‹ F.-D. Froment-Meurice, argentier de la villeChapitre 12 sur 20 · Les Contemplations. Livre I, Aurore · texte numérisé non relu

Les Contemplations. Livre I, Aurore

Sur son bras et sur son cou Tu fais de tes rêveries,

Statuaire du bijou,

Des palais en pierreries!

Ne dis pas : Mon art n’est rien...

Sors de la route tracée,

Ouvrier magicien,

Et mêle à l’or la pensée !

Tous les penseurs, sans chercher Oui finit ou qui commence , Sculptent le même rocher.

Ce rocher, c’est l’art immense.

Michel-Ange, grand vieillard,

En larges blocs qu'il nous jette,

Le fait jaillir au hasard ;

Benvenuto jious /' émiette.

Et, devant l’art infini Dont jamais la loi ne change,

La miette de Cellini

Vaut le bloc de Michel-Ange.

Tout est grand. Sombre ou vermeil, Tout feu qui brille est une âme.

L’étoile vaut le soleil ;

L’étincelle vaut la flamme.

Paris, 22 octobre 1841.

Parmi les regrets éloquents qui abondèrent dans la presse, détachons ces lignes d’un feuilleton de Théophile Gautier.

... Froment-Meurice, frère de Paul Meurice, le poète, le dramaturge et le publiciste distingué, qu’un autre deuil vient encore de surprendre, se rattachait à ce grand mouvement romantique qui, vers i83o, renouvela en France la face de l’art et fit éclore des pléiades de poètes et d’artistes, comme la Renaissance au XVIe siècle. L’orfèvrerie avant cette époque ressemblait aux vers de tragédie : froide, luisante, polie et banale, elle reproduisait les vieilles formes pseudo-classi-

ques, et les surtouts qu’elle produisait auraient pu servir à la table d’Astrée pour •manger des alexandrins de Crébillon ; les pierreries s’enchâssaient dans des moulures plates ou des grecques symétriques auxquelles suffisait la main de l’ouvrier; l’argenterie affectait le genre anglais, c’est tout dire... Dans ce groupe éclatant de poètes, de peintres, de sculpteurs, de musiciens, Froment-Meurice, et c’est un grand honneur, sera l’orfèvre; il cisèle l’idée que cette forte génération a chantée, peinte, creusée, modelée; il apporte au trophée de l’art du XIXe siècle une couronne aux brillantes feuilles d’or, aux impérissables fleurs de diamant. Victor Hugo, dans une odelette charmante, l’a « appelé le statuaire du bijou »; Balzac, le Dante de la Comédie humaine , ne manque jamais d’attacher au bras de ses grandes dames ou de ses courtisanes, de ses duchesses de Maufrigneuse et de ses Aurélie Schartz, un bracelet de Froment-Meurice.

Ce serait un long travail que de récapituler les œuvres nombreuses qui ont valu à Froment-Meurice la réputation qu’il laisse... Il a su varier à l’infini la création fantasque du monde de l’ornement oü la femme jaillit du calice de la fleur, où la chimère se termine en feuillage, où la salamandre se tord dans un feu de rubis, où le lézard d’émail fuit sous les herbes d’émeraude, où l’arabesque embrouille à plaisir ses entrelacs et ses complications; il a fait onduler, sous des néréides d’argent aux cheveux d’or vert, des flots de nacre, de burgau, de perles et de corail; sous les pieds des nymphes terrestres, il a mis un sol de diamants, de topazes et de pierres fines ; aux pampres de métal il a mêlé des vendangeurs d’ivoire, enchâssé dans ses tabatières des miniatures de moissonneurs, et fait de sa boutique un antre étincelant comme la caverne d’Aladin, le trésor du calife Haroun-al-Raschid, le puits d’Aboulcasem ou la voûte verte de Dresde.

