RETOUR A LA CATHÉDRALE
Il fallait vivre, et, pour vivre, il fallait faire, comme on dit, quelque chose. Félicien David trouva la place de second chef d'orchestre au théâtre d'Aix, o\i l'on jouait le vaudeville, et la prit. Voilà donc le timide collégien lancé en plein roman comique. Passer, sans transition, de l'établissement des jésuites au petit théâtre, du sérieux d'une vie quasi monacale au ton frivole des comédiens et des actrices d'une troupe de quatrième ordre, la chute est singulière, on en conviendra, le contraste bizarre, l'opposition complète. S'il n'y a pas pris le goût des modulations enharmoniques, c'est évidemment qu'il n'était pas né pour ce genre de modulations.
L'extrême naïveté du jeune homme, sa parfaite ignorance de ce qu'on nomme la vie d'artiste, lui valurent au théâtre l'accueil qu'on y réserve toujours aux nouveaux. On le ^i'poser^ — excusez le jargon que réclame impérieusement la couleur locale, — on lui fit à.^% charges. Mais c'était là le moindre de ses soucis. Son véritable chaofrin était l'obligation d'accompagner le vaudeville. C*est
un métier spécial, dont Habeneck lui-même n'aurait pu, sans apprentissage, surmonter les difficultés. Il y faut à la fois invoquer et oublier tout ce qu'on sait de musique, pour obéir aux exigences soudaines de chanteurs sans voix, sans intonation, sans rhythme, qui, au gré de leurs rhumes, de leurs caprices, de leur désir de faire valoir tel ou tel mot par la précipitation ou le ralentissement de la diction, obligent les infortunés orchestres à transposer instantanément dans des tons inhabitables, à supposer les clefs et les accidents les plus rébarbatifs, et à suivre des changements imprévus de mouvements, qui font de la mesure la plus inutile et la plus dangereuse des chimères.
Or, Félicien David est le rhythme incarné; ceux qui l'ont vu diriger l'exécution de ses œuvres n'ont pas besoin qu'on le leur dise. Sur son exquise sensibilité musicale, une erreur de mesure produit l'effet douloureux d'un son faux. On conçoit ce qu'il devaîl souffrir dans un endroit où la mesure était de droit anéantie, et où, certes, les sons faux ne pouvaient pas briller par leur absence.
Il s'y était acclimaté cependant, poussé par cette rude conseillère qu'on nomme la nécessité, et des témoins nous assurent qu'il faisait très-bien son office au théâtre d'Aix. Mais les mœurs des théâtres de vaudeville sont ainsi faites, que les acteurs et les actrices rendent responsables de toutes leurs fautes le chef d'orchestre ou le souffleur. Nous avons vu dans notre jeunesse, au petit théâtre de Bordeaux, un acteur sifflé parce qu'il ne savait pas son rôle, et que son état d'ivresse l'empêchait d'entendre le souffleur, prendre la chandelle de la lanterne qu'il portait, et la donner à ce dernier en lui disant tout haut : « Puisque l'administration ne vous fournit pas de lumière pour les moments où la rampe est baissée, prenez cette chandelle et soufflez-moi comme il faut ; vous avez failli compromettre mon succès ! »
Le second chef d'orchestre du théâtre d'Aix devait être, et fut, en efl'et, victime d'un fait de ce genre. Un acteur, sifflé pour avoir estropié plus que de raison certain couplet de son rôle, eut la bonté
de signaler Félicien David au public comme le seul auteur du désastre; et les siffleurs, sans autre enquête, se tournèrent contre le malheureux musicien, qui ne trouva que des larmes pour repousser une accusation si mal fondée.
Peu fait pour supporler de pareilles avanies, le jeune artiste quitta sur-le-champ le théâtre où il avait rempli pendant six mois les fonctions de second chef d'orchestre.
La dure nécessité défaire quelque chose se présenta de nouveau, plus impérieuse que jamais. Le jeune homme entra dans l'Elude d'un avoué, M. Pellegrin, en qualité de petit clerc. On croira sans peine qu'il ne brilla pas dans une carrière pour laquelle il avait une vocation des plus médiocres. Copier des significations et des conclusions motivées n'était pas précisément son fait. Naturellement, il fit des infidélités à la chicane en faveur de sa chère musique, et les copies s'en ressentirent. Mais M. Pellegrin était un patron débonnaire et paternel ; il traita très-doucement Félicien David et lui pardonna ses peccadilles.
