CHAPITRE PREMIER
La famille de Boucher. — Son séjour chez Lemoyne et chez Cars. — Ses travaux
pour les libraires et M. de Julienne. — Prix à l’Académie. — Voyage à Rome. —
Ses premiers tableaux. — Son mariage.
François Boucher naquit à Paris, rue de la Verrerie, sur la paroisse Saint-Jean-en-Grève, le samedi 29 septembre 1703, de Nicolas Boucher, « maître peintre », et d’Elisabeth Lemesle, sa femme. Il fut tenu sur les fonts baptismaux', le mercredi 3 octobre suivant, par M° François Prévost, huissier aux requêtes du palais, et Marie-Louise Boullenois, fille d'un procureur au Châtelet de Paris. C’était, comme on voit, un milieu très modeste, sur les confins de la petite bourgeoisie. Nous ne savons pas grand’chose de Nicolas Boucher, humble « maître peintre », père du futur premier peintre du Roi et directeur de son Académie royale, si ce n’est qu’il figure de nouveau et signe, en 1 7 3 3 , sur les registres de la paroisse Saint-Roch, au mariage de son fils-. Doit-on le reconnaître encore dans cette annonce du Mercure de France de février 1742 : « Le sieur Boucher, marchand d’estampes, demeurant place du Vieux-Louvre, proche les appartements de la reine, aux maisons de M. Cappcron, vend toutes sortes d’estampes nouvelles, gravées par les meilleurs auteurs, encadrées avec verres blancs et sans être encadrées; il fait et vend aussi toutes sortes de dessins des plus à la mode pour meubles et broderies ; le tout à juste prix » ? La notice de F. Villot au catalogue du Louvre fait du père de Boucher un « dessinateur de broderies », mais sans indiquer la source de ce renseignement; la Galerie française 1 2 3 en parle sèchement comme d’un « dessinateur médiocre et peu favorisé de la fortune ».
1. L’acte de baptême et l’acte de mariage de Boucher ont été publiés par MM. de Concourt. ( L'Art au XVIII" siècle, t. I, p. i36.)
2. « François Boucher, peintre du toi, (ils de Nicolas Boucher, aussi peintre. »
3. (ialerie française ou Portraits des hommes et femmes célèbres qui ont paru en France, gravés en taille-douce sous la conduite de Restout. 1771, in-40.
LES ARTISTES CELEBRES
Quoi qu’il en soit, il est vraisemblable que le maître peintre fut le premier à placer le crayon dans la main du petit François; mais il renonça modestement à se charger de son éducation artistique et « le confia au célèbre Lemoyne », lequel d’ailleurs n’était pas encore le peintre lV Hercule et d’Omphale (1724) et du plafond de Versailles ( 1 7 3 6) . D’après la Galerie française, un tableau représentant le Jugement de Suzanne, peint par le jeune Boucher à dix-sept ans, attira l’attention du maître, qui crut pouvoir lui prédire dès lors de glorieuses destinées. Ce serait donc vers 1720 qu’il serait entré dans l’atelier de Lemoyne, et, si ses souvenirs ou je ne sais quelle susceptibilité mesquine d’amour-propre ne l’abusaient pas, ce serait également vers cette époque qu’il en serait sorti. Mariette a consigné, en effet, dans les précieuses notes qu’il nous a laissées sur les artistes de son temps, deux assertions formelles de Boucher à ce sujet : « Boucher... m’a dit, écrit-il une première fois..., que, quoiqu’il fût vrai qu’il eût étudié sous Lemoyne, il n’avait pas profité beaucoup sous un maître qui prenait fort peu de soins de ses élèves et chez lequel il n’avait pas demeuré fort longtemps. » La seconde
indication est encore plus précise : « M. Boucher m’assure qu’il n’a
pas demeuré plus de trois mois chez M. Lemoyne. » Et Mariette ajoutait, avec un étonnement où il se mêlait peut-être un peu d’incrédulité : « De qui donc est-il le disciple ? » 1
