‹ F. David, coup d'oeil sur sa vie et son œuvreChapitre 5 sur 11 · MÉNILMONTANT · texte numérisé non relu

MÉNILMONTANT

Une position si précaire, des privations si dures, une si grande misère, tranchons le mot, préparaient médiocrement Félicien David à trouver que tout fût pour le mieux dans la meilleure des sociétés possibles. Aussi un peintre, M. Justus, dont il avait fait la connaissance, n'eut-il pas beaucoup de peine à l'incliner vers la doctrine qui avait pour but de classer chacun selon sa capacité, et de récompenser chaque capacité selon ses œuvres.

Préparé de la sorte, notre musicien se laissa tout doucement conduire aux réunions des saint- simoniens dans les salons de la rue Monsigny, vers la lin de l'année 1831 , et bientôt il adopta tout à fait leur doctrine, qui venait de se transformer en religion.

Avec ses frères en Saint-Simon, Félicien David trouva ce qui lui manquait plus encore que le pain : un auditoire intelligent, sympathique, passionné, capable de comprendre et de sentir vivement ses inspirations, et de lui en suggérer de nouvelles. Dans leurs réunions, il chanta, il improvisa sur le piano, et reçut du succès l'im-

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pulsion qu'il lui fallait pour composer et rajeunir incessamment son répertoire.

Il y produisit une sensation irrésistible, si nous en jugeons par tous les témoignages venus jusqu'à ïious, et particulièrement parle chaleureux éloge que faisait de ses œuvres et de son talent d'interprétation, pendant un séjour à Bordeaux, au printemps de 1832, une des personnes que nous avons le plus chéries en ce monde, qui fut pour nous une bonne et tendre sœur, et que la cruelle mort vint arracher, à l'âge de vingt-six ans, à ceux qui l'aimaient, c'està-dire à tous ceux qui connaissaient son esprit et son cœur, alors que les présages d'un avenir certain lui promettaient une opulence sans bornes, dont sa bonté sans bornes aurait fait le plus généreux, le plus royal usage.

Eussions-nous qualité pour expliquer et juger la religion saintsimonieune, ce ne serait pas ici le lieu de le faire. Ce que nous pouvons, ce que nous devons dire, parce que cela tient par des liens intimes à notre sujet, c'est que, réunissant sous sa bannière des hommes jeunes, ardents, instruits, elle fut pour eux un puissant foyer de développement intellectuel ; l'avenir l'a bien prouvé. On y faisait, dans la discussion, table rase de l'ancienne société pour en projeter une nouvelle moins imparfaite, comme Descartes avait fait table rase de tous les principes de certitude acceptés de son temps, afin de trouver celui qui sert de base à l'immortel Discours de la Méthode. Tous les systèmes, toutes les idées, tous les projets y étaient incessamment proposés, repoussés, agités par des voix éloquentes, à la tribune ou dans des écrits répandus à profusion; encore une fois, nous ne nous permettons pas déjuger. Mais, à ne prendre une pareille effervescence que comme gymnastique de la pensée, il est certain qu'elle devait être féconde en résultats : et elle fut féconde.

Quelle différence pour Félicien David, par exemple, entre l'enseignement étroit, borné, froidement pédagogique du collège des jésuites d'Aix, et cet enseignement large, libre, généreux, soûle-

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vant, dans des discussions ardentes, toutes choses, et plusieurs autres encore, critiquant amèrement les défauts de l'organisation sociale, proposant les remèdes, et cherchant à prouver leur efticacité par des arguments tirés de toutes les sciences, par des aspirations évoquées de tous les désirs, de toutes les souffrances, de tous les sentiments!

Il y puisait avec ardeur, et son esprit méditatif y trouvait sans cesse des aliments nouveaux. Certes, il n'apprenait pas tout, mais il apprenait à tout comprendre, et cette élaboration féconde le préparait à tout exprimer.

La perspective que lui offrait la religion saint-simonienne naissante était, d'ailleurs, bien faite pour enflammer un compositeur qui sentait quelque chose en lui, et qui cherchait l'occasion la plus favorable -de faire jaillir ce quelque chose. Cette religion, comme toutes les religions, ne pouvait se passer d'une musique liturgique appropriée à son caractère. Créer le type de cette musique, être en quelque sorte le saint Ambroise, le saint Grégoire, le Palestrina ou le Luther des chorals du saint-simonisme, telle fut la mission offerte à Félicien David par les circonstances, saisie par lui avec toute l'ardeur de l'artiste, et accomplie avec toute la ferveur et la conviction du croyant.

A la suite d'un schisme, dont l'explication serait tout à fait inutile ici, un groupe assez nombreux de saint-simoniens fit une retraite à Ménilmontant, sous la direction de M. Enfantin, revêtu du titre de Père Suprême. Cette retraite avait pour but la préparation à l'apostolat et aux missions lointaines par la vie en commun, le renoncement à beaucoup de choses auxquelles on ne renonce pas volontiers, et la mise en pratique de certains principes, restés jusqu'alors à l'étal de théorie et de simple prédication. Ménilmontant fut le collège de la Propagande de la religion nouvelle.

