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Vente Brun Neergaard

FRANÇOIS BOUCHER

un pont, des fonds de montagnes bleuâtres, des sapins, un pigeonnier, un chalet, un cours d’eau, un pêcheur et une femme assise, on peut aussi retrouver la tradition du paysage classique, mais déjà plus agité : le travail est d’ailleurs large et rapide, la touche grasse et savoureuse. Dans un autre morceau de la même précieuse collection, mais daté celui-là de i/55, les verdures sont franchement bleues; quoiqu’un bouvier y conduise ses bœufs, qu’une ménagère fasse mine de puiser de l’eau, une lessiveuse de laver son linge, il n’y a que les pigeons en train de se becqueter qui soient vraiment à leur affaire. C’est une échappée sur un monde impossible, un effronté et charmant défi jeté à la nature par un artiste rempli d’un candide dédain pour la réalité, et pour qui l’art est proprement un jeu, c’est-à-dire la combinaison capricieuse de formes imaginées plus encore qu'observées, en vue de l’agrément et du plaisir. Du noble décor de la tragédie classique, nous sommes arrivés insensiblement aux fermes du théâtre des petits appartements.

Ce n’est pas que, systématiquement, il se refusât à regarder la nature; on trouve dans son œuvre, et nous reproduisons des Paysages dessines d’après nature, gravés par Basan et Chedel; il en intitulait d’autres : Vues des environs de Beauvais (1744); de Charenton (1747), gravés par Lebas; de Fronville, gravés par W. Ryland. Quelques-uns de ces dessins portent également l’indication précise de leur lieu d’origine, par exemple le Pont des lavandières au clos Payen, gravé par Chedel. La tour à toit pointu qui revient si souvent dans ses paysages n’est elle-même que la copie plus ou moins arrangée d’une « tour près de Blois, que les bonnes gens des environs croient habitée par des esprits et nomment communément Tour du Diable »; Chedel l’a gravée d’après le « dessin de Boucher, tiré du cabinet de M. Aubert ». Le paysagiste qu’il a peint dans le joli tableau de la collection La Caze a un gros cahier d’études ouvert près de son chevalet; la Forêt et le Moulin, du Salon de 1741, qui ont passé depuis dans la collection Pinard et ont été exposés en 1860, « semblent, au rapport de Thoré, avoir été peints d’après nature; ils ont une puissance et une réalité qu’on ne retrouve pas dans ses pastorales décoratives ». Ce ne sont là, en tout cas, que des rencontres bonnes à noter comme les exceptions qui confirment la règle. L’examen même des études d'après nature de Boucher sullirait à prouver que, poussé par la douce fatalité de son génie, il ne cherchait dans la nature et 11’y prenait, presque sans préméditation, que les éléments d’un décor.

LES ARTISTES CELEBRES

Il ne devait pas tarder à en trouver l’emploi : au Salon de 1742, il expose « un paysage en largeur de 3 pieds sur 2 de haut, représentant le Hameau d’Issé, destiné à être exécuté en grand pour l’Opéra », où nous le verrons bientôt.

Dès que parait une mode nouvelle, Boucher en jouit en curieux, s’offre à la servir, sinon à la diriger, en artiste et en profite en homme avisé. On était depuis quelques années fort engoué de chinoiseries : les « vernis et porcelaines du Japon » avaient pris, dans le commerce et la curiosité, une grande importance, et Boucher comptait parmi ses amis Gersaint, un des principaux marchands. Il avait déjà dessiné pour lui, en 1 737, le frontispice d’un catalogue gravé par Duflos ', et, en 1 740, une belle étiquette-réclame : A la Pagode, où l’on voit un gros magot accroupi sur un cabinet de laque présider au déballage d’un fouillis ruisselant de bibelots plus ou moins exotiques. Une tradition veut que ce dessin de Boucher ait été gravé par un amateur grand seigneur et que le G. S. inscrit sur l’étiquette commerciale du marchand Gersaint signifie Cajylus sculpsit 1 2 3. En cette même année 1740, Hucquier fait annoncer, dans le Mercure, un « livre de six feuilles représentant les cinq sens par différents amusements chinois sur les dessins de F. Boucher... d’après qu’il en a fait graver plusieurs livres qui ont été reçus favorablement du public 3 »; au Salon de 1742, figuraient huit « esquisses de Sujets chinois, destinés à être exécutés à Beauvais, en basse-lisse, où se mêlent la laine et la soie », aujourd’hui au musée de Besançon. La galerie Eud. Marcille possède aussi trois Chinoiseries, peintes pour servir de modèle pour des tapisseries.

