‹ F.-D. Froment-Meurice, argentier de la villeChapitre 9 sur 20 · Rapports officiels, t. III, page 3i · texte numérisé non relu

Rapports officiels, t. III, page 3i

Sairasins. Ce bijou, duquel une aquarelle que j'ai sous les yeux révèle

la coloration brillante , avait été commandé par le duc de Montpensier pour la reine d’Espagne.

Une châtelaine , à plusieurs étages, était compliquée par la juxtaposition de styles divers \ et l'importance donnée à un groupe théâtral , un page dormant accoudé aux genoux de sa châtelaine, l’a vieillie.

Un bénitier offert avec un bracelet par les dames de la ville de Marseille à la comtesse de Chambord , à l’occasion de son mariage, en 1847, attirait l’attention : l’écusson et les portraits de Marseillais célèbres, qui alternaient sur le développement du bracelet , étaient émaillés; le bénitier, composition d’une rare élégance, se compose d’une Vierge, un lis dans la main, les pieds sur la|boule du monde,

1. L 'Illustration, VI, p. C4, en a dessiné un bois assez exact. L’objet était en argent ciselé.

dominant la coquille où se puise l’eau consacrée, et encadrée dans un mince treillage de ceps de vigne ornementale, avec feuillages émaillés de vert, roses et lis en blanc, grains de raisin en rubis. Sur un écusson : « Notre-Dame qui conduit au port » .

Mais il faut réserver une mention spéciale à la Coupe des vendanges1. L’idée en est charmante. L’exécution en était pleine de souplesse. Il est bien regrettable que la séparation décrétée par les théoriciens ait marqué, depuis le commencement du XIXe siècle, une distinction farouche entre « l’art » et ce qui ne serait pas l’art, mais quelque chose de « moins noble » que l’art. Il en est résulté des expositions antagonistes, qui perpétuaient la confusion : car, à l’Exposition des « artistes », on pouvait exposer un émail, un bas-relief, une figure, lesquels étaient rigoureusement expulsés s’ils s’y représentaient de nouveau inscrits dans le flanc d’un coffret ou contournant la panse d’une aiguière ou s’accoudant au rebord d’une coupe. Passe encore pour ces malentendus! Le bon sens public les rectifie. Il retrouve ici ce qu’on lui a supprimé là. Le vrai « désordre », c’est quand l’État, prenant parti dans ces querelles, in vacuo bombycinans , s’était interdit d’acheter, pour nos collections nationales, des objets soi-disant « de commerce », que les musées étrangers, que les amateurs riches se disputaient pour orner leurs vitrines et leurs cabinets.

La première exécution de la coupe qui nous arrête était décidée pour le duc de Montpiensier. Comment se peut-il que le directeur des Musées royaux (1847), ou que le directeur des Beaux-arts de la République (184g) n’aient point éveillé l’attention des ministres et n’aient point commandé ou acquis un double? Quelle économie sur le bordereau qu’aura à régler la caisse des Musées si cet objet passe un jour par les enchères publiques sous un ministère non classique !

1 . Voir ci-devant, page 3/l, un croquis très coloré de M. Courtry, et gravé avec infiniment de goût par M. Marais, d’après ce gracieux objet d’art.

Cette coupe, de forme ovale en moitié de haricot, avait été évidée dans de l’agate gris-lilas. Un double cep de vigne, rugueux et noueux, s’enroulait pour la soutenir et pour la couronner. Des enfants ailés grimpaient après ce cep, rencontraient au passage une bacchante endormie et renversée en arrière, les seins offerts à la brise fraîche. Ils riaient de sa pesante ivresse, ou regardaient dans la coupe si le vin réfléchissait leur rire. Sur la terrasse, adossés au cep, des humains que le vin a troublés : Noé, Loth et ses filles, Anacréon. Les feuilles étaient en or émaillé.

Les figures avaient été ciselées par Week. La composition appartenait à M. Froment-Meurice, que nous avons là bien tout entier.

Une photographie, très confuse malheureusement et prise d’ensemble devant les gradins de la maison Froment-Meurice, nous permet, après de patientes recherches à l’aide du verre grossissant, de reconstituer un détail des envois à cette exposition : sur le premier gradin, des bracelets, des parures, etc., dans des écrins ouverts ; de l’orfèvrerie de table, flambeaux à branches multiples, grands plateaux, rafraîchissoirs, théières, aiguières et cuvettes, cafetières, etc.; le coffret du comte de Paris; un autre coffret à figures d’anges détachées, emprunté de la toilette de la duchesse de Parme, et dont nous donnons un bois dessiné par Courtry et élégamment gravé par Mlle Hélène Boëtzel ; les épées des généraux Cavaignac et Changarnier. — Sur les gradins supérieurs, l’ostensoir de l’église de la Madeleine avec son entourage; le bouclier des courses, le vase Émery, un coffret à bijoux complétant la toilette de la princesse de Lucques. Enfin, au milieu, le « milieu de table » du duc de Luynes, Sine Cerere ac Baccho jriget Venus.

