‹ F. BoucherChapitre 19 sur 67 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

— 1738-1 74fi —

Les peintures de l’hôtel de Soubise. — Boucher paysagiste. — Les Chinoiseries. — Son portrait par Lundberg. — Le Cabinet des médailles. — Les Vénus. — La Diane du Louvre. — Le Salon de 1742. — Pension royale. — Peintures mythologiques et tableaux de genre. — - Musée secret. — Les dessins de Boucher.

Boucher est par-dessus tout un décorateur; il faudrait replacer toutes ses œuvres dans le milieu auquel elles furent d’abord destinées. On les verrait, dans leur encadrement de fines guirlandes sculptées, sur les panneaux peints en « blanc mêlé de gris de lin adouci », reprendre toute leur signification esthétique et retrouver toute leur harmonie. Cette restitution est malheureusement impossible : nos musées ne se prêtent guère à ce genre d’exposition. On ne saurait, d’ailleurs, faire revivre artificiellement cette âme des choses qui flotte encore, comme un parfum subtil, autour des vieux lambris et des trumeaux respectés par le temps. 11 subsiste pourtant un petit nombre d’endroits où l’on peut aller voir Boucher chez lui; le plus complet, malgré bien des mutilations, c’est l’hôtel de Soubise, devenu le musée des Archives.

Le prince de Soubise avait fait construire par Lameire, sur l’emplacement de l’ancien hôtel de Guise, un palais digne de sa fortune et de son rang; Brunetti et Boffrand avaient été chargés de la décoration intérieure, et avaient naturellement réservé un rôle important à la peinture. Les livrets des Salons de 1737 à 1740 suffiraient à en témoigner, si nous n’avions conservé une bonne partie des tableaux, « tous originaux d’habiles peintres de l’Académie, dont les figures sont de grandeur naturelle », comme s’exprime Boffrand dans la notice placée en tête des belles planches « représentant la décoration intérieure de l’hôtel de Soubise ' ». Ces peintres étaient Boucher, Parrocel, Natoire, Trémolièrcs, Carie Van Loo, Restout. Boucher eut pour sa part sept tableaux, dont cinq sont encore en place.

1. Ces dix planches font partie du Livre d'architecture, contenant les principes généraux de cet art, par le sieur BotlVand, architecte. Paris, 1 74 b . in-l"“.

LES ARTISTES CELEBRES

Au premier étage, dans la chambre de la princesse, les Trois Grâces qui enchaînent l’Amour (Salon de 1 7 3 8) a, par un accident bien rare chez Boucher, tourné au noir; c’est grand dommage, car, sous l’épaisseur des ombres artificielles, on devine encore des délicatesses et des moiteurs charmantes. L’ancienne collection de Morny en possédait, de la même époque, une répétition signée et datée 1738, d’une conservation très supérieure, où « les figures nues des Grâces sont très bien modelées, sans aucun contraste d’ombre, par de légères demi-teintes insensibles 1 ».

Dans la pièce qui fait suite au salon ovale où Natoire a représenté dans les « panaches » de Boffrand l’histoire de Psyché, se trouve Y Education de l' Amour par Mercure, un peu sec dans sa finesse; le métier de pédagogue ennuie Boucher comme Mercure. Dans l’alcôve de la princesse, on a suspendu deux pastorales, qu’on ne retrouve pas à cette place dans les dessins de Boffrand. C’est, d’un côté, un oiseleur en bas de soie gris azuré et en habit jaune rosé, penché vers une bergère ; de l’autre, un berger en satin bleu essayant de piquer une rose dans les cheveux poudrés d’une bergère en satin blanc. La scène se passe au pied d’une fontaine rocaille, dans un paysage où les arbres se prêtent gentiment à la mascarade universelle et semblent tendre leurs branches bleutées à des faveurs éparses dans l’air, poudré à la maréchale. Il est permis de rester froid devant ces pastorales; en dépit de ses gentillesses et de ses jolis caprices dans le chiffonnement des étoffes, le fouillis des chapeaux, des cages de jonc, des houlettes, des musettes, des rubans et des fleurs jetés aux pieds des amoureux, en dépit même des blondes caresses de son pinceau sur la gorge nue des bergères, Boucher n’y garde pas toutes ses séductions. Il n’a pas l’élégance et l’esprit de Watteau; il n'a pas, surtout, l’infini de rêverie, la poésie enveloppante du grand peintre des fêtes de Cythère, et de son œuvre entier, ce sont peut-être ses pastorales qui nous demandent aujourd’hui le plus grand effort de sympathie critique. Il faut se rappeler qu’elles firent la joie des amateurs et du public qui se délectaient aux petits vers où l’abbé de Bernis chantait :

La chaîne éternelle et légère Qui si librement retenait Le berger près de la bergère,

1. Thoré, article sur une Exposition de tableaux de l'école française. (1860,

Galette des Beaux-Arts, iro période, t. VII, p. 345).

Par F. Boucher; gravure de Chedel.

