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SCÈNE DE L'EMPOISONNEMENT

DONA LUCREZIA, tombant anéantie sur le fauteuil.

0 mon Dieu I mon Dieu!

GENNARO

Ne vous appelez-vous pas Lucrèce Borgia? Est-ce que vous croyez que je ne me souviens pas du frère deBajazet? Oui, je sais un peu d'histoire. On lui fit accroire, à lui aussi, qu'il était empoisonné par Charles VIII, et on lui donna un contrepoison, dont il mourut. Et la main qui lui présenta le contrepoison, la voilà, elle tient cette fiole. Et la bouche qui lui dit de la boire, la voici, elle me parle !

DONA LUCREZIA

Misérable femme que je suis !

GENNARO

Écoutez, madame, je ne me méprends pas à vos semblants d'amour. Vous avez quelque sini-tre dessein sur moi. Cela est visible. Vous devez savoir qui je suis. Tenez, dans ce momentci, cela se lit sur votre visage que vous le savez, et il est aisé de voir que vous a' ez quelque insurmontable raison pour ne me le dire jamais. Votre famille doit connaître la mienne, et peut-être à cette heure ce n'est pas de moi que vous vous vengeriez en m'empoisonnant, mais, qui sait? de ma mère,

DONA LUCREZIA

Votre mère, Gennaro! vous la voyez reut-être autrement qu'elle n'est. Que diriez-vous si ce n'était qu'une femme criminelle comme moi?

GENNARO

Ne la calomniez pas. Oh non 1 ma mère n'est pas une femme comme vous, madame Lucrèce! Oh! je la sens dans mon coeur et je la rêve dans mon âme telle qu'elle est; j'ai son image là, née avec moi ; je ne l'aimerais pas comme je l'aime si elle n'était pas digne de moi; le cœur d'un fils ne se trompe pas sur sa mère. Je la haït ais si elle pouvait vous ressembler. Mais non, non. Il y a quelque chose en moi qui me dit bien haut que ma mère n'est pas un de ces démons d'inceste, de luxure et d'empoisonnement, comme vous autres, les belles femmes d'à présent. Oh Dieu ! j'en suis bien sûr, s'il y a sous

le ciel une femme innocente, une femme vertueuse, une femme sainte, c'est ma mère! Oh! elle est ainsi et pas autrement! Vous la connaissez, sans doute, madame Lucrèce, et vous ne me démentirez point!

DON A LUCREZIA

Non, cette femme-là, Gennaro, cette mère-là, je ne la connais pas!

GENNARO

Mais devant qui est-ce que je parle ainsi ? Qu'est-ce que cela vous fait à vous, Lucrèce liorgia, les joies ou les douleurs d'une mère! Vous n'avez jamais eu d'enfants, à ce qu'on dit, el vous êtes bien heureuse. Car vos enrants, si vous en aviez, savez -vous bien qu'ils vous renieraient, madame? Quel malheureux assez abandonné du ciel voudrait d'une pareille mère? Être le fils de Lucrèce Bor°;ia! dire ma .mère à Lucrèce Borgia! Oh!...

DONA LUCREZIA

Gennaro! vous êtes empoisonné, le duc qui vous croit mort peut revenir à tout moment, je ne devrais songer qu'à votre salut et à votre évasion, mais vous me dites des choses si terribles que je ne puis faire autrement que de rester là, pétrifiée, à les entendre.

GENNARO

Madame...

DONA LUCREZIA

Voyons! il faut en finir. Accablez- moi, écrasez-moi sous votre mépris; mais vous êies empoisonné, buvez ceci surle-champ !

GENNARO

Que dois-je croire, madame? Le duc est loyal, et j'ai sauvé la vie à son père. Vous, je vous ai offensée. Vous avez à vous venger de moi.

DONA LUCREZIA

Me venger de toi, Gennaro ! — Il faudrait donner toute ma vie pour ajouter une heure à la tienne, il fdudrait répandre tout mon sang pour t'empêcher de verser une larme, il faudrait en'asseoir au pilori pour te mettre sur un trône, il faudrait payer

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