La musique et Félicien David eurent beaucoup à faire dans cette retraite, ouverte aux visiteurs deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, et où la foule accourait. Il fallait créer tout un réper-

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toire de chœurs religieux, dignes, par leur beauté, de donner un grand prestige aux cérémonies. Il fallait aussi, chose plus pénible, enseigner ces chœurs aux frères, presque tous gens de sciences exactes ou positives, mathématiciens, ingénieurs, économistes, et peu ou point musiciens.

Astreints à un régime exceptionnel, les saint-simoniens à Ménilmontant employaient les loisirs que leur laissait leur préparation à l'apostolat, à faire en triple la copie de leurs archives, à s'instruire mutuellement par des leçons fraternelles, et à étudier les chœurs écrits par Félicien David. M. Tajan-Rogé,qui précédemment avait été violoncelliste à Torchestre de rOpéra-Comique, remplissait, avec un zèle à toute épreuve et en pleine connaissance de cause, les dures fonctions de répétiteur. Avec un personnel de quarante choristes improvisés,dont vingttoutauplus remplissaient les principales conditions de voix et d'aptitude instinctive, mais dont pas un peut-être n'aurait pu lire sa partie à première et même à seconde vue, il était parvenu à constituer un ensemble relativement merveilleux.

M. Lambert, le futur fondateur de FEcole Polytechnique du Caire, le futur bey, leur faisait des cours de mathématiques et d'astronomie.

Rempli d'une ardeur indicible, poussé par un incessant désir de composer, Félicien David saisissait toutes les occasions, tous les prétextes, pour écrire de la musique ; au besoin, il les aurait fait naître.

Les occasions, certes, étaient fréquentes. Un jour, c'était la cérémonie du renvoi des domestiques ; tant d'hommes de science et d'avenir, qui presque tous sont arrivés depuis aux plus éminentes positions, avaient voulu, dans leur communauté, se servir euxmêmes, à tour de rôle, comme les soldats. Un autre jour, c'était la cérémonie de la prise d'habit; les solitaires avaient adopté un costume symbolique, composé d'une toque, d'une tunique bleue, d'un plastron blanc servant de gilet, et d'un large pantalon retenu par ne ceinture ; la ceinture était l'emblème de l'apôtre voyageur; le

plastron, qui se boutonnait sur le dos, était l'emblème de la fraternité, parce qu'on ne pouvait le vêtir sans le secours d'une main amie. C'était aussi l'inauguration du temple, c'est-à-dire d'un vaste cirque, ménagé dans le jardin au moyen de terrassements exécutés par les frères, qui, pendant leur labeur, chantaient le Chœur du travail du temple^ intercalé depuis dans le Christophe Colomb, avec les nouvelles paroles, Amis fidèles l

Avant et après chaque repas, le chœur chantait. Pendant le repas, Félicien David improvisait au piano. Les jours on la maison de Ménilmontant était ouverte aux visiteurs, la foule se pressait pour assister à ces repas, plus avide de voir, sans doute, que portée à se convertir à la religion nouvelle, mais toujours respectueuse. Lorsque le chant du chœur annonçait l'entrée du Père Suprême , sur un simple signe du maître des cérémonies, toute l'assistance se découvrait.

Exécutants, public, circonstances capables d'exciter sa faculté de compositeur, sujets à traiter, rien ne manquait à Félicien David dans ce milieu singulier et sympathique de Ménilmontant, où il représentait l'art à lui tout seul, ou peu s'en faut, et oii sa personnalité de musicien devait se développer chaque jour.

Lorsque M. Edmond Talabot mourut du choléra, on lui fit des funérailles où le public fut admis. Pendant que la foule silencieuse passait lentement devant le corps de l'infortuné jeune homme, exposé, revêtu du costume saint-simonien, dans une sorte de chapelle ardente, Félicien David exhalait sa douleur au piano par des improvisations, dont les auditeurs ont gardé le plus touchant souvenir.

A tout il mêlait sa musique, même aux éloquentes prédications faites à la foule par M. Emile Barrault, du haut du monticule du Cirque nommé le Temple. Ces prédications étaient entremêlées de chœurs et de préludes que l'infatigable maître de chapelle de la nouvelle croyance exécutait sur son piano. Ces préludes, séparant les points d'un discours religieux, ne sont pas sans précédents. Haydn composa son œuvre immortelle des Sept Paroles dans un but semblable.

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Peut-être rignorait-on alors à Ménilmontant. On y était bien éloigné, d'ailleurs, de chercher à imiter quoi que ce soit; tout s'y faisait d'inspiration, tout y était suggéré par les circonstances.

