‹ F. David, coup d'oeil sur sa vie et son œuvreChapitre 6 sur 11 · JAFEA. RAMLEH. JÉRUSALEM. ALEXANDRIE. LE · texte numérisé non relu

JAFEA. RAMLEH. JÉRUSALEM. ALEXANDRIE. LE

CAIRE. LE HAREM. — l'iSTHME 1)E SUEZ. LA PESTE.

— LE DÉSERT. GAZA. SIDON. ~ SAINT-JEAN d'aCRE.

— REYROUTH.

Leur maison de Ménilmontaat fermée, leurs chefs condamnés à la prison, les sainl-simoniens, voyant que toute issue était, pour le moment, interdite à leurs doctrines en France, résolurent de s'expatrier. Beaucoup d'entre eux se dirigèrent vers l'Egypte. Ils se proposaient de rendre sa splendeur première à ce pays, qui fut le grenier d'abondance du monde, antique, par la science pure ou appliquée aux grandes entreprises d'utilité publique.

« Ce fut, dit M. Charles Sauvestre (1), un véritale apostolat, y compris le martyre, tel du moins que peut le comporter notre civilisation. Ou abandonnait sa fortune à la communauté, et l'on partait, sur l'ordre du Père, à pied, le sac sur le dos, le bâton à la main, comme le prolétaire qu'on voulait rehausser ; on se mêlait à

(1) Mes Lundis^ par M. Ch, Sauvestre [Opinion Nationale du 11 mars 1863).

ses travaux; on ne se bornait pas à des discours, on prêchait d'exemple. Tel officier du génie allait tourner la meule à Lyon, au grand ébahissement du coutelier son maître. Folie, dira-t-on, mais folie sublime, comme la foi seule peut en enfanter.

» ...La communauté établie à Ménilmonlant fut traduite en police correctionnelle, et l'on vit passer, à travers la ville, ces jeunes hommes beaux, intelligents, calmes sous les risées, portant bravement le costume qu'ils avaient adopté. Ils se rendaient au Palais de Justice.

» Plus tard, renonçant à vaincre ici, ils s'en allèrent vers l'Orient, et y portèrent la fécondité de leur génie. Ce fut une seconde expédition d'Egypte. Par eux, la France eut la gloire de donner, une seconde fois dans le même siècle, la vie à la vieille terre des Pharaons. Elle allait, sous leurs mains, se transfigurer tout entière. Le grand Nil, barré, avait trouvé son maître. Désormais, ses ondes fertiles furent savamment distribuées, et tout le long de l'immense vallée, une ligne de télégraphes rendait partout présente la pensée qui dirige, prévoit, répare, assure l'ordre et la sécurité. Le canal de Suez, dont le projet remonte à cette époque, et dont il faut rapporter la pensée première à M. Enfantin, n'était qu'une partie de ce plan immense de régénération.

» Malheureusement, il est difficile de rien fonder sur la domination des Turcs. Le barrage du Nil n'est aujourd'hui qu'un pont splendide en un lieu désert; l'École polytechnique, établie par Lambert-Bey, n'existe plus que dans le souvenir. Les télégraphes sont brisés, l'Observatoire du Caire est abandonné , l'École de médecine fermée, ainsi du reste, sauf le canal de Suez, dont M. de Lesseps a si vigoureusement repris le projet, et qui. Dieu merci, sera une propriété internationale. »

Félicien David quitta Paris pour se rendre en Egypte avec une petite troupe où figurait l'éloquent M. Emile Barrault. Au lieu de ses quarante choristes de Ménilmontant , le musicien ne trouva parmi ses compagnons de voyage que les éléments d'un quatuor

vocal. Chemin faisant, il perlectionna le plus possible ce quatuor, et donna des concerts avec son concours dans les principales villes qu'il traversait.

On lit dans l'article Félicien David de la Biographie universelle des Musiciens., par M. Félis, que le produit de ces concerts était versé dans la caisse commune des saint-simoniens. Rien n'est plus exact, sauf un détail sans importance aucune : ces concerts étaient absolument gratuits.

A Lyon, les apôtres voyageurs furent très-bien reçus par les partisans de leur doctrine. L'un d'eux, M. Chavan, facteur de pianos, fit présent à Félicien David d'un piano droit à cinq octaves et demie, construit dans les meilleures conditions pour résister aux chocs de la route et aux effets des températures brûlantes. Ce piano, garanti par une caisse d'emballage très-ingénieusement combinée, a partout suivi l'artiste dans ses pérégrinations, lui a partout fourni des ressources et des consolations. C'était, sauf la difficulté plus grande du transport, comme la harpe du nouveau troubadour.