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et demandait au ciel, avec l’autorité d’un futur cardinal de la sainte Eglise romaine :

Pour l'heure présente,

Toujours un plaisir;

Pour l’heure suivante,

Toujours un désir.

Aurore et Céphale, du Salon de 1739, attend présentement des destinées meilleures dans un grenier de l’hôtel près d’un paysage de la meme année. Le musée de Nancy possède une répétition de cette Aurore, mais avec de légères variantes; Céphale n’y a pas encore revêtu l’habit de chasse gris lilas qu’il porte dans le tableau des Archives, et le dialogue amoureux, bien que l’arrivée du char de l’Aurore donne le signal de la séparation, en est encore aux intimités les plus passionnées. A l’hôtel Soubise, Céphale a déjà repris ses habits de chasse et saisi son arc d’une main, tandis que l’autre s’oublie dans une dernière caresse. Mais, dans les deux tableaux, la déesse est vêtue de la seule beauté de son corps radieux.

C’est dans la Vénus s'appuyant sur Cupidon pour entrer au bain en descendant de son char (Salon de 1/38), dessus de porte resté dans les anciens appartements du prince, au rez-de-chaussée de l’hôtel, que Boucher a mis le plus de séduction. Il s’y montre absolument maître de ses procédés, débarrassé de toute influence d'école, dans l’épanouissement et la première maturité de son talent. Un professeur de dessin aurait sans doute plus d’une critique à faire et ne laisserait point passer sans protestation certaines attaches de la jambe et du genou et les raccourcis de la cuisse repliée; mais il vaut mieux remplir ses yeux de la douce clarté qui rayonne du côrps nu de Vénus, modelé dans la pleine lumière. Par un procédé déjà familier au peintre, elle tient à la main un bout de draperie d’un blanc satiné rayé d’or et un bracelet de perles blanches; l’éclat laiteux des perles près des carnations blondes que fait délicieusement vibrer le voisinage d’un ruban bleu flottant aux bons endroits, le jeu des reflets sur les cassures des étoffes soyeuses amusaient son pinceau ailé, réjouissaient son œil épris de nuances chatoyantes jouant dans la clarté.

Avec cette légèreté de main, il devait se plaire au maniement du pastel. On en connaît, en effet, plusieurs de lui, dont le plus ancien, signé et daté de 1738, représente « un jeune garçon vu à

L ’ A U R O n E ET

C K I> H A L Ii .

Tablcuu de F. Üoudier. — (Musée de Nancy.

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mi-corps 1 ». Un autre, de la galerie Rothan, est d’une exquise fraîcheur : c’est une tête de jeune femme, vue de trois quarts, sur fond bleuté, un bout de mantille noire sur l’épaule, un ruban bleu noué sur le col nu, souriant sous ses cheveux poudrés, les yeux brillants et humides, un peu de rouge aux joues.

Gomme il s’était lié d’amitié avec La Tour, qui au Salon de 1737 avait exposé le portrait de sa jeune femme, on peut supposer qu’ici encore Boucher profita des conseils et de l’exemple d’un ami.

Nous avons déjà dit comment un autre ami, Oudry, l’avait fait entrer à Beauvais. Il n’avait pas tardé à prendre très au sérieux son rôle de peintre de la manufacture, et il envoyait au Salon de 1739 un tableau de 14 pieds de largeur sur 10 de hauteur, Psyché conduite par le Zéphyr dans le palais de V Amour ; peu de temps après, Parizeau gravait Psyché refusant les honneurs divins, suite de la même série, destinée à Beauvais.

Le Nécrologe remarque que le goût de Boucher pour le paysage date du moment oü il fut attaché à la manufacture, soit qu’il ait, en effet, découvert un beau matin la nature au bord de l’Oise, de la portière de sa chaise de poste; soit, plus vraisemblablement, qu’obligé de chercher pour les fonds de ses tapisseries des thèmes décoratifs, il ait vu dans le paysage une mine féconde et facile à exploiter. Un de ses élèves nous apporte même, sur ce point, un précieux témoignage. Dans une requête écrite le 19 mai 1749 pour obtenir d’être envoyé à Rome, Jacques-Nicolas Julliar, élève de l’Académie de peinture et « depuis dix ans de M. Boucher », expose qu’il s’est attaché, par une étude plus particulière, « au talent du paysage, et ce sur le conseil de M. Boucher, qui lui a représenté que l’on manquait de peintres de paysage en France, surtout pour les ouvrages du roi, soit de tapisserie, de décoration ou autres travaux.... » (Arch. nat., O1, 1922.)

A partir de ce moment, le paysage — sinon la nature — prend une place importante dans l’œuvre de Boucher. En 1740, il envoie au Salon un « Paysage où parait un moulin », qui pourrait bien être celui de l’hôtel de Soubise. On y sent encore, dans la disposition des grandes lignes et l’arrangement des fonds, les traditions du paysage historique, un souvenir du Poussin mis à la portée du xvuie siècle et de Paris. Dans un des paysages de la galerie Rothan, daté de 1741, où « paraissent »

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