Froment-Meurice n’a pas beaucoup exécuté par lui- même, quoiqu’il maniât avec beaucoup d’adresse l’ébauchoir, le ciselet et le marteau. Il inventait, il cherchait, il dessinait, il trouvait des combinaisons heureuses ; il excellait à diriger un atelier, à souffler son esprit aux ouvriers. Son idée, sinon sa main, a mis un cachet sur toutes ses œuvres. Comme un chef d’orchestre, il inspirait et conduisait tout un monde de sculpteurs, de dessinateurs, d’ornemanistes, de graveurs, d’émailleurs et de joailliers : car l’orfèvre aujourd’hui n’a plus le temps de ceindre le tablier et de tourmenter lui-même le métal pour le forcer à prendre des formes nouvelles. Pradier, David, Feuchères, Cavelier, Préault, Schœnwerk, Pascal, Rouillard ont été traduits en or, en argent, en fer oxydé, par Froment-Meurice. Il a réduit leurs statues en épingles, en pommes de cannes, en candélabres, en pieds de coupes, les entourant de rinceaux d’émail et de fleurs de pierreries, faisant tenir à la Vérité un diamant pour miroir, donnant des ailes de saphir aux Anges, des grappes de rubis aux Erigones. Du reste, il ne cherchait à absorber la gloire de personne, sachant que la sienne lui suffisait, et aux expositions il indiquait loyalement les noms de ses collaborateurs, artisans ou artistes...

Ces dernières lignes font allusion à un bruit méchant que, quelques mois plus tard, à propos de l’Exposition de 1 85 5 , Gustave Planche

allait publiquement exagérer. Avant de nous en occuper, réimprimons encore quelques lignes d’un homme que sa loyauté honora autant que sa solide instruction ; Ferdinand de Lasteyrie les avait écrites dans le Siècle (27 mars 1 855 ) , au milieu d’un article de critique biographique des plus sérieux.

... De pareilles œuvres font époque dans l’histoire de l’art'. — Et combien d’autres de moindre importance Froment-Meurice ne laisse-t-il pas après lui!... Nul n’a prouvé mieux que lui que l’art avait partout sa place. C’est surtout dans les œuvres, si futiles en apparence, de la bijouterie qu’il apportait une recherche, une délicatesse et une grâce d’exécution oubliées depuis plusieurs siècles. Sous tous ces rapports, Froment-Meurice a puissamment contribué à vulgariser le bon goût en France. C’est un de ses mérites les plus incontestables.

Mais, on le comprend, le chef d’une aussi grande industrie ne peut tout faire par lui-même : sa part principale, à lui, c’est la conception d’abord, et puis la direction, l’ensemble des travaux. De là, quelques envieux en sont venus à dire que le mérite des œuvres de Froment-Meurice ne lui appartenait pas en propre. Froment-Meurice, effectivement, n’a pas pu, de ses mains, modeler tous les groupes, ciseler toutes les figures, monter toutes les pièces dont se composent tant de productions justement admirées. Il a eu de nombreux, d’éminents collaborateurs, et l’une de ses plus remarquables qualités fut précisément l’exquise délicatesse avec laquelle, en toute occasion, il cherchait à faire valoir les artistes distingués, les artisans habiles dont il s’était assuré le concours, tels que MM. Jean Feuchères, Jules Cavelier, Rouillard, Justin, Wetche, Muleret, Fannière, Sollier, Liénard, etc. Mais à ceux qui pourraient croire que le seul talent de Froment-Meurice était celui, déjà fort grand, de mettre en œuvre de pareils hommes, il suffira de rappeler, comme l’ont fait à plusieurs reprises les rapporteurs du jury, que la très-grande majorité des œuvres sorties de ses ateliers avaient été non seulement conçues, mais entièrement composées par lui ; que, parmi les plus admirées, plusieurs avaient été sculptées, ciselées et terminées de ses propres mains.

Un fait caractéristique est venu prouver, il y a quelques années, la part qui revenait légitimement à Froment-Meurice dans la production de ses chefs-d’œuvre. Un artiste fréquemment employé par lui, qui s’était placé au premier rang comme ciseleur, et qui venait d’être décoré comme tel, eut la faiblesse de céder aux offres

1. On trouvera cet article et plusieurs autres non moins importants dans une brochure dont voici l’indication bibliographique : Froment-Meurice, Rapports officiels des jurys : MM. d’Albert, duc de Luynes, Héricart de Thury, Denière, Wolowski ; Revues et journaux : MM. Victor Hugo, Jules Janin, Théophile Gautier, F. de Lasteyrie, A. de Calonne. — Paris, imprimerie Simon Raçon et C10, rue d’Erfurth, i. i855.

considérables que lui faisait Mortimer, l’orfèvre de la reine d’Angleterre. C’était avant l’Exposition de Londres. Privé de son meilleur soldat, Froment-Meurice n’en aborda la lutte qu’avec plus de résolution, et l’on sait quel triomphe il obtint malgré l’appoint que l’artiste transfuge avait apporté à son rival d’outre-mer.