Bien différent était ce bon M. Pellegrin d'un de ses collègues, véritable tyran d'Étude, qui obligeait ses clercs, sous prétexte de perfectionner leur calligraphie, à copier des bouquins lorsqu'ils n'étaient pas occupés à transcrire des actes, et qui fut un jour puni de sa tyrannie en découvrant qu'une de ses obéissantes victimes avait copié les cinquante premières pages de Télémaque sur du papier timbré à 70 centimes la feuille.
Félicien David ne cultiva pas longtemps la procédure. La place de maître de musique à la cathédrale étant devenue vacante, il se mit sur les rangs. Mais il avait bien peu de chances de l'obtenir ; toutes les présomptions étaient en faveur de M. Sylvestre, dont la réputation était parfaitement établie, et qui était appuyée par de puissantes recommandations. Mais ce digne artiste n'était pas homme à profiter de ses avantages. Touché de la position du pauvre orphelin, voyant tout le bien que pourrait lui faire une place comme celle de maître de musique à la cathédrale, M. Sylvestre alla noblement
déclarer à l'arclievêqiie, M. de Beausset, qu'il se retirait du concours, ne voulant pas se présenter contre Félicien David.
Voilà donc le jeune artiste maître de musique dans cette cathédrale où il avait été si longtemps enfant de chœur. Il y avait huit cents francs d'appointements, la table et le logement, et, chose qu'il estimait beaucoup plus, l'incessante occasion de composer et d'entendre ses œuvres.
On sent bien qu'il s'empressa de saisir l'occasion aux cheveux et d'épancher tout ce que la compression de la discipline du collège l'avait contraint d'enfermer de musique en lui.
Il saluait la venue de chaque fête solennelle par quelque motet, quelque hymne, qu'il écrivait sur les paroles liturgiques, avec accompagnement soit d'orgue, soit d'orchestre. La grande facilité avec laquelle il composait ces ouvrages est d'autant plus remarquable, qu'il n'avait jamais reçu la moindre leçon d'harmonie, de contrepoint et d'instrumentation. On cite, comme l'une de ses meilleures pages de cette époque, un Beatus vir d'une facture très-harmonieuse et très-correcte, dit-on. Nous ne le connaissons pas.
On peut se faire une idée exacte de la valeur des compositions écrites par Félicien David pour la cathédrale d'Aix en lisant, ou, ce qui vaut mieux, en entendant les six motets : Cœli enarranty Sub tuum, Angelis suis Deus, Omnis Gentes, Pie Jesu, et 0 Sahdaris^ publiés beaucoup plus tard, après correction de quelques fautes d'orthographe musicale. Il s'exhale un grand sentiment religieux des mélodies contemplatives et des harmonies à la fois très-tonales et très-rèveuses de ces œuvres de pure inspiration, et l'on y trouve des passages qui témoignent d'un rare pressentiment du contrepoint.
La musique sacrée n'absorba pas cependant toutes ses pensées. Son goût pour la musique profane fut éveillé par un fait bien simple en lui-même, mais qui eut le mérite de venir à propos. Un soir, M. Sylvain Saint-Étienne et deux autres amis de Félicien David curent l'idée d'aller chanter sous les fenêtres de la maison qu'il
habitait, place de rArclievêchc, le nocturne Tendre fruit des pleurs de r Aurore^ de M. Roux Martin. Cette sérénade lui plut assez pour qu'il priât les chanteurs nocturnes de recommencer le morceau, dont il n'avait pu, disait-il, bien saisir les premiers accords.
Le lendemain, il montra le nocturne, écrit de souvenir, à M. Sylvain Saint-Étienne, en lui racontant qu'il en avait été obsédé au point de ne pouvoir dormir avant de l'avoir fixé sur le papier.
L'impression était reçue, l'impulsion acquise. Félicien David s'empressa de composer des nocturnes et des romances avec l'ardeur qu'il met aux choses qui lui plaisent, et que les années n'ont pas eu le pouvoir de tempérer. Dans l'espace d'un mois, il écrivit une quinzaine de nocturnes à trois ou quatre voix. « Ces nocturnes, un peu retouchés, seraient encore aujourd'hui recherchés des amateurs, » dit M. Sylvain Saint-Étienne dans la notice qu'il a consacrée aux commencements de la carrière de Félicien David, notice à laquelle nous sommes redevable de beaucoup de renseignements.