Je passe sous silence le fourmillement des pièces de second ordre.

La toilette, offerte par souscription ouverte parmi les dames de France à S. A. R. la duchesse de Parme et Lucques, avait coûté six ans de travail. Elle était très riche en colorations. Les parties dorées ou d’argent y alternaient avec les parties émaillées, et celles-ci avec les

nielles et les pierreries. Monumentale réellement *, puisqu’elle comptait deux mètres quarante centimètres de hauteur et presque deux

mètres en largeur. Les trente et une figures qui ornaient l’ensemble de la toilette étaient exécutées d’après les dessins de J. Feuchères, Fro-

I. Il en a été donné un bois dans une publication française dont je n’ai point le titre, et une eau-forte dans une publication italienne : Todetta in argento ed oro, abbellita di smalti e ricca di pietre preciose, posseduta da S. A. R. Luisa Maria di Borbone, duchessa di Panna, ecc. —

A. Rosseno dis. ed inc. Parma, i853.

ment-Meurice et M. Geoffroy Dechaumes; la sculpture des ornements, deLiénard; les émaux, de Solder et Meyer. En 1 85 1 , cette œuvre considérable n’était point encore complète. Je lis dans une lettre du comte Turpin de Crissé à Mme la duchesse d’Escars :

... M. Froment m’a écrit, il y a deux jours, qu’il désirait beaucoup me montrer la table de la toilette, avant de jixer sur cette même table de fer les plaques d’argent niellé qui doivent s'y incruster. Bien que j'aie commencé, et même depuis plusieurs années, à être un peu calmé sur V intérêt que peuvent offrir des travaux en cours d’ exécution et ne se terminant jamais, je me suis rendu à l’atelier de M. Froment-Meurice.

Sans entrer dans la description détaillée de cette nouvelle table et de l'immense travail qu’elle a nécessité à partir du moment où nous nous sommes convaincus que la table en bois, perdue par l'humidité , ne pourra plus servir, je dois dire que M. Froment a accepté courageusement cette nouvelle entreprise, en dehors de toutes les prévisions, et qu’il Va terminée avec une intelligence et un talent remarquables. Profitant de ces nouvelles données, pour lesquelles le fer jouait un rôle si important, il Va laissé apparent dans plusieurs parties, le ciselant ou damasquinant avec infiniment dégoût; le ton du fer ainsi travaillé se lie et s’harmonise parfaitement avec l’argent niellé, avec les émaux et la dorure. Nous pouvons dire avec vérité que l’ensemble de la toilette aura beaucoup gagné à cette restauration onéreuse à l’artiste, mais très satisfaisante sous le double rapport de la beauté et de la solidité. Quand sera-t-elle complètement terminée, montée, en état d’être exposée? il me serait impossible de le dire. M. Froment lui-même, fixant le jour, nous tromperait, se tromperait, se verrait contraint de retarder encore, ainsi qu’il Va fait déjà. Je pense donc qu’il faut s’en rapporter entièrement à la conscience d'un homme d'honneur , d’un artiste digne de ce nom si noble quand il est bien porté , et qu’il sentira tout ce qu’il doit à votre confiance et à votre patience si longue et tant éprouvée.. .. »

M. Alphonse de Calonne a publié, dans /’ Opinion publique (ier avril 1 85 1 ), une description très brillante de cette toilette, véritable monument d’orfèvrerie à en juger par les gravures et par les descriptions. Voici les traits principaux de l’article de l’écrivain légitimiste :

... Une table de six pieds de large, sur quatre de profondeur, est assise sur quatre pieds réunis par le bas à une tige centrale. Sur cette table se dresse, au centre, le miroir pivotant sur ses supports; à droite et à gauche, deux coffrets; par devant, l’aiguière. Tel est l’ensemble.

La tige centrale, base de tout l’édifice, est un beau pied de lys, fleurs en argent,

feuillage en or, autour duquel s’enlacent et s’enchevêtrent de puissants rameaux de lierre, qui vont aller, en s’échappant du tronc principal, former les quatre pieds de la table.