Si quelque chose pouvait donner une idée exacte du caractère et du talent de Froment-Meurice, c’était de le voir composer. Quel feu ! quelle vivacité d’intelligence! Il improvisait avec le crayon comme Lamartine avec la plume. Et quelle facilité à s’approprier toutes les idées! quelle complaisance à satisfaire tous les désirs !

Jamais personne ne fut plus passionné pour son art. Chez lui, il eût volontiers tourné le dos à un millionnaire qui venait pour acheter des parures en diamants, pour causer plus librement avec un humble amateur qui venait le trouver sans autre but que le plaisir d’admirer ses ouvrages. Et si cet amateur lui soumettait une idée, s’il voulait avoir de ses œuvres, comme le digne artiste accueillait cette idée avec sympathie! comme il cherchait ingénieusement à mettre son art, malheureusement si dispendieux, à la portée de la pauvre bourse de l’amateur!

Froment-Meurice était profondément bon. Il avait le cœur chaud et dévoué, et pour peu qu’on le connût, il était impossible de ne pas aimer l’homme autant qu’on admirait l’artiste. Je ne puis me rappeler sans émotion le jour de ses funérailles. Il Yenait d’être enlevé, avec la rapidité de la foudre, à l’apogée de ses succès et de son talent. Autour de sa famille écrasée de douleur, je ne sais pas s’il y avait beaucoup d’illustrations; mais ce que j’ai vu, ce qui m’a profondément attendri, c’est cette foule compacte d’hommes au front intelligent, aux mains brunies par le travail, dont la noble et mâle physionomie trahissait, ce jour-là, une douleur si vraie et si profonde. C’étaient ses collaborateurs, ses amis, ses enfants; c’était son armée, à lui, le vaillant général qui avait remporté tant de victoires pacifiques. L’émotion de pareils hommes est le plus sincère éloge, le plus éloquent panégyrique de celui qu’ils regrettent et dit assez ce qu’il fut pour eux.

Froment-Meurice laisse un fils, bien jeune encore, mais plein de courage et jaloux de recueillir l’héritage de ses talents. Par les soins de ce fils et de sa digne mère, nous verrons bientôt les dernières œuvres du célèbre orfèvre. L’Exposition universelle qui va s’ouvrir nous montrera les efforts suprêmes qu’il avait faits pour maintenir la suprématie de l’art français dans cette nouvelle épreuve.

L’Exposition universelle de 1 85 5 s’ouvrit. Voici, sans y comprendre les pièces antérieures qui avaient déjà produit leur impression, les principaux morceaux soumis au jugement du public et de la critique. Un bracelet avec sujet Renaissance au centre, en argent ciselé, exécuté en 1 85 3 , ainsi que les morceaux suivants: Une cafetière en orfè-

vrerie niellée. Une coupe en argent ciselé, sur les bords de laquelle

étaient posés deux hé¬

rons aux ailes battantes, œuvre originale et élégante.

Un ciboire offert par la comtesse Przezelziecka à une église de Pologne. Un couteau de chasse, dont la poignée représente un braconnier pris par la jambe dans un piège à loup et hurlant de douleur (1854).

Un candélabre d’argent repoussé faisant partie du surtout de table du duc de Luynes, soutenu par trois bacchantes debout et adossées.

Une coupe, l’Hiver, faisant partie aussi du service de ce Mécène français , entièrement aussi en argent repoussé ; la figure de Fenfant nu et frileux , qui s’entortille dans une couverture, est d’une naïveté charmante. Un autre candélabre monu-

mental, trois danseuses. Enfin la pièce centrale, Sine Cerere ac Baccho , que nous avons décrite déjà.