La première romance du jeune compositeur est intitulée le Premier des Navigateurs. C'est M. Philippe Tardif, avocat au barreau d'Aix, qui en a fait les paroles, ainsi que celles du premier nocturne sorti de la plume de Félicien David.
Les échos de l'antique cité parlementaire répétaient incessamment le bruit des succès obtenus par le jeune compositeur à l'église et dans les salons des amateurs. Mais de tels succès n'assouvissaient pas son ambition. Il lui fallait pour théâtre la grande ville d'où les réputations rayonnent sur le monde entier : il lui fallait Paris.
Et ce n'était pas seulement la gloire qu'il y voulait chercher, c'était encore et surtout la science. Certes, il sentait dès lors ce qu'il valait, il mesurait ce qu'il était capable de faire avec tout l'enthousiasme de la jeunesse. Mais il sentait, il mesurait aussi, avec cette noble conscience d'artiste dont ses œuvres témoignent à chaque page, à chaque note, pour ainsi dire, tout ce qui lui manquait pour atteindre le but, et il voulait l'acquérir par les enseigne-
ments et les exemples des maîtres, et par un travail acharné. Mais pour aller à Paris, il lui fallait de l'argent, et il n'en avait pas. Il lui fallait surtout des ressources assurées pour y vivre pendant la durée de ses études. A la rigueur, il aurait trouvé chez ses amis la petite somme nécessaire au voyage, mais seul un de ses oncles se trouvait en état de lui donner les moyens de vivre pendant une ou deux années. Cet oncle, en effet, était assez riche pour faire ce petit sacrifice sans se gêner ; mais il était positif, — d'aucuns diraient avare, — comme le sont les gens du Midi lorsqu'ils le sont. 11 faut avoir vu cette lésine, cette dureté envers les autres et envers soimême pour y croire. L'oncle, d'ailleurs, on l'imagine sans peine, ne comprenait rien aux questions d'art et aux exigences de la carrière d'artiste. Il lui semblait impossible que des pattes de mouche sur du papier réglé, que des motets et des chansons fussent des moyens d'arriver à la richesse. Quant à la gloire, n'en ayant pas la plus petite notion, il en aurait dit volontiers, mais avec une variante, ce qu'en dit le personnage du trio de Guillaume Tell :
Je ne sais trop ce que c'est que la gloire , Mais je connais le poids de l'or.
C'était vainement que toutes les personnes intelligentes de la ville le suppliaient de venir au secours de son neveu, de favoriser la noble et légitime ambition d'un artiste fait pour arriver aux premiers rangs. Il ne répondait non plus qu'une pierre.
Une circonstance vint cependant ébranler cet homme inébranlable. Il avait bien voulu se déranger pour entendre, chez M. Nicolas, professeur de violoncelle, une nouvelle composition de son neveu. C'était un 0 Salutaris à trois voix, avec accompagnement de quatuor, où l'auteur avait ménagé pour M. Perrière un solo de violon. L'effet de cette composition fut si grand, que les exécutants et les auditeurs, non contents de féliciter l'auteur, se mirent à l'embrasser avec enthousiasme. L'oncle, attendri par ce spectacle, n'y put tenir. Il promit à Félicien David une pension de cinquante
francs par mois, et le naïf artiste crut à la promesse avunculaire.
Son projet de départ bien arrêté dans sa tête, il alla d'abord l'annoncer à M. Sylvestre, qui s'était si noblement retiré du concours pour la place de maître de musique à la cathédrale, afin de laisser le champ libre au jeune orphelin. Puis, ce devoir accompli, et toutes ses affaires mises en ordre, il fit ses adieux à sa famille, à ses amis, et partit pour la grande ville, au printemps de 1830, la conscience tranquille et le cœur bondissant d'espérance. Il allait, à l'âge de vingt ans, pendre sa première leçon d'harmonie et de contrepoint. Cette perspective le remplissait de joie. Hélas! il allait prendre aussi la dure leçon d'adversité qui devait durer quinze ans.
Il y a si loin de la coupe aux lèvres, surtout au banquet des compositeurs !