A Lyon, la troupe saint-simonienne prit une barque pour atteindre Avignon. Elle y arriva un dimanche matin. Il s'agissait de traverser en costume cette ville fanatique, dont la populace s'est rendue tristement célèbre dans les annales par l'assassinat du maréchal Brune. Pour comble de mauvaises chances, les portefaix étaient à la campagne ce jour-là, Sympathiques à la doctrine nouvelle, ils auraient très-certainement pris la défense des voyageurs en cas d'attaque; mais des apôtres ne reculent pas. Marchant en bon ordre, d'un pas tranquille, le visage calme, la petite troupe, assaillie par dés clameurs féroces et une grêle de pierres, lancées heureusement par des ivrognes incapables de les bien diriger, menacée par des énergumènes brandissant des couteaux, la petite troupe alla d'un bout à l'autre de la ville sans changer d'allure et d'attitude. Un seul signe de frayeur, un seul mouvement précipité, et c'en était fait de ces nobles jeunes gens. Saisis de respect

à la vue d'un si mâle courage, des invalides, qu'ils rencontrèrent en route, leur rendirent les honneurs du salut militaire. Félicien David sortit de cette bagarre avec un doigt légèrement blessé d'un coup de pierre.

A Marseille, les choses se passèrent tout autrement pour les saint-simoniens. Le concert qu'ils y donnèrent fut l'occasion d'une ovation chaleureuse. On fit en leur honneur un grand banquet, et, le 22 mars 1833, le navire la Clorinde, sur lequel ils se rendaient à Constantinople, fut escorté, jusqu'à la pleine mer, par des barques d'où leurs amis leur renouvelaient les souhaits de bon voyage.

Le souvenir de cette scène touchante n'est peut-être pas étranger à la disposition si frappante de vérité que Félicien David a su donner au tableau des adieux, placé à la fin de la première partie du Christophe Colomb.

Arrivés à Constantinople sans aucun incident, les douze apôtres de la nouvelle croyance louèrent une maison dans le faubourg grec de Beschich-Tasch. Le vendredi qui suivit leur arrivée, ils allèrent voir passer le sultan, qui, selon l'usage, se rendait à la mosquée, entouré de son brillant cortège. Le magnifique commandeur des croyants ayant remarqué le costume singulier des saint-simoniens, demanda vivement à son favori Achmet-Pacha ce qu'étaient ces étrangers. Celui-ci répondit en tremblant qu'il l'ignorait.

« Comment, chien ! s'écria Sa Hautesse, il y a des étrangers dans ma capitale, et tu ne sais pas ce qu'ils sont ni ce qu'ils viennent faire? »

On imagine assez la haine qu'un favori, traité de la sorte, doit nourrir à l'endroit des personnes qui l'onl fait tomber dans la disgrâce de son tout-puissant seigneur et maître. Le bel Achmet-Pacha fut d'autant plus sensible à cette disgrâce, qu'il jouissait alors de toute la faveur du sultan, dont la volonté l'avait soudainement élevé, par un de ces jeux de la fortune dont l'histoire de l'Empire Ottoman offre de nombreux exemples, de la condition de simple batelier à celle de ministre.

11 l'aut, (J 'ailleurs, être juste envers luut le monde, môme envers la justice turque, l/émoi du sultan était en partie motivé. A ce moment, l'armée égyptienne victorieuse, commandée par Ibrahim, campait à deux journées de Constantinople. En pareille situation, la présence d'étrangers vêtus d'un costume insolite devait attirer la question, et même la dure réplique du sultan, qui craignait de voir, d'une minute à l'autre, la Sublime Porte du sérail franchie par les soldats d'Ibrahim.

En homme qui fait passer avant tout les devoirs de la courtoisie, Achmet-Pacha, flanqué d'un drogman et d'une escorte, s'empressa d'aller rendre une visite amicale aux saint-simoniens dans leur petite maison du faubourg grec, où les meubles brillaient surtout par leur absence. Mettant de coté la grandeur de son rang et le cérémonial turc, il s'introduisit sans façon, s'accroupit sur le premier matelas venu, et, jetant un coup d'oeil sur le logis, il s'écria, du ton d'un bon camarade, qu'il avait ouï parler des illustres étrangers chez lesquels il avait l'insigne honneur d'être admis, qu'il connaissait de réputation leur science et leurs louables projets, qu'il n'avait pas voulu perdre une minute pour se donner la grande joie de profiter de leur conversation, que, ne pouvant souffrir qu'ils fussent logés d'une manière si peu conforme à leur mérite, il leur offrait, dès le lendemain, l'hospitalité dans son palais, et qu'en attendant, il leur laissait une garde chargée de les garantir des outrages possibles de la populace. Puis il partit en leur prodiguant tous les témoignages du plus vif intérêt, eu faisant un éloge pompeux de l'École polytechnique, dont plusieurs d'entre eux étaient les élèves, et en refusant leurs remercîments avec une bonhomie charmante.