Une Bacchante dansant sur des raisins, la main appuyée sur

l’épaule d’un satyre, aux sons d’une flûte à dix trous dans laquelle souffle un enfant capripède. C’est un groupe en ivoire et argent, dans le goût de la Léda et de la Toilette de Vénus. Il avait été commandé par le prince Demidoff.

Une crosse exécutée pour l’évêque d'Amiens; dans la châsse supportée par la volute inférieure de la crosse, était enfermée une relique de sainte Théodosie. Cette œuvre d’un style très pur montre avec quel soin l’orfèvre parisien se tenait au courant des progrès de l’archéologie.

battus; des perles de formes richesse.

Un triptyque avec parties vivement dorées, feuillages émaillés de vert, grappes de raisin en perles fines. Les panneaux à l’intérieur étaient peints et à l’extérieur étaient en bas-relief d’argent, à sujets sacrés. Sur la terrasse étaient assis les quatre Évangélistes.

Un bracelet somptueux, exécuté pour Mme Isaac Pereire ; au centre, deux figurines émaillées accostaient une énorme émeraude à bords radiverses en augmentaient encore la

Là encore se revoyait le si charmant rafraîchissoir exécuté en argent pour M. Sabattier d’Espeyran.

Enfin un bijou émaillé, une pendeloque , avec perles, l’œuvre capitale de Froment-Meurice. Il est actuellement dans les écrins de la reine d’Espagne, après avoir appartenu à Mme Charlier. La chromolithographie qu’en a peinte M. Praslon 1 et qu’a tirée M. Engelmann donne une exacte idée de sa délicatesse et de sa saveur élégante. Je l’ai eu pendant plusieurs semaines dans les mains, je ne pouvais que l’admirer. Il supporterait parfaitement la comparaison avec les bijoux de la Renaissance dont il évoquait le souvenir, mais qu’il ne pastichait en rien. Les figurines s’enlevaient finement sur le paillon vert des roseaux. Le camée qui occupe le centre de la composition était bien en place. Les perles étaient grises. Çà et là des points de rubis avivaient un détail. Le voici en Espagne. Que n’est-il entré dans nos collections nationales ! Il y perpétuerait le souvenir d’un des plus intelligents efforts pour ramener à l’emploi des vives colorations notre industrie qui a si souvent des tendances à s’en éloigner et que ne pousse point à la recherche du décoratif l’enseignement pseudo- romain qu’on distribue dans nos écoles.

La presse fut extrêmement favorable. Dans le public l’applaudissement était unanime, lorsque Gustave Planche publia dans un numéro de la Revue des Deux-Mondes un long article, l’Orfèvrerie et l’Ébénisterie à /’ Exposition universelle de 1 85 5 . Ce que cette prose avançait de propositions solennelles et creuses, nous l’aurons fait connaître par ces simples phrases du début :

i. Une première chromolithographie avait été exécutée par Régamey père. Tout le tirage en a été égaré. M. Praslon a bien voulu recommencer cette tâche, rendue difficile par l’absence de l’original. Il l’a fait, et il s’en est tiré avec un remarquable talent. Rien n’est omis, ni du dessin, ni des tons.

lmp R.Engelmarm Paris.

Pralon. Lilh.

Pendant émaillé

Exécuté en 1855.

II y a dans l’industrie trois professions qui relèvent directement des arts du dessin : l’ébénisterie, l’orfèvrerie et les bronzes. Il serait facile, sans doute, d’appliquer aux œuvres de ces trois professions les principes que nous avons posés, et dont nous espérons avoir établi l’évidence. Ce que nous avons dit de la peinture et de la sculpture demeure vrai lorsqu’il s’agit de juger la forme humaine réalisée par le chêne, le cuivre et l'argent. Cependant, comme les objets de luxe qui appartiennent à ces trois catégories sont généralement estimés avec une singulière complaisance, comme les questions de goût sont généralement négligées lorsqu’il s’agit d’en déterminer la valeur, il nous semble utile... etc., etc. »

Pourquoi les trois professions qui « réalisent la forme humaine par le chêne, le cuivre et l’argent », relèvent-elles seules directement des arts du dessin ? On se demande bien d’autres choses au courant de la lecture de cet article, où les aveux des mérites sont constamment atténués par des réticences bourrues. Nous ne nous arrêterons qu’aux paragraphes consacrés aux vitrines de Froment-Meurice; ils témoignent d’une mauvaise volonté visiblement préconçue. Je ne veux pas un instant faire allusion à l’avidité qu’ont reprochée à Planche ses contemporains. Il n’est plus là pour s’en défendre, et c’est une calomnie courante contre les critiques. Je le crois bien plutôt poussé par un artiste chagrin de caractère, aigri par des déceptions.