Des rinceaux de feuillages d’or les entourent de leurs spirales, et montent avec lui pour mieux étreindre et relier le fardeau. Mais du sein de ces feuillages s’élancent quatre figures, quatre génies : l’Honneur, la Vaillance, la Fidélité, la Piété, qui vont soulever sur leurs fronts puissants la seconde partie du monument. En chemin, des guirlandes de roses, symbole du mariage, se sont unies au lierre, symbole delà fidélité, et aux lys, symbole de la France; nous retrouverons cette triple et luxuriante végétation dans toutes les autres parties.

La table est une immense morceau d’acier, d’argent et d’or, formée des plus grandes pièces d’argent niellé que nielleur ait jamais produites. C’est d’abord un vaste champ fleurdelisé sans nombre ; chaque fleur de lys est encadrée dans la maille d’un réseau de lierre. Au centre, et dans toute la longueur de la table, règne une gravure en relief avec les mêmes emblèmes, mêlés d’ornements dans le style gothique de la fin du XVe siècle. En général, c’est le style de cette époque loyale et chevaleresque qui a été choisi, et qui domine. Autour de la table, et suivant les quatre saillies rudes où portent les quatre supports et les deux saillies courbes des deux extrémités, se développe en manière de cadre un ruban enlacé de lys, de roses et de lierre, sur lequel est gravée cette incription en lettres gothiques du XVe siècle : Témoignage de respect et de fidélité à Son Altesse Royale Louise- Marie-Thérèse de France, à Voccasion de son mariage avec Son Altesse Royale F erdinand - Charles de Bourbon, infant d'Espagne , prince héréditaire de Lucques.

La table, portée sur les quatre pieds que nous avons décrits, est ornée à son pourtour et dessous d’une sorte d’entablement mêlé de fleurs et de feuillages qui se rattachent aux supports et font corps avec eux. Entre la table et les feuillages court une frise à compartiments, dont le fond est un émail bleu fleurdelisé, sur lequel se découpent des ornements qui tiennent à la fois du goût byzantin et de celui de la Renaissance française. A chaque compartiment brille un beau grenat. Toutes ces fleurs, tous ces feuillages, tous ces rinceaux, ces ornements pleins ou découpés à jour, sont ciselés avec un soin aussi minutieux que s’il s’était agi d’une montre ou d’une boucle d’oreille.

Ici commence la seconde partie du monument et la plus importante.

Nous l’avons dit, au centre de l’édifice s’élève le miroir : c’est la seule pièce fixée à demeure sur la table. Les autres sont naturellement mobiles, les coffrets et l’aiguière. Gomme dans toutes les toilettes du monde, ce miroir pivote entre deux supports. Une belle glace, épaisse de deux doigts, de l’eau la plus pure, biseautée comme les glaces de Venise, bien que Venise n’ait jamais rien produit d’aussi beau que cette glace française, est encadrée dans un cadre ogival. La forme ogivale est une forme éminemment française; c’est celle qui domine dans notre architecture nationale ; celle qui, aux plus belles époques de notre gloire et de notre toi, fut consacrée à Dieu ; celle qu’épousent nos vieux arceaux sous lesquels nous

prions, celle qui décore les tombes de nos aïeux, celle enfin qui fait battre le cœur comme un vivant souvenir de la patrie, quand nous la retrouvons sous le ciel étranger. Il était juste, il était naturel, il était délicat et touchant de placer sous les yeux de notre jeune princesse cette courbe brisée, image de la patrie absente.

Cette noble pensée vient de M. Duban, l’éminent architecte, et nous nous plaisons à lui rendre l’hommage qui lui est dû.

Le cadre qui entoure la glace est à lui seul un chef-d’œuvre. Nous retrouvons là, entre deux profils d’or, une bande émaillée de bleu avec un fond de fleurs de lys sans nombre, sur laquelle se découpent, comme dans la frise de la table, des rinceÿffif biseautés et découpés à jour. Mais ici les compartiments sont marqués par des écussons portant les armoiries de toutes les provinces de France : la Bretagne, la Normandie, la Champagne, la Picardie, la Lorraine, l’Alsace, la Bourgogne, l’Artois, la Flandre, etc.

Le miroir avec son cadre joue entre deux supports, qui sont deux énormes tiges de lys enlacés comme toujours de lierres et de roses, et dont les fleurs s’épanouissent blanches et brillantes du sein des feuillages et des rinceaux d’or. Les guirlandes se réunissent à angles droits sous la glace, et en ogives par-dessus. Contre chaque support vient s’appliquer la figure d’un tenant, celui de Lucques à votre gauche, celui de France à droite. Les deux tenants sont deux guerriers célèbres, deux anges aux ailes éployées, vêtus de la dalmatique des hérauts d’armes et tenant l’oriflamme. Sur la dalmatique bleue de celui de droite brillent les trois fleurs de lys de France; sur celle de gauche, un semis de fleurs de lys sans nombre. Sur l’oriflamme de France, on lit : Mont-Joie Saint-Denis; sur la bannière de Lucques, Deus et Dies. Ces deux figures comme toutes les autres sont en argent mat; leurs ornements sont en or et en émaux. Le tenant de France s’appuie sur une épée.

