V. — EMILE VERS L'AGE DE DOUZE ANS
Sa figure, son port, sa contenance, annoncent l'assurance et le contentement; la santé brille sur son visage; ses pas affermis lui donnent un air de vigueur; son teint délicat encore sans être fade, n'a rien d'une mollesse efféminée; l'air et le soleil y ont déjà mis l'empreinte honorable de son sexe; ses muscles, encore arrondis, commencent à marquer quelques traits d'une physionomie naissante; ses yeux, que le feu du sentiment n'anime point encore, ont au moins toute leur sérénité native*; de longs chagrins ne les ont point obscurcis, des pleurs sans fin n'ont point sillonné ses joues. Voyez dans ses mouvements prompts, mais sûrs, la vivacité de son âge, la fermeté de l'indépendance, l'expérience des exercices multipliés. 11 a l'air ouvert et libre, mais non pas insolent et vain : son visage, qu'on n'a pas collé sur des livres, ne tombe point sur son estomac : on n'a pas besoin de lui dire : Levez la tête; la honte ni la crainte ne la lui firent jamais baisser.
Faisons-lui place au milieu de l'assemblée : messieurs, examinez-le, interrogez-le en toute confiance; ne craignez ni ses importunités, ni son babil, ni ses questions indiscrètes. N'ayez pas peur qu'il s'empare de vous, qu'il prétende vous occuper de lui seul, et que vous ne puissiez plus vous en défaire.
N'attendez pas non plus de lui des propos agréables, ni qu'il vous dise ce que je lui aurai dicté ; n'en attendez que
1. Qu'on tient de naisssance. — 1 néologisme, emprunté à l'italien, Rousseau se déclare l'auteur de ce I et depuis acclimaté dans la langue.
KMILE OU DE LÉDICATION.
la vérité naïve et simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité. II vous dira le mal qu'il a fait ou celui qu'il pense, tout aussi librement que le bien, sans s'embarrasser eu aucune sorte de l'efl'et que fera sur vous ce qu'il aura dit : il usera de la parole dans toute la simplicité de sa première institution*.
L'on aime à bien augurer des enfants, et l'on a toujours rt'L;ret à ce flux d'inepties (pii vient presque toujours ren- VI iser les espérances qu'on voudrait tirer de (}uelque heureuse rencontre qui par hasard leur tond)e sur la langue. Si le mien donne rarement de telles espérances, il ne donnera jamais ce regret, car il ne dit jamais un mot inutile, .1 ne s'épuisi; pas sur un babil qu'il sait qu'on n'écoute |i(iint. Ses idées sont bornées, mais nettes; s'il ne sait rien par coMU-, il sait beaucoup par expérience; s'il lit moins bien qu'un autie enfant dans nos livres, il lit mieux dans celui de la nature; son esprit n'est pas dans sa langue, mais dans sa tête; il a moins de mémoire que de jugement; f il ne sait pailer (pi'uu langage, mais il enicud ce qu'il dit; r[ s'il ne dit pas si bien (pie les autres disent, en revanche il fait mieux (pi'ils ne font.
Il ne sait ce que c'est que routine, usage, habitude; ce qu'il fit hier n'influe point sur ce qu'il fait aujourd'hui* : il ne suit jamais de fonnule, ne cède point à l'autorité ni à