«... Des amis complaisants, continuait Gustave Planche, des flatteurs plus ou moins désintéressés, ont comparé M. Froment-Meurice à Benvenuto Cellini. Il y a dans cette comparaison une double méprise. Benvenuto faisait par lui-même ce qu’il signait de son nom, et les œuvres composées, exécutées par lui-même, sont demeurées comme des modèles d’élégance et de finesse.... » Il y aurait à répondre à M. Planche qu’il exagérait singulièrement les termes : certes ses contemporains avaient tort de rappeler une figure historique aussi lointaine, mais le nom de Cellini était passé à Tétât de substantif exprimant « l’orfèvre » et de qualificatif exprimant « l’excellence ».

En réalité, il nous est trop peu parvenu d’orfèvrerie authentique de Benvenuto pour qu’on puisse l’élever sûrement au-dessus de ses contemporains, les Caradosso et autres. Il s’est surtout terriblement

vanté d’être le ce premier », dans ses Mémoires où la critique moderne discerne beaucoup de hâblerie l. La Salière du trésor de Vienne, bien authentique celle-là, est une œuvre passablement médiocre, mal composée, pleine de concetti, couronnée par deux figures qui se renversent, détruisent l’équilibre et sont hors de toute proportion. De plus, Benvenuto avait un atelier, |des élèves qui continuaient, à Paris notamment, pendant qu’il était absent, et qui livraient en son nom des œuvres qu’il n’avait ni conçues, ni touchées, ni vues.

Mais passons encore la plume à M. Planche. La question se précise :

Or, si M. Froment-Meurice a signé de son nom des châtelaines, des agrafes, des salières élégantes, les hommes de métier savent très bien que ces pièces d’orfèvrerie n’ont été ni conçues ni exécutées par lui. Il a fourni le métal et acheté le travail d’autrui. C’est là toute la part qui lui appartient. Quand il s’est adressé à MM. Feuchères et Klagmann, il a réuni de nombreux suffrages; lorsqu’il a eu recours à des artistes moins habiles, il n’a pas obtenu le même succès, mais il n’a jamais pu compter sur lui-même pour soutenir le crédit de son nom. Je n’ai cité que MM. Feuchères et Klagmann; j’en pourrais citer bien d’autres, moins connus du public et doués cependant d’un talent réel. Cette méprise n’a que trop duré; il est temps de rétablir les faits dans leur vérité...

On va lire à l’instant la réponse qui fut faite par les intéressés, c’està-dire par les artistes, à cette accusation grossière en elle-même, inacceptable sur ce ton calomnieux s’adressant à un mort, dans une revue dont l’autorité et la publicité étaient considérables.

Je continue. Les citations sont typiques.

Je n’ai rien à dire des diamants, des rubis et des émeraudes qui ornent sa vitrine. L’art proprement dit n’a pas grand’chose à voir dans la sertissure de ces pierres

1, Nous ne pouvons renvoyer plus à propos à un livre qui clôt la question. M. Eugène Plon vient de terminer et a livré au public des amateurs un travail sur Benvenuto Cellini qui ne laisse prise à aucune critique. L’auteur établit qu’on ne connaît, sauf les statues et la Salière, à peu près rien de sorti authentiquement de la main, ni même de l’atelier de l’orfèvre florentin.

précieuses. Le talent de lapidaire, qui certes a bien sa valeur, n’est pas de ma compétence.,. Je me contenterai d’examiner dans la vitrine de M. Froment-Meurice les morceaux où le dessin joue le principal rôle...

