LE CONSERVATOIRE. L HOTEL CORNEILLE
Voilà donc Félicien David
Dans ce Paris plein d'or et de misère,
OÙ il venait puiser la science musicale à ses sources les plus renommées. Tout rempli de son objet, il ne s'amusa pas, on le pense bien, aux curiosités de la capitale. Laissant aux provinciaux désœuvrés le soin de visiter le dôme du Panthéon, la grande marmite des Invalides et l'intérieur de la Colonne, il s'empressa d'user d'une lettre de recommandation qu'il avait pour M. Grégoire, inspecteur de la musique du roi, et de faire les démarches nécessaires à sou admission au Conservatoire.
Interrompons un instant le récit pour chercher l'influence de la première éducation musicale de Félicien David sur la formation et la direction de son talent. Il avait commencé par le solfège, qui est le véritable commencement. Puis, il avait chanté jusqu'à la mue, et composé d'instinct. Il avait appris seul, ou peu s'en faut, le violon, qui lui valut, au collège ucs jésuites, la faveur de concourir aux travaux de la chapelle, et l'heureuse occasion d'exécuter et d'entendre les œuvres des maîtres. Ces œuvres, il les avait transcrites
de souvenir, afin d'en pouvoir tirer, par une étude assidue, des indications sur l'art de composer. Malgré les rigueurs de la discipline du collège, il avait pu, de la sorte, ne pas se séparer tout à fait de la musique pendant le cours de ses études littéraires. Enfin, devenu maître de chapelle à son tour, il avait écrit d'inspiration beaucoup de motels pour l'église, et des compositions légères, et, ce qu'il avait écrit, il l'avait entendu.
Faut-il se plaindre qu'il ne soit pas tombé, dès l'enfance, dans les mains des docteurs jurés de la science musicale? Il nous semble que non! L'éducation toute pratique qu'il avait reçue à la maîtrise, l'éducation contemplative qu'il s'était donnée lui-même par la méditation des œuvres les plus pures des grands modèles, le devoir de chanter à l'église pendant sept ans, la possibilité d'entendre ses essais de composition, et d'en ôter les scories révélées par l'audition tout cela valait mieux, à notre sens, pour la fécondation d'un germe précieux de mélodie à la fois originale et naturelle, que la dure férule des pédagogues et leur méthode subtile et barbare.
Chanter, en effet, c'est pour un compositeur le commencement de la sagesse ; la mélodie venue du cœur et formulée par la voix humaine est la mélodie par excellence, la mélodie suprême; l'autre, la mélodie instrumentale, n'est bonne qu'à proportion de son degré de ressemblance avec la mélodie vocale, et de la fidèle application qu'on y trouve des lois supérieures de cette derniiVre mélodie. Jouer du violon instinctivement, sans aucune recherche des tours de force des virtuoses, c'est encore chanter.
Ne sachant que chanter ou faire chanter son violon, composant d'instinct ou à l'imitation des belles œuvres qu'il avait apprises par cœur, étudiées, contemplées, Félicien David développa le germe de mélodie vocale que la nature lui avait donné, à cet âge oii les impressions laissent en nous des traces ineffaçables. Des modèles qu'il avait choisis, ou qu'un heureux hasard avait mis à sa portée, il avait pris librement ce qui convenait le mieux à sa vocation. Hors d'état, par son ignorance des règles scolastiques et de l'art
déjouer du piano, d'écrire une seule ligne de cette musique artificielle, bonne seulement pour le plaisir des yeux ou pour la vaine gymnastique des doigts, il devait, tirant tout de lui-même, rester toujours chantant et garder toute sa vie l'horreur des remplissages purement scientifiques et des bruyants fatras d'instrumentation. Il devait surtout, par ses libres études, développer son individualité, son originalité d'artiste.
Aussi, ses idées principales sur la composition étaient-elles, ou peu s'en faut, arrêtées lorsqu'il vint à Paris, à l'âge de vingt ans, sa forme trouvée, son pli pris. Ce qu'il entendait demander à l'enseignement du Conservatoire, c'était le moyen d'épurer ce qu'il savait déjà, de le formuler en préceptes positifs, de lui donner toute l'extension possible, plutôt qu'une refonte totale de son éducation première.
Son tempérament d'artiste était fait et n'avait plus besoin que d'être fortifié par la science.
Cherubini dirigeait alors notre célèbre école de musique. Strict, infatigable, jaloux de remplir les devoirs, et plus que les devoirs de sa place dans leurs plus minutieux détails, le grand contrepointiste ne renvoya pas nonchalamment Félicien David à l'exameu d'un comité d'admission. Il voulut éprouver lui-même, en lisant ses essais, le savoir du jeune homme qui frappait à la porte du Conservatoire.
