SOUVENIR DE FRANCE
X NOVEMBRE MDCCCXLVII.
Le pied de la toilette jusqu’à la table est en bronze doré, d’un travail aussi délicat que celui des plus riches bijoux. Tout ce qui s’élève au-dessus de la table, le
cadre du miroir, ses supports, les coffrets, l’aiguière et son plateau, tout est en argent doré. On a conservé la couleur de l’argent seulement aux figures et aux fleurs de lys. Cette partie supérieure est d’un travail délicieux; impossible d’imaginer rien de plus élégant et de plus noble à la fois. Impossible de réaliser avec le marteau un plus bel objet d’art...
Un encrier, en or, offert au pape Pie IX, avait été exécuté par ce mode de repoussé, où l’effet n’est point altéré, le rifloir, le ciselet et l’échoppe pouvant, sous la main du ciseleur, entamer une couche épaisse de métal. Les formes architecturales y primaient. Il avait pour motif central deux anges assis soutenant la boule du Monde, dominée par la Religion.
Une épée avait été offerte, par souscription ouverte dans le département du Lot, au général Cavaignac, et l’exécution en avait été confiée à Froment-Meurice.
La Liberté, l’Égalité et la Fraternité en forment la poignée. Adossées, elles ont chacune un bras levé et soutiennent un globe paré de laurier et de chêne, sur lequel se lit : France. Sur la coquille, un lion au repos, avec les mots : Force et modération. La garde est formée d’une France en saint Michel qui, le bouclier levé, terrasse l’Anarchie, celleci coiffée de serpents et terminée en double queue à dard. Sur une face de la lame, sont gravées les phrases dont s’était servi le chef du pouvoir exécutif, victorieux de l’insurrection de Juin, en 1848, dans une dépêche télégraphique adressée au pays tout entier : « La République sortira triomphante de cette dernière lutte contre V anarchie. — La France entière bat d’un seul cœur. — La lutte est terminée , l’ordre a triomphé de l’anarchie. » Sur l’autre face : « Au général Cavaignac, leur représentant à V Assemblée nationale, les habitants du département du Lot. » Le long de cette lame courent des branches de chêne chargées de glands.
La sculpture était de M. Jean Cavelier, aujourd’hui membre de l’Institut. Dans l’ornementation du fourreau, où domine le chêne uni au laurier, se dessinent ces froides palmettes présageant les prochains
sacrifices que notre école allait faire à ce style, — renouvelé des Grecs, — qualifié de « néo-grec » .
Froment-Meurice avait été chargé également d’une autre épée historique. On lit sur le quillon de celle-ci : « i3 juin 184g », et sur sa coquille : « Les ouvriers de Montluçon et de Commentry au général Changarnier. » La poignée est formée d’une figure de saint Michel qui présente la pointe de son glaive à la gueule d’un monstre aux replis tortueux. Toute la garde est semée de branches de chêne.
La pièce capitale de cette exposition était le milieu de table commandé par le duc de Luynes, non pas seulement à titre d’objet de haut luxe, mais par obéissance à un sentiment de délicatesse patriotique, pour venir en aide à une noble industrie menacée de voir ses artistes et ses ouvriers s’expatrier, porter en Angleterre les secrets de nos métiers avec l’originalité de nos conceptions.
Nous avons fait graver, en regard de ces lignes, ce milieu de table. Il se composait de onze figures, exécutées d’après les modèles de Feuchères et sous sa direction. Jean Feuchères fut un artiste doué, mais il porta souvent la peine du peu de méthode de ses études premières. Il avait été mis en vue par des œuvres marquées au cachet du romantisme, entre autres, un Satan, méditant la ruine de nos premiers parents, assis, les ongles aux dents, le corps à demi enveloppé dans de vastes ailes de chauves-souris. Plus tard, il s’amenda. On peut juger de sa seconde manière par la fontaine Cuvier : la Science, la tête inclinée par l’étude, le regard plongeant dans la profondeur des temps, assise au milieu des monstres terrestres et aquatiques, entre son doigt dans une des fissures du globe.
