Lu roi de Prusse, irrité de voir un homme illustre, naturalisé dans ses États et couvert de sa protection, finalement vaincu par des intrigues de prêtres, traitait ceux-ci comme des rebelles, les « savonnait d'importance » et ne faisait par là que les exciter à poursuivie leur vengeance jusqu'au bout. Leurs menées à Rerne furent couronnées de succès, et le 17 octobre Rousseau était encore une l'ois banni.

« Ce moment fut affreux, dit-il. Je me suis trouvé depuis dans de pires angoisses, jamais dans un plus grand embarras. » La proscription contre lui prenait en elfct des proportions capables d'effrayer une imagination même moins ombrageuse. Où s'arrêterait-elle? Et quel supplice, que d'entreprendre un long voyage, à la recherche d'un gîte, dans une saison rigoureuse et dans son état de santé! Il le fallait pourtant. Se rendre à Rerlin, milord Marédial l'y engageait; mais l'exemple récent de Voltaire n'était pas fait pour inspirer confiance sur la manière dont s'exerçait de près la protection du roi de Prusse. La Hollande, pays de protestantisme fervent, où son Emile et ses Lettres de la Montagne avaient été brûlés comme à Genève, lui était évidemment fermée. En France, l'arrêt de 1762 était encore trop récent, pensait-il, pour en pouvoir espérer la déchéance ou même l'oubli. Rienheureux encore, si on l'autorisait à y passer pour

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