Au pied des tiges de lys et des rinceaux de lierre et de roses s’ajustent, au milieu des feuilles et des fleurs, six charmantes figures d’Amours folâtrant avec des oiseaux et se roulant dans le feuillage. Cette composition, dont le symbole se manifeste aisément, est d’une grâce charmante, d’un goût exquis et prête une certaine ampleur à l’ensemble. Remontant de là les deux tiges des supports, nous arrivons au sommet qui est couronné du double écusson de Lucques et de France, avec deux génies pour supports. Ces deux écus, enveloppés de lierre et de roses, sont timbrés de la couronne impériale, dont la croix domine et protège l’édifice tout entier.

Ajoutons qu’au pied de chaque support du miroir s’avancent, devant et derrière? de petits édicules en forme de coupes couvertes et à jour, destinés à brûler des parfums. Ces cassolettes, en donnant plus d’épaisseur et de fermeté à la base, va rient en même temps la ligne des profils.

Le plateau de l’aiguière affecte, sous ses dimensions restreintes, la même forme que la tablette niellée de la table; comme elle, il s’arrondit aux deux extrémités, avec cette différence que les courbes se brisent en ogives; comme elle aussi, il voit les roses, les lys et le lierre s’enrouler en guirlandes sur ses rebords. Mais ici nous rentrons dans le domaine du bijou ciselé; les fleurs et les feuillages sont en relief

et d’un travail si délicat, qu’il suffirait d’un de ces vingt bouquets pour faire la réputation d’un artiste.

La panse de l’aiguière est couverte des mêmes dessins et des mêmes exfoliations en relief; elle porte aussi le double écusson des époux soutenu par deux Amours; l’anse est une tige de rosier portant au sommet un petit Amour qui joue avec un lézard. La forme générale de ce vase est un peu orientale : panse très enflée, col mince et dégagé.

Les deux coffrets sont deux espèces d’édifices à toiture et à pignon , comme les châsses du Moyen Age. A chacun des angles, et posée sur un petit socle Renaissance couronné d’un dais -avec pinacle de même style, se dresse la statuette des pages servants. Leurs écus, gravés à leurs pieds, nous diront leurs noms. Voici Olivier de Clisson, du Guesclin, Xaintrailles et La Hire, pour le coffret de gauche; Gaston de Foix, Bayard, La Trémoille et Dunois, pour le coffret de droite. Les deux grands côtés de ces coffrets sont divisés en trois compartiments , les petits en deux ; ce qui nous donne dix compartiments pour chacun, et vingt pour les deux. Dans ces compartiments sont ajustés vingt émaux, style des émaux de Limoges, blanc gris et bleu foncé, unis à la surface et bombés pour mieux faire jouer la lumière. Ces vingt émaux, hauts de douze ou treize centimètres sur six ou sept de largeur, dimensions énormes pour des émaux de cette espèce, ont été recommencés deux ou trois fois. Ils représentent les femmes les plus célèbres de la monarchie française, depuis sainte Clotilde jusqu’à Anne d’Autriche : sainte Bathilde, sainte Geneviève, sainte Radegonde, Blanche de Castille, Anne de Bretagne, Anne de Beaujeu, Clémence Isaure, Clotilde de Surville, Jeanne la Boiteuse, Jeanne deMontfort, Jeanne Darc, Jeanne Hachette, Jeanne d’Albret, Marguerite de Valois, Marie de France et trois autres dont les noms nous échappent. Entre chaque émail s’élève une tige de lys en argent, dont les fleurs s’épanouissent sur la corniche.

Les autres ornements, les roses, les lierres, les à-jours de toits sur fond d’émail bleu fleurdelisé, les entablements, les socles, les pinacles à jour, tout cela est en or. Des grenats courent le long des frises, des émeraudes forment les pistils des lys, des émaux verts et bleus animent et rehaussent la valeur des métaux. Enfin, le sommet de chaque coffret est couronné par le double écusson comme la toilette elle-même. Placés de chaque côté du miroir , sur la table, ces coffrets garnissent suffisamment le vide, et laissent à l’architecture de l’édifice toute la grâce et toute la noblesse de son profil général.

Au bas du miroir, sur un cartouche d’or, on lit cette éloquente inscription en lettres d’argent en relief :

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