Deuxième partie, p. 5q
Dessin de F. Boucher; gravure de Huquier fils, reproduite d’après une épreuve de la collection de M. Henri Lacroix.
il célèbre sur le mode lyrique « le peintre de la volupté et des Grâces » :
On dirait que pour peindre, instruit par la nature,
Boucher ait à Vénus dérobé sa ceinture.
Pourtant, il a le courage de ne pas lui laisser ignorer « que la couleur de rose domine un peu trop... en général dans le ton de son tableau », et il ajoute en terminant : « Si l’on est fâché de ce qu’un peintre si habile n’a pas cherché dans l’histoire quelque fait digne de son pinceau, on doit du moins lui savoir gré de paraître neuf dans un sujet si rebattu. Hé ! qui a plus que lui ce qui est nécessaire soit pour inventer et disposer les plus grands sujets que l’histoire fournit, soit pour les peindre et les rendre accomplis dans toutes leurs parties 1 * ! »
Il faut noter ces réserves amicales sous la plume d’un admirateur déclaré; elles ne sont que l’écho de critiques plus vives qui commençaient à circuler dans une partie du public et que Diderot, au nom des philosophes, devait quelques années plus tard reprendre à son compte et rééditer revues, augmentées et singulièrement aggravées. La doctrine de ces opposants n’était pas encore nettement formulée ; mais on entendait déjà demander, « dans les sujets, de la grandeur ou de la moralité»;— bientôt on y voudra «l’expression d’une grande maxime, une leçon pour le spectateur». — Au Salon de 1746, Lafont de Saint- Yenne3 avait pris à partie l’ Eloquence et Y Astronomie du Cabinet des médailles; et tout en en louant «l’ordonnance agréable », avait critiqué vivement « la physionomie froide et sans caractère » des ligures, demandé plus de « naturel et de vérité » dans les attitudes, surtout « celles des enfants,... qui sont la plupart renversés, violents sans nécessité et sans beauté », et renvoyé l’auteur à l’école — ■ assez mêlée — « de Raphaël, de Carrache, du Guide, de Carie Maratte, de Le Brun, de Poussin, de Mignard ». — Les critiques ne sont pas moins riches que les artistes en documents sur l’esprit d’une époque !
Ces attaques chagrinèrent beaucoup les amis de Boucher; l’abbé Leblanc répondit que Lafont de Saint-Yenne s’était étrangement « éloigné du sentiment public dans sa manière de répartir la louange et la critique, d’exagérer ce qu’il peut y avoir de défectueux dans la manière
1. Lettres sur les expositions des ouvrages de peinture et de sculpture de
l'année 1747, à M. R. D. R. Paris, in-8°.
■x. Réflexions sur quelques causes de l’état de la peinture, 1747, in-8".
Tableau de F. Boucher. — (Ancienne collection du prince Paul Dcmidoff de San Donalo.l
7o LES ARTISTES CÉLÈBRES
de chaque peintre, sans faire aussi ressortir ce qu’ils ont d’excellent : c’est ce que des peintres de premier ordre, tels que MM. Boucher et Natoire, sont en droit de lui reprocher ».
Boucher lui-même fut piqué au vif. En dépit de la modestie et de la bonne grâce à accepter les observations de ses amis que tous les contemporains lui reconnaissent, il était d’une susceptibilité très chatouilleuse à l’endroit des critiques imprimées. Au milieu du concert d’éloges, jusque-là unanimes, qui l’avait accueilli, il sc trouvait pour la première fois en butte à une opposition encore discrète, mais d’autant plus sensible qu’elle était imprévue : il voulut répondre par le crayon, sinon par la plume, et, dans son langage de peintre, il envoya à ses détracteurs une verte réplique : c’est le frontispice, gravé par Le Bas, de la brochure de l’abbé Leblanc. Devant un chevalet supportant une toile où s’ébauchent des silhouettes d’amours, une femme est assise, courbée, bâillonnée, la palette à la main. Ses regards sont farouches; elle détourne amèrement la tête, comme pour ne pas voir un groupe qui s’agite derrière elle. L’épaisse Ignorance, la maigre Envie, la Haine y tiennent conseil, leurs mains décharnées tendues vers le tableau; tandis que, dominant toutes les têtes, les oreilles majestueusement dressées, la mâchoire grande ouverte, un âne pérore et, de son oraison, couvre toutes les voix.
Au Salon de 1748, il envoyait un Berger montrant à jouer de la flûte à sa bergère et un petit tableau carré représentant la Nativité '. La critique, cette fois encore, mêla, aux éloges les plus aimables pour « l’Anacréon de la peinture », quelques réserves qui étaient en train de devenir des lieux communs. Elle voudrait plus de variété dans les tons du paysage, qui est un peu bleuâtre; — elle le met en garde contre une « certaine exagération de ses qualités », des couleurs trop vives, « l’éparpillement de la lumière », le danger surtout que lui fait courir « l’étude habituelle du goût chinois, qui est peut-être sa passion favorite » et finira par « altérer la grâce de ses contours2. » — Puis, c’était un parallèle, désormais cher aux littérateurs du xvme siècle et toujours fécond en surprises pour les lecteurs d’aujourd’hui, entre l’Albane et le
r. Fessard a gravé, en 1761, une Nativité sous le titre de la Lumière du monde (tableau appartenant à M",e de Pompadour). Huquier a gravé, en 1756, une autre Nativité, d’après un charmant dessin de Boucher.
2. Il venait justement de publier chez Audran une suite de douze gravures de personnages chinois.
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