Le groupe de milieu du duc de Luynes appartient à son époque intermédiaire. Des onze figures qui composent l’ensemble, les meilleures sont les quatre Tritons et Néréides géants qui tordent et enlacent la double queue squameuse soudée à leur torse, pendant que, penchés en avant, ils soutiennent une sphère que ceinture le zodiaque. Le
geste des bras relevés est plein d’énergie. Le large modelé des torses accepte en plein les coups de la lumière, qui s’écrase sur la saillie des muscles et rejaillit en reflets. Des enfants ailés, — adroitement fixés à la sphère, — semblent l’effleurer seulement en voletant, et leurs petites mains brandissent les attributs de l’Abondance, de l’Ivresse et de l’Amour. Quatre figures debout et adossées commentent le vers malicieux de Térence, Sine Cerere ac Baccho friget Venus , que J. Janin traduisait gentiment : « Sans Cérèset Bacchus, adieu Vénus ! » Cérès avec la faucille porte la gerbe généreuse; Bacchus tient le thyrse et élève, les yeux déjà troubles, la coupe qui réchauffe ; la mère de Cupidon serre son fils perfide contre sa tunique. Ces figures sont d’un bon jet. Un certain développement des têtes les fait paraître courtes.
La frise, qui laisse courir son fin relief autour du socle qui s’évase, est d’un goût exquis. Les plantes des champs, les herbes des vignes, les fleurs de plates-bandes qui la composent, poussant droit comme dans la nature, n'ont de saillie que ce qu’il en faut pour former un ton plus mat que ne le révèlent les polis des autres parties de l’édifice architectural et sculptural.
Ce monument, dont l’effet doit être superbe au milieu d’une table bien éclairée, chargée de cristaux et d’orfèvrerie luisante, tendue de linge fin et blanc, dans l’atmosphère vibrante des conversations et des rires, avait exigé trois années de travail. Les signes du zodiaque avaient été mises au net d’après des dessins fournis par le duc lui-même.
Les figures étaient en argent repoussé, à l’exclusion absolue de la fonte et de tout autre procédé de fabrication.
A l’appui de ce mode de repoussé, Froment-Meurice distribua aux jurés, en i85i, cette note technique, qu’il ne faut pas laisser enfouie dans des feuillets que l’on ne consulte guère :
... L’art du ciseleur-repousseur a brillé surtout à l’époque de la Renaissance. Il ne s’employait et ne s’emploie encore aujourd’hui que pour des œuvres d’art qui
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doivent rester uniques. La fonte était alors peu en usage pour ces œuvres exceptionnelles, et, il faut le dire aussi tout de suite, les orfèvres de cette époque étaient en même temps statuaires et ciseleurs.
Ils emboutissaient l’argent, ils le rétreignaient, le pétrissaient, si l’on peut dire ainsi, comme ils auraient pétri la cire ou la terre ; la matière seule changeait, l’art et le talent restaient les mêmes.
On sait d’ailleurs comment s’exécute le travail du repoussé : on peut dire en deux mots que c’est un travail d’emboutissage et de rétreinte. C’est le marteau, c’est la bigorne. C’est à peu près enfin, dans l’art, le travail du chaudronnier dans la manufacture.
S’il s’agit par exemple d’un bas-relief à peu de saillie, la préparation de la plaque d’argent est simple et facile. Il suffit d’emboutir sur du ciment mou cette plaque d’argent, dont l’épaisseur ordinaire est celle d’une pièce de 2 5 centimes, et d’obtenir ainsi les reliefs, les saillies dont on pense avoir besoin. Ces reliefs obtenus, on retourne la plaque sur le même ciment, et l’on commence à l’endroit le travail de la ciselure.