Entre le candidat naïf et timide, qui, pour la première fois de sa vie se trouvait en présence d'un des maîtres vénérés dont les œuvres lui avaient servi de modèle, et le scolastique et irascible Florentin, qui avait trouvé des milliers de fautes dans la Vestale de Spontini, la scène fut des plus étranges, on le devine sans peine. Chaque fois qu'il découvrait une infraction aux règles du contrepoint sévère dans les essais instinctifs du jeune homme, — et, certes, il en devait trouver beaucoup, — Cherubini frappait du pied, faisait de terribles grimaces, et criait, de cette voix stridente, sèche, aiguë, que ne peuvent oublier ceux qui ont eu l'occasion de l'ouïr :
« Que vous né savez rien! Que vous né failes que des fautes! Que c^ n'est pasc?^ la mow^/^i/eîQw^ votre maître estow/î ânebâté\r>
En vain, l'infortuné récipiendaire disait-il qu'il n'avait jamais eu de maître, et qu'il en venait chercher au Conservatoire, précisément parce qu'il en avait grand besoin. Cherubini, sans l'écouter, continuait sa chasse aux fautes, ses battements de pied, ses grimaces, ses cris et ses propos caressants, tant et si bien, que le jeune bomme désespéré ne lui opposa plus que des larmes.
Alors, par un de ces revirements soudains, si fréquents chez Cherubini, dont le cœur était bon, le caractère équitable, sous des formes terrifiantes, la scène changea d'aspect.
« iV^vous désolez donc pas, dit-il à Félicien David, \olre Beatus vir n'est pas mal. Que zé vous donne une classe de contrepoint.
— Mais, monsieur, répondit le jeune homme un peu rassuré, puisque je ne sais rien, comment voulez-vous que je commence par le contrepoint?
— C'est zouste ! u répliqua Cherubini.
Et il le fit entrer dans la classe d'harmonie tenue par M. Millaud, aujourd'hui chef des seconds violons à l'orchestre de l'Opéra.
Admis enfin au Conservatoire, Félicien David travailla résolument, sans trêve et sans repos. Les leçons d'harmonie qu'il y recevait d'après le système de Catel ne suffisaient pas à son ardent désir de se mettre bientôt hors de page. Il avait eu l'occasion de connaître M. Reber, qui faisait alors à des étudiants réunis à l'hôtel Corneille un cours d'harmonie d'après le système de Reicha. Admis à ce cours, il le suivit avec ardeur, sans que ses travaux du Conservatoire en souffrissent. Ce double enseignement par des systèmes opposés, qui pouvait si facilement jeter le doute et la confusion dans un esprit moins bien préparé que le sien, fut pour lui un trait de lumière. 11 médita, compara, pratiqua, et, de la méditation, de la comparaison, de la pratique, il tira ces règles supérieures, nulle part formulées, mais que les véritables compositeurs suivent toujours, souvent à leur insu.
Sentant que le piano lui devenait indispensable, il se présenta aux concours d'admission pour les classes de cet instrument, muni d'une sonate de sa composition. Ayant été refusé, sous prétexte qu'il était trop âgé, il travailla tout seul, s'éclairanl de quelques conseils et regardant attentivement comment faisaient les bons pianistes. Ce qu'il savait de l'art du violon le secourut dans l'étude du doigté. Ses progrès furent rapides, car il se mit au travail du piano avec autant d'ardeur et de ténacité qu'à celui de l'harmonie. On conçoit que tout son temps était absorbé par ces deux études, si laborieusement menées de front.
Naturellement, il faisait de grandes réflexions sur son art. Une lettre qu'il a écrite à cette époque à l'un de ses amis d'Aix, donne un aperçu lidèle de l'objet et de la tournure de ses réflexions :
«A mon avis, écrivait-il (1), l'unité, voilà une des qualités les plus difficiles et aussi les plus importantes de la composition. Il n'est pas malaisé d'entasser pensées sur pensées qui n'ont aucun rapport entre elles ; mais faire quun morceau ne fasse qu'un tout, qu!une idée principale domine toujours, quelle reparaisse sous différentes formes, sans cependant lasser par une trop grande répétition; joindre à cela les entrées intéressantes des parties, des repos bien ménagés, des imitations surtout, voilà l'art du compositeur^ VOILA CE QUI EMBELLIT l'iMAGINATION SANS l'eNCHAINER. »
Félicien David faisait bien de philosopher de la sorte au sujet de son art. Cela le préparait à l'habitude, dont il allait avoir le plus grand besoin, de philosopher au sujet des réalités de la vie. L'oncle de Provence, que personne assurément ne s'avisera de prendre pour un oncle d'Amérique, après avoir payé pendant trois ou quatre mois la pension de cinquante francs qu'il avait promise, la supprima brutalement. Obsessions, remontrances, supplications, rien ne put le faire revenir de cette décision cruelle.