Pour les contemporains la réponse n’était pas douteuse ; le Mercure l’appelle, en 1737 et à plusieurs reprises, « le digne élève de feu M. Lemoyne »; la Galerie française dit « qu’il fut formé par les leçons de l’immortel auteur du plafond d’ Hercule, dont il n’oublia jamais les principes » ; et, mieux encore que les témoignages écrits, les œuvres de jeunesse de Boucher attestent que, quelle qu’ait été d’ailleurs la durée de son séjour dans l’atelier du maître, il avait beaucoup regardé ses tableaux et s’était pénétré de sa manière au point de l’imiter sans le savoir. En 1777, passait à la vente Randon de Boisset, entre autres œuvres de Boucher, un Hercule et Omphale accompagnés de deux amours dont l'un tient une quenouille et l'autre une peau de lion, que l’expert Pierre Rémy signalait comme peints « dans le style de François Lemoyne ». La ressemblance est même si grande dans ces commence-
1. 6 vol. in-8° [Archives de l’art français ). Paris, i85i-i86o. Abecedario de J. P. Mariette, etc., publie' d’après les manuscrits autographes conservés au Cabinet des Estampes par Ph. de Chennevières et A. de Montaiglon.
pour
Réduction d'une épreuve de la suite des Nouveaux morceaux des paravents , par F. Boucher. — (Collection de M. Henri Lacroix.)
12 LES ARTISTES CELEBRES
ments que les amateurs ont pu s’y tromper plus d’une fois. La Naissance et la Mort d' Adonis , par exemple, ont été pendant longtemps attribuées à Lemoyne. C’est seulement en 1860 qu’on s’avisa de relever sur un vase renversé au premier plan de la Naissance d’ Adonis le monogramme F. B., de consulter le catalogue du cabinet La Live de J u 1 1 y , où les deux tableaux figuraient sous le nom de Boucher, et surtout de rapprocher des originaux les deux estampes de 1/33, portant l’une et l’autre, à côté des signatures des graveurs G. Scotin et M. Aubert, le F. Boucher invenit. 11 n’en fallut pas moins pour convaincre les bons juges et restituer définitivement ces tableaux à leur véritable auteur. « Comme agencement des groupes, comme style et tournure, comme dessin et couleur, écrivait Burger-Thoré dans la Galette des Beaux-Arts' , on n’hésite point à les croire tout de suite de Lemoyne. Ce sont ses types de têtes habituels..., le même feuillé des arbres, le même ton du ciel; dans les chairs, du jaune et du brun ; dans le coloris de l’ensemble, un brillant métallique. »
En quittant Lemoyne, Boucher vint demeurer chez le père de Cars, le graveur, qui faisait commerce de thèses et qui l’occupa à composer des dessins pour des planches qu’il donnait ensuite à graver. On lui promettait, dit Mariette, le vivre, le couvert et 60 livres par mois : une fortune. Il avait, à un an près, l’âge et devint bientôt l’ami du fils de la maison, de ce Laurent Cars, qui devait mettre plus tard à son service sa pointe et son burin, et qui, en attendant, allait commencer par Andromède et Persée (1723) une série de planches d’après Lemoyne dont quelques-unes sont des chefs-d’œuvre. Les rapports de Lemoyne avec la famille Cars expliquent aisément comment Boucher passa de l’un chez l’autre, soit que le peintre l’ait recommandé au graveur ou le graveur au peintre.
Les thèses, sortes de pancartes et cartouches à attributs allégoriques, dont le père Cars faisait commerce, formaient comme une imagerie populaire, mais d’un genre très relevé, où s'exercaient la fantaisie des artistes et la littérature des faiseurs de légendes. Le nom de Boucher se trouve au bas d’un certain nombre de pièces qui, par la décision du parti pris, l’entente large de la décoration, ne sauraient être l’œuvre d’un apprenti et datent vraisemblablement d’une époque assez postérieure à celle de son entrée chez Cars. C’est, en tous cas, dans cet atelier qu’il