Suivaient deux ou trois pages des plus sévères contre toutes les figures exposées, en ivoire ou en métal. Nous n’en contestons point la légitimité. Nous voulons croire qu’elles ne faisaient point partie d’un plan de campagne dicté dans la coulisse par un mécontent. Mais conçoit-on un critique de profession qui donne pour titre à son article de fond : « L’Orfèvrerie », et qui ne constate point la présence de l’art dans la sertissure ancienne ou moderne des pierres précieuses ?

En effet, Gustave Planche était de son époque, ou au moins appartenait au groupe des classiques de son temps, si hautains, si détachés des familiarités de la vie ! Il a fallu l’effort considérable de la critique romantique et de la critique contemporaine pour faire admettre, sinon au même rang, au moins dans la même famille « la miette de Cellini et le bloc de Michel-Ange ».

11 a fallu aussi la série des expositions organisées par une société privée, par Y Union centrale des Beaux-Arts appliqués à l’Industrie , pour habituer le public, que dévoyaient des doctrines surannées, à ce spectacle d’œuvrès conçues et exécutées par des artistes d’élite qui subordonnent sans cérémonie leur imagination, leur science acquise, leur goût, leur adresse à la réalisation d’un programme imposé par les conditions rigoureuses de l’industrie. M. Planche écrivait « qu’il faudrait mettre le travail manuel sous la direction de la pensée, n’employer les ouvriers qu’après avoir pris conseil d’un peintre ou d’un sculpteur ». C’est de la déclamation pure. La conséquence rigoureuse serait que le peintre ou le sculpteur (ce « ou », par parenthèse, n’est point du tout indifférent dans la pratique de l’orfèvrerie) devraient se faire eux-mêmes fabricants. Nous en avons, des sculpteurs fabricants. Les frères Fannière, anciens collaborateurs de

Froment-Meurice, travaillent pour leur compte de leur outil. S’ensuit-il qu’ils n’aient point de collaborateurs, et s’ensuit-il qu’à côté des pièces merveilleuses qu’ils ont repoussées ou ciselées ils n’aient pas simplement surveillé, à leurs côtés, le repoussage d’une théière ou la ciselure d’une salière? Ces objets, — rigoureusement de seconde main, — n’en sont-ils pas moins d’eux, et la division du travail est-elle tellement importante aux yeux du public qu’il exige la signature du ciseleur, celle du repousseur, celle de l’émailleur, après celle de MM. Fannière ? N’auront-ils pas conservé le droit de revendiquer la somme d’inspiration et de métier qui règne dans leur maison et qui est une émanation à la fois générale et précise, manifeste dans l’ensemble, accentuée dans le détail, de leur personnalité d’artistes ?

Eh bien, ces signatures, dont le public n’a cure parce qu’il a le sens plus fin que ne l’avait M. Planche, Y Union centrale les a exigées autant par esprit d’équité que pour aider à l’émancipation générale des talents. Jamais aucun des fabricants qui se rendent à l’appel de ses expositions ne s’est soustrait aux questions des jurys. Il s'est même produit ce phénomène singulier que, dans l’arrangement de l’ordre des médailles, des collaborateurs en obtenaient d’un ordre supérieur à celle de leur patron !

Et qui les avait offertes le premier, ces signatures isolées, ces brevets individuels ? C’est précisément Froment-Meurice, aune époque où ni le public, ni la critique, ni les artistes n’y songeaient. On peut le voir en feuilletant en arrière ce livre, en se reportant aux extraits des rapports des jurys, en relisant les notices nécrologiques de Jules Janin, de Théophile Gautier, de Ferdinand de Lasteyrie, d’Albert de Luynes, d’autres encore.

L’attaque était trop grave pour ne pas attirer une riposte immédiate. Dans le numéro du Ier décembre 1 85 5 , la Revue des Deux- Mondes insérait une lettre rectificative de M. Paul Meurice :

Monsieur,

Je lis dans le numéro du i5 novembre de la Revue des Deux-Mondes un article intitulé l’Orfèvrerie a l’Exposition et signé Gustave Planche. Cet article contient sur Froment-Meurice, mon frère, mort il y a quelques mois à peine, des allégations de faits qui veulent un démenti. Je laisse entièrement de côté, dans les pages de M. Planche, les critiques qui pourraient toucher le talent de l’artiste che { mon frère; mais c’est mon devoir et par conséquent mon droit de relever les attaques qui voudraient atteindre le caractère de l'homme.