Le malheureux musicien supporta ce désastre avec un grand courage. Son frère, M. Charles David, peintre en miniature, le re-
(1) Lettre citée par M. Sylvain Saint-Étiennc.
cueillit chez lui et lui fit partager ses modiques ressources; mais cela ne suffisait pas et ne pouvait durer. Il se mit alors à donner des leçons de solfège, de piano et d'harmonie, quand il en trouvait l'occasion, à des prix qui feraient sourire de pitié les plus chétifs coureurs de cachet du temps actuel.
Cette vie misérable de privations, d'inquiétudes, de durs labeurs, ne le fit pas dévier un instant de la route qu'il s'était prescrite ; il continua ses études comme par le passé. En six mois, il était arrivé au terme de son cours d'harmonie, grâce au double enseignement qu'il avait suivi. A la rentrée, après les vacances de 1830, il fut admis dans la classe de contrepoint de M. Félis, où il demeura pendant un an. Plus tard, il fut admis dans la classe d'orgue et d'improvisation de M. Benoist, oiî il demeura pendant environ six mois. Il n'a jamais fait partie de la classe de Lesueur, comme l'a dit un de ses biographes, sur ce point mal renseigné.
Une seule chose favorable advint à Félicien David pendant cette dure période de sa vie. Un bon numéro tiré au sort l'exempta de la conscription ; heureusement pour lui-même, pour l'art musical, et aussi pour la conscription, car il eût fait, tout le prouve, un soldat des plus médiocres.
Sorti du Conservatoire aux vacances de 1831, Félicien David n'a reçu l'enseignement régulier de la composition que pendant dixhuit mois; et quand nous disons composition, nous allons trop loin; c'est harmonie et contrepoint qu'il faudrait dire. Personne ne lui a jamais enseigné l'instrumentation et ce qu'on nomme la haute composition. Nous conterons plus tard de quelle manière et dans quelles circonstances il s'est assimilé l'art de l'orchestre, où il excelle. En attendant, contentons-nous de renvoyer à ses œuvres. Elles prouvent mieux que toutes les affirmations du monde le parti qu'il a su tirer des leçons de ses professeurs.
Les leçons reçues et données, la double étude du contrepoint et du piano, les soucis, les privations, la misère, rien ne put empêcher l'infortuné musicien de se livrer à la composition. De cette triste
époque de sa vie datent un Ave Veruniy qui fut exécuté dans sa ville natale, et un Lauda Sion en contrepoint fleuri, double et renversable sur un plain-cliant de Saint-Sauveur. Il écrivit aussi la moitié d'une partition d'opéra sur un livret qui lui avait été confié par un jeune littérateur, ignorant, comme lui, les obstacles dont les abords de nos théâtres lyriques sont hérissés ; mieux informé de ces obstacles, il abandonna livret, librettiste et partition, et, certes, il fît bien d'agir de la sorte en 1831. C'est le 22 novembre 1851, vingt après cette velléité de composition théâtrale, c'est-à-dire sept ans après l'immense succès du Désert, qu'il a pu faire jouer son premier opéra : la Perle du Brésil, au Théâtre Lyrique, dont ce charmant ouvrage a essuyé les plâtres et assuré l'existence, en lui donnant la consécration artistique.
Le grand courage de Félicien David ne résista pas sans quelques défaillances aux assauts réitérés de la misère. A cette époque, il écrivait à l'un de ses amis d'Aix :
« Quant à l'argent, puisqu'il en faut parler, c'est de mal en pis ; cela va toujours par gradation descendante-, ce qu'il y a de certain, c'est que je suis bientôt à bas. J'ai été malade pendant trois semaines; c'étaient des maux de reins, la fièvre et un malaise dans tout le corps. Cette maladie a été provoquée par les chagrins que j'ai eus, par la mauvaise nourriture des restaurants de Paris et l'humidité continuelle qui règne ici. Aussi, pourquoi ne suis-je pas un peu plus riche? Il me semble qu'une aisance raisonnable pour un artiste me ferait beaucoup de bien. Je ne parle pas du corps, partie de nous-mêmes qui influe cependant beaucoup sur notre intelligence, mais mon imagination s'en porterait beaucoup mieux; car, comment veux-tu qu'une tête, sans cesse occupée des besoins matériels puisse agir librement? Ma foi! je dis que la misère tue l'imagination! «
Voyez-vous l'arliste! Ce n'est pas pour son corps qu'il regrette (le manquer du plus strict nécessaire, c'est pour son imagination.
Cette lettre navrante a son pendant. J. J. Rousseau, s'excusant de
la modicité d'un petit cadeau qu'il envoie à sa bienfaitrice, lui écrit : « Je voudrais vous en envoyer davantage , mais tout est si cher ici, et surtout le pain! »
Hélas ! le pain est bien cher, en effet, bien rare, bien dur, au commencement, et parfois au milieu et à la fin, de la carrière des véritables artistes.
LE SAINT-SIMOIS ISME. — LA HUE MO^SIGjNY.