Bien entendu, on revient au travail à l’envers chaque fois qu’il faut obtenir plus de saillie ou que la nécessité de nouveaux plans se fait sentir.
S’il s’agit au contraire d’un bas-relief à fortes saillies, dont certaines parties doivent être détachées, enlevées du fond, la difficulté augmente. Il faut, en effet, quand la saillie nécessaire est obtenue, séparer ce s parties du fond auquel elles adhèrent et se réserver, malgré cette séparation, la possibilité de les ciseler en dessus et en dessous, comme si elles étaient en ronde bosse.
Mais, en matière de repoussé, la difficulté extrême consiste dans l’exécution d’une figure complètement en ronde bosse comme le sont ici, par exemple, les onze figures du groupe. On comprend, en effet, qu’il n’y a plus là ni fond ni point d’appui sur quoi on puisse s’établir. Il faut tout emboutir séparément, tout rétreindre, morceau par morceau, et réunir ensuite en les soudant tous ces morceaux épars.
On peut en apprécier le nombre, on peut apprécier la difficulté des assemblages et des soudures, si l’on se reporte aux lignes sinueuses et contournées que présentent les coutures d’une statue en plâtre obtenue pai un moule à bon creux.
Il y a dans ce groupe telle figure qui n’a pas demandé moins de quarante plaques qu’il a fallu emboutir séparément, rétreindre, assembler et souder ensemble , telle main (car tous les doigts sans exception sont ci eux) où il a fallu dix ou douze pièces séparées.
On conçoit alors que de la bonne préparation par 1 orfèvre dépend la bonne exécution de la ciselure. Le ciseleur échouerait, quel que fût d’ailleurs son talent, si la préparation était complète, car c’est toute montée, tout ajustée que 1 oifèvre remet une figure au ciseleur.
Travail d’orfèvrerie, travail de ciseleur, il faut pour 1 un et pour 1 autre des mains habiles et exercées, et je ne finirai pas cette notice sans appeler 1 attention
de messieurs les membres du jury sur les artistes ou les ouvriers qui, dans mon atelier, se sont le plus particulièrement occupés de cette pièce
L’Exposition de 1 85 1 , à Londres, fit reparaître une partie de ce que Froment-Meurice avait exposé en 1849. H y ajouta un calice en or pour le Pape, et que le rapporteur, M. d’Albert de Luynes, décrivait avec une visible estime :
Dans cette belle pièce de bijouterie, la coupe est soutenue par des lys, des épis émaillés et des grappes de raisin en perles noires ; sur le fût, YEcce liomo , saint Joseph et la Vierge, en relief, sont séparés par des émaux représentant la naissance de Jésus-Christ, la présentation au Temple et le crucifiement; au pied, les trois Vertus théologales, ciselées en argent et en ronde bosse, séparées par trois émaux : Abraham et Isaac, la Manne et la Pâque. La composition, le travail de la ciselure et celui des émaux donnaient à ce calice un mérite proportionné à sa destination religieuse.
... On remarquait parmi les bijoux une châtelaine de style gothique, en argent, représentant « le départ d’un croisé prenant congé de sa dame sous un portique ogival : » l’écusson était en émail bleu, avec un chasseur et une chasseresse pour support; des médaillons d’émail bleu ornaient la chaîne... Cet habile orfèvre envoyait encore un beau bracelet dans le style dit de la Renaissance, en or, émaillé de bleu avec des brillants ; une broche en forme de croix en émail noir, avec un saphir au milieu, des brillants aux branches et une guirlande de brillants soutenant un oiseau à corps de perles, avec les ailes, la tête et la queue en émail de très riches
1. Les collaborateurs désignés à l’attention du public étaient :
Le contremaître Babeur, entré dans la fabrique Froment-Meurice en 1844. « ... Si 011 veut songer à la division, à la variété infinie des travaux d’orfèvrerie, de bijouterie et de joaillerie, aux matières précieuses, aux pierreries, aux valeurs qu’on confie tous les jours aux mains des ouvriers, on verra que c’est là une grande responsabilité pour un contremaître... »
M. Wiese, ancien contremaître. Entré en 1809, comme ouvrier, à raison de 3 fr. 5o, en 1844, il gagnait 10 francs et il s’établissait à son compte, occupait bientôt vingt-cinq ouvriers, et ne travaillait que pour son ancien patron.