M. Planche reproche à M. Froment-Meurice « d’avoir signé de son nom des châtelaines, des agrafes, des salières élégantes, quand des gens du métier savent très bien que ces pièces d’orfèvrerie n ont été ni conçues ni exécutées par lui ». — Je vous adresse, Monsieur le Directeur, les extraits des rapports des jurys de 1844, 1849 et 1 85 1 ; ils constateront suffisamment dans les pièces exposées par Froment-Meurice la part d’invention ou d’ exécution qui lui revient, et je n’ai pas à insister sur ce point. Mais M. Planche ajoute : « Qu’un fabricant bien achalandé néglige de nommer les artistes qu il emploie, qui font la source de sa richesse, je ne /’ approuverai pas ; mais qu’il se laisse donner pour l’auteur des œuvres qui ne sont pas sorties de ses mains, c’est un fait plus grave encore, et qui doit être plus sévèrement qualifié . J’aime à croire que le fils de M. Froment-Meurice suivra une autre méthode pour établir sa réputation. »

(Suivaient des extraits des rapports que nous avons cités.)

Voici en outre. Monsieur, une protestation quont signée spontanément tous les collaborateurs de Froment-Meurice :

Nous soussignés, statuaires, sculpteurs, dessinateurs, ciseleurs, émailleurs, contremaîtres et ouvriers, — tous collaborateurs de M. Froment-Meurice, nous regardons comme un devoir et nous faisons une joie d’attester que, non seulement M. Froment-Meurice n’a en aucun temps négligé de nommer ceux qu’il associait à son œuvre, mais qu’il s’est toujours et partout attaché à marquer la part et à faire ressortir le mérite de chacun de nous dans le grand ensemble de travaux qu’il dirigeait ‘.

Ont signé : MM. Geoffroy Dechaumes, veuve Feuchères (pour feu Jean Feu-

1, C’est, si j’en juge par l’écriture et parle style, un homme d’une intégrité notoire, l'éminent et original sculpteur Auguste Préault, qui rédigea cette protestation si digne dans les formes et si convaincante. Nous donnons la liste en fac-similé. Elle contient quelques noms nouveaux, quelques signatures postérieures sans doute à la communication qui en avait été faite au premier moment à M. Paul Meurice.

chères), Jules Cavelier, Liénart, A. Préault, Rouillard, Jacquemart, Soitoux, Fannière, sculpteur. — Muleret, Wiese, Rambert, Riester, Sollier, Lefournier, Honoré, Grisée, Babeur, Coïter, Meyer, Daubergue, Poux, Fannière, ciseleur, Crosville, Frémonteil.

M. PaulMeurice renvoyait aux extraits de journaux auxquels nous avons nous-même puisé. Il terminait par ces mots concis et déterminants dans leur impérieuse justice :

Maintenant , et pour toute conclusion, Monsieur le Directeur , je veux me borner à renvoyer à M. Planche ses propres phrases avec quelques [variantes : Qu’un critique mal renseigné néglige de s'informer du vrai et du juste, je ne V approuverai pas ; qu’il se laisse aller à calomnier la mémoire d'un homme honoré de tous, c’est un tort plus grave encore et qui doit être plus sévèrement qualifié. J’aime à croire que tous les gens de cœur appliqueront à M. Planche cette qualification sévère que ce tort grave appelle.

A l’occasion de cet incident, Mme Vve Froment-Meurice reçut encore ce billet de David d’Angers, déjà frappé par la paralysie, mais toujours généreux et ardent :

Madame,

J'ai profondément regretté l’homme distingué enlevé si prématurément aux arts qu’il honorait à la fois par son talent et son caractère, et je m’associe à votre légitime douleur de le voir méconnu. Soye% pourtant persuadée, comme moi, que ce jugement si pénible n’est que le résultat d’une erreur. J’ai maintes fois admiré che % M. Froment-Meurice les beaux et nombreux ouvrages sortis de ses ateliers; je puis affirmer que dans les choses même les plus simples il rendait à chaque exécutant la part qui lui était due et n’oubliait pas les modestes travaux des ouvriers les plus obscurs. N'avait-il pas asse \ de son propre mérite sans chercher à amoindrir celui des autres?