1 . Catalogue d’une collection considérable de curiosités de différents genres pour vendre le 2 déc. /7J7. Paris, 1737, in-12.

2. Courajod, le Livre-Journal de Lazare Duvaux. Paris, 2 vol. in-8°, 1873.

3. Voici les plus importantes chinoiseries de F. Boucher : Douqe pièces de figures chinoises, sujets dans des paysages, Boucher inv., Hucquier sc .; autres figures chinoises par F. Boucher, gravées par Ingram; Musique chinoise à clochettes ; la Curiosité chinoise; la Pâtée du petit chien; la Maîtresse du jardin; le Jeu d’échecs chinois; le Paquet incommode ; la Rêveuse; le Mérite de tout pays; l 'Oiseau à bonne fortune, gravés par Aveline; le Concert chinois; les Délices de l’enfance, gravés par Balchou ; Autre suite défigurés chinoises, gravées par Houel et Watelet; enfin, une Suite de six grandes pièces in-folio, d’une mise en scène bruyante, d’une abondance de composition et d’une fantaisie d’arrangement très divertissante : la Chasse chinoise; l'Audience de l'empereur chinois; la Foire chinoise; le Jardin chinois, etc.

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KANCOI

Boucher ; gravure de

LES ARTISTES CELEBRES

En meme temps qu’il se lançait dans les chinoiseries et ne dédaignait même pas de dessiner des modèles de garnitures de bronze doré pour les vases en porcelaine, il s’occupait de peindre un grand tableau en l’honneur de la déesse dont le culte fut toujours vivant dans son cœur : c’est la Naissance de Vénus, que le comte de Tessin remarquait au Salon de t 740 et achetait au prix de 1,600 livres 1 ; il figure aujourd'hui, à une place d’honneur, au musée de Stockholm. Le comte Clément de Ris le signale comme « un des plus beaux Boucher qu’il ait jamais vus; clair, lumineux, souriant ».

Les gravures permettent de reconstituer le spectacle : cinq nymphes nues, des tritons, des dauphins, toute une volée d’amours et de colombes font cortège à la déesse et s’ébattent voluptueusement sur la mer, tandis que, dans le ciel, d’autres amours déroulent une banderole de soie rayée, gambadent follement dans l’azur, lancent des flèches au soleil, si légers, si fringants, qu’ils semblent laisser derrière eux un sillage de lumière et des appels de joie. Assise sur son char, Vénus regarde en souriant les bijoux et les perles que lui apporte, sur un plateau d’or, une nymphe soulevée dans les bras d’un robuste triton. La grâce abandonnée et provocante des attitudes, les nudités indiscrètes des nymphes déshabillées sont d’un épicurien qui aima toujours à garder son idéal à portée de sa main et peupla son olympe de déesses faciles : la composition abondante, jaillissante pourrait-on dire, la toile remplie jusqu’aux bords avec une sorte d’aisance enjouée et un intarissable entrain, les formes nées comme par enchantement sous le pinceau alerte sont d’un artiste de race, amoureux de la vie, qui ne connut jamais l’effort maussade et pour qui la production fut une volupté.

Un pastel de Lundberg, présenté comme morceau de réception à l’Académie (n° 1 1 65 du Louvre), nous le montre à ce moment de sa vie, au seuil de la pleine maturité, dans l’épanouissement de sa renommée grandissante, maigre, remuant, le nez long, l’œil bien ouvert, mais un peu battu et gardant l’empreinte des soirées de plaisir au moins autant que des journées de travail.

1. V. le Musée de Stockholm, par le comte Clément de Ris. (Galette des Beaux- Arts, 1874, 2“ période, t. X, p. 496.) Ce tableau, appelé quelquefois aussi le Triomphe de Galatée, a été gravé par Moitte en une grande estampe sous le titre de Vénus suites eaux; Daullé a gravé, en i-jco, la Naissance et Triomphe de Vénus, d'après un tableau de la galerie Venerod. Le tableau du musée de Stockholm a été aussi gravé par Boilvin dans la Galette des Beaux-Arts.

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