Un jour, le Père résolut de s'absenter, afin d'habituer la famille à se passer de lui au besoin, et à garder l'obéissance hiérarchique envers les frères aînés. Son absence dura six jours. Lorsqu'il revint à la maison de Ménilmontant, un chœur, à la fois solennel et joyeux, accueillit son entrée. Les voix chantaient Père, salut î et gloire à Dieuî Félicien David avait composé ce chœur, M. Tajan-Rogé l'avait fait répéter, et les choristes l'avaient appris en six jours , pour faire une surprise au Père.

Pendant que les saint-simoniens chantaient ainsi Père, salut! dans leur retraite de Ménilmontant, le 6 juin 1832, les roulements du tonnerre, mêlés au bruit lointain des canons de la guerre civile, leur faisaient un accompagnement terrible. A Paris, la double épouvante causée par le choléra et l'émeute ; à Ménilmontant, les chants d'allégresse de la famille revoyant son chef. Quel contraste !

On deviendrait facilement surabondant si l'on voulait raconter tous les faits qui, pendant le séjour de Félicien David à Ménilmontant, lui ont fourni.l'occasion, avidement saisie, de donner carrière à son ardent désir de composer. Mais il faut se borner. Nous demandons cependant la permission d'ajouter à ce que nous avons déjà dit une dernière anecdote, plus singulière assurément que toutes les autres.

Un soir, le compositeur aperçut des lumières dans le jardin. Il approcha de ceux qui les portaient : l'un, immobile, tenait un flambeau ; le second marchait en décrivant de grands cercles autour du porte-flambeau, mais en marchant, semblable au plus célèbre officier du convoi de Marlborough, il ne portait rien; un troisième, M. Duguet, le plus intrépide valseur delà communauté, muni d'une lanterne, tournait rapidement autour de celui qui marchait en décrivant les grands cercles.

Qu'était-ce? Purement et simplement une démonstration d'as-

tronomie que faisait M. Lambert aux élèves de son cours. L'iUimobile porte-flambeau représentait le soleil ; le marcheur, la terre accomplissant son évolution autour de l'astre-roi, et le valseur portant une lanterne, la lune tournant autour de la terre.

Le professeur ordonnait en termes brefs les évolutions qui devaient produire les levers, les couchers du soleil et de la lune, les saisons et les éclipses.

Félicien David regardait de tous ses yeux, écoutait de toutes ses oreilles, absorbé dans une profonde contemplation.

« Comment trouves-tu mon petit ballet astronomique? lui dit M. Lamber.t en lui posant la main sur l'épaule.

— Incomplet! répondit le compositeur; il y manque la musique : mais je vais la faire ! »

Et il la fit ; c'est un chœur pour voix d'hommes sans accompagnement, qui finit par une vocalise, dont l'auteur s'était réservé l'interprétation ; il excellait comme chanteur dans cette délicieuse vocalise. Ce chœur, qui reçut naturellement le nom de Danse des Astres, fut composé sur les explications du professeur d'astronomie, mises en prose cadencée. Quinze ans plus tard, le 8 décembre 1844, il a tenu dignement sa place, sous le titre de Chant du Soir, au concert où le Désertai été entendu pour la première fois (1).

Les rieurs peuvent s'en donner à cœur joie; pour notre part, nous ne rions pas, nous admirons de toute notre force cette leçon d'astronomie si originale, si frappante, si bien faite pour introduire les notions de la science dans l'esprit des élèves : que n'enseignet-on toutes choses de cette manière à la fois positive et charmante ! Nous admirons aussi cet insatiable besoin de produire, qui faisait trouver dans tout à Félicien David des sujets de composition ; dans tout, même dans des leçons d'astronomie, qui furent désormais continuées aux sons de sa musique.

(1) Les chœurs composés à Ménilmontant par Félicien David furent gravés à l'époque par les soins de la coramunauté saint-simonienne, et chacun de ses membres en avait reçu un exemplaire.

C'était un beau rêve que cette vie retirée, singulière, inspirante, ûii l'artiste, dégagé des soucis de la vie matérielle, aimé, soutenu, admiré par sa famille religieuse, cherchait et trouvait incessamment des occasions et des sujets. Or, les beaux rêves ne durent guère; le cruel réveil les vient bientôt dissiper. Entré le 10 mars 1832 à Ménilmonlant, Félicien David en sortit à la fin de décembre de la même année, au moment oii des poursuites judiciaires furent dirigées contre les saint-simoniens. Puis, après avoir assisté aux débats de leur procès, il partit pour l'Egypte avec ce groupe de pionniers de la civilisation, qui allaient dès lors préparer le projet du percement de l'isthme de Suez.

Plus prompt ou plus heureux que ses compagnons de voyage, l'artiste a réalisé sa part de l'entreprise bien longtemps avant eux. Les navires ne vont pas encore de la Méditerranée à la mer Rouge ; ils iront bientôt, Dieu merci! mais la barrière qui séparait l'aspiration musicale de l'Orient de celle de notre Europe est détruite depuis le jour oià les deux arts se sont rencontrés et fraternellement étreints dans l'œuvre du Désert.

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