Agrée^,je vous prie, Madame, mes respectueux hommages.

David, d’Angers 1 .

i. Ce billet est inédit. Il ne figure pas dans la correspondance, d’ailleurs si complète, du grand sculpteur, publiée par M. H. Jouin.

Je vous envoie, Madame , la lettre de M . David; s’il ri a pu l’écrire, il l’a au moins dictée, et pour une signature de main gauche le nom est asse ^ lisible ; il vous laisse toute liberté d’en user comme vous l'entendre heureux s'il peut aider en quelque chose [tout mal sonnant que soit aujourd'hui son nom ) à la réhabilitation d'un homme qu’il aimait et estimait sincèrement.

Agrée\ , Madame, i assurance de ma considération très distinguée.

E. David, d’Angers.

Gustave Planche répondit mollement. Il eût mieux fait de se taire complètement. Probablement il fut tancé parle directeur du recueil qui ne devait point trouver plaisante cette aventure de son critique attitré. Planche prétendit n’avoir jamais eu connaissance des rapports. Qui le poussait alors à écrire sur une matière à laquelle il était si peu préparé? Il revint sur le « Benvenuto Cellini » avec la grâce qu’il apportait à ses ironies, battit les buissons à propos de « la petite ode heptasyllabique » de Victor Hugo, dont le rayonnement l’aveuglait. Il inventa, ce que l’on n’a connu ni avant ni après lui, un orfèvre « inspirateur » et un orfèvre « modeleur ».

Il faut en rire.

Mais une phrase est par trop cruelle pour le bon sens ! Celle-ci lui était inspirée par la mauvaise digestion des questions socialistes qu’il entendait discuter autour de lui par des esprits d’une autre trempe que le sien. «... Il s’agit d’estimer le travail présent et non le travail accumulé. Un fabricant habile est amplement rémunéré par les profits qu’il recueille. S’il réussit, il s’enrichit, et pour lui la richesse est une récompense suffisante. » Éliminer le fabricant supérieur de la haute récompense, de celle qu’acclament le pays et le public, que souligne l’État par la décoration, et cela dans une société démocratique, chez un peuple laborieux, dans un temps d’effort intellectuel comme le nôtre, c’est aller à l’envers de toutes les lois qui nous dominent. Présentée de cette façon, l’idée que l’artiste est un être d’élection capable de réaliser toute conception en dehors du centre social qui impose les modes, du fabricant qui les contrôle,

les régularise et les élève bien plus qu’il n’en est l’esclave, est une idée enfantine.

Dans l’espèce, c’était une sottise. Planche seul ignorait ou feignait d’ignorer que celui dont nous venons d’esquisser la carrière vouée à l’art simultanément avec le commerce, était un ouvrier que son travail, son talent et sa loyauté avaient amené à une position applaudie et enviée.

Nous ne voulons point équivoquer. Au moment de quitter la plume, nous n’admettrons point que le moindre sous-entendu voile notre pensée. Nous voulions montrer en Froment-Meurice l’inventeur de bijoux qui répondaient le mieux aux doctrines artistiques et luxueuses de la société romantique. Nous avons montré par d’abondantes citations qu’il fut celui-là. En même temps l’orfèvre rompait avec l’orfèvrerie anglaise, rappelait l’attention sur l’orfèvrerie française du XVIIIe siècle, tentait, avec d’Albert de Luynes, des modèles réellement nouveaux. Et encore, aux expositions nationales ou internationales, il forçait d’accorder à son art et à ses collaborateurs une importance qu’on ne leur avait pas encore attribuée officiellement.

Ce sont des titres à l’attention et à l’estime. Son nom ne se dissociera point du mouvement intellectuel de cette époque brillante. Dans les écrins où l’on a fait place aux bijoux de Froment-Meurice, dans les riches intérieurs qui ont conservé ses pièces de table, on les estime, on s’en pare comme d’objets d’art anciens.

N’est-ce point un des rayons de la gloire?

Ph. BURTY.

Paris, janvier i883.

APPENDICE

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