MM. Frémenteuil et Croville, ouvriers, qui, vingt ans avant, étaient entrés apprentis dans la maison.
M. Muleret, l’ancien chef de l’atelier de ciselure, Alexandre Daubergne, Fannière et Poux: les trois premiers avaient passé par l’atelier de Vechte ; le dernier était élève de Fauconnier. On sait que M. Fannière, associé avec son frère, a fondé une maison d’où sont sortis et sortent chaque jour les œuvres les plus élégantes, les plus soigneusement étudiées et rendues.
Enfin, M. Sollier, émailleur, dont le fils, je pense, est celui qui travaille aujourd’hui avec succès dans la même partie, et M. Justin Liénard, dessinateur-sculpteur dont le nom est bien connu.
M. Liénard obtint une médaille d’or; MM. Babeur, Wiese et Sollier eurent une médaille d’argent; MM. Muleret, A. Daubergne, Poux, Frémenteuil et Croville, des mentions honorables.
couleurs; un très beau bracelet dans le style du XVIe siècle, orné d’émeraudes, de perles et de rubis, un autre de rubis, avec une croix de rubis à centre de diamants, perles et or; deux très belles broches, encore de même style, composées en rubis, émeraudes et opales, avec une double frange de brillants; enfin un grand œillet en brillants et rubis...
Le jury international des métaux précieux était présidé par le duc de Luynes qui fut nommé rapporteur par acclamation 1. Il demanda
pour Froment-Meurice la grande médaille. Elle lui fut accordée sans discussion par le conseil des présidents.
Cette victoire, à laquelle applaudit la presse anglaise, était rem-
1. Il n’est point indifférent de donner la composition du jury de la classe XXIII : Works in precious metals, jewellery, articles of virtue, etc.
jURy. — Albert, duc de Luynes, Chairman and Reporter, France, member of Institute, etc. ; Henry Hope, M. P., Deputy chairman ;
portée dans un tournoi international où figuraientles premières maisons de l’Europe : les Elkington et les Hancook, de Londres; les Kaemmerer et Zeftigen, de Pétersbourg, les Morel et les frères Marrel de Paris. Elle empruntait en plus une importance particulière aux circonstances politiques. La révolution de Février avait surpris l'Europe, et, à ce moment, les institutions naissantes étaient loin de se consolider.
Ce succès, en venant se joindre à ceux d’autres industries, était fait pour rehausser l’éclat de la France et lui conquérir des sympathies. Il pouvait faire prévoir la cessation d’une crise cruelle pour les industries dont la prospérité découle strictement de la tranquillité des esprits, provoquer ces commandes qui rendent l’énergie aux fabricants, soulager les misères et calmer les imaginations surexcitées.
Froment-Meurice était en proie au découragement. Il n’avait cédé, lorsqu’il s’était agi de figurer à cette Exposition universelle de Londres, qu’aux instances des membres de la Commission organisatrice, et particulièrement à celles du duc de Luynes, qualifié à juste titre « le Mécène français », pour l’emploi si généreux, si patriotique, si intelligent qu’il faisait de sa fortune et de ses relations en achats, en commandes, en voyages archéologiques, en dons aux collections nationales, en rapports cordiaux avec l’administration républicaine.
Do Francisco Eloiza (Spain), Colonel of Artillery;
James Garrard, of the Goldsmiths’ Company;
John Grey (5, Billiter square, City), Silversmith and Plater;