Nos douze saint-simoniens s'endormirent tout joyeux de la bonne aubaine.

Le lendemain matin, ils furent réveillés par le bruit de crosses de fusil frappant contre la porte avec toute l'aménité turque. Un drogman leur transmit l'ordre de suivre la garde sans perdre un

inslant, et, arrivés au palais d'Achmel-Pacha, on leur déclara, sans autre préambule, qu'ils étaient prisonniers.

L'aventure tournait au sérieux. Elle prit une teinte tragique à la brusque entrée dans la salle basse du Palais, transformée en prison, d'un homme chargé de chaînes, hâve, haletant, en proie à la frayeur la plus terrifiante, qui criait d'une voix lamentable : « Sauvez-moi la vie, mes bons seigneurs! Foriez témoignage pour moi ! On veut me couper la tcte. Je suis innocent, vous le savez bien! »

Cet homme était le drogman que les saint-simoniens avaient pris à leur service depuis leur arrivée à Constantinople. La police du pacha s'était emparée de ce pauvre diable, et lui avait fait subir un interrogatoire, pendant lequel les plus terribles menaces et d'assez mauvais traitements lui avaient été prodigués. Connaissant les autorités à qui il avait affaire, sa frayeur était véritablement bien excusable. 11 fut plus tard relâché sans autre dommage.

Munis de passe-ports réguliers , n'ayant commis aucune action répréhensible, les saint-simoniens réclamèrent avec une énergique indignation contre le traitement dont ils étaient l'objet. Après bien des pourparlers, il leur fut permis d'invoquer la protection de l'amiral Roussin, alors ambassadeur de France à Constantinople; cette protection leur valut, non une mise en liberté pure et simple, mais au moins la fin de leur détention, qui avait duré quatre jours.

La capitale des Osmanlis fut enfin délivrée de la présence de ces douze étrangers en jaquette, qui faisaient trembler, au dire des autorités turques, la Sublime-Porte dans ses gonds. On les jeta sur une barque non pontée, dont une certaine quantité d'olives et d'oignons formait toutes les provisions de bouche. Ils voguèrent dans les Dardanelles. Où allaient-ils? Ils l'ignoraient, et le patron de la barque lui-même ne le savait pas mieux qu'eux. Au départ, on lui avait remis des ordres cacbetés, qu'il ne devait ouvrir qu'à la première station. A cette station, on les plaça sur une seconde barque non pontée, dont le patron était également chargé d'ordres

cachetés; et toujours, pour toute provision, les oignons inévitables et leurs fidèles compagnes les olives. A chaque station nouvelle, le même transbordement avait lieu dans les mêmes conditions.

C'est en naviguant de cette manière pittoresque sans doute, mais assurément peu confortable, que les saint-simoniens, d'échelle en échelle, atteignirent Smyrne; ils s'étaient arrêtés à Ténédos, Mytilène, Rhodes, Phocée, et dans beaucoup d'autres endroits. Plusieurs fois le gros temps avait obligé les patrons des barques à rentrer au port, et à relâcher pendant trois ou quatre journées, jusqu'au retour de la bonace.

A Smyrne, on dit aux saint-simoniens qu'ils étaient libres d'aller oii ils voudraient, sauf à Conslantinople. Quelques-uns d'entre eux restèrent avec Félicien David. Les autres partirent pour diverses destinations.

Le soir, au moment oii les habitants de Smyrne respirent nonchalamment la fraîche brise sur les terrasses, Félicien David faisait monter son piano sur la sienne, et, se livrant à son inspiration, improvisait, de la voix et des doigts, des cantilènes, des préludes, des fantaisies de toute sorte. Le profond silence delà \ille orientale, à cette heure de dolce far-niente^ permettait de l'entendre de loin. Ces concerts improvisés de la terrasse produisirent un effet magique et furent un événement dans la paisible cité, oii, certes, les concerts sont encore plus rares que les événements.

On ne parla plus d'autre chose que du musicien français. Souvent, dans la rue, des bouquets lancés par des mains invisibles venaient tomber à ses pieds. Dévoré par les punaises dans la première maison qu'il avait habitée, il était, dans la seconde, désolé par les moustiques. Le séjour de l'Orient ne va jamais sans ces sortes de poésies. 11 en avait la fièvre, et ne donnait plus régulièrement les concerts de la terrasse. Touchée de son sort, contrariée dans son dilettantisme, la maîtresse d'une maison voisine fit remettre une superbe moustiquaire au compositeur, et les concerts reprirent désormais sans interruption.

- 5li —

Le séjour de Félicien David à Smyrne se prolongea pendant les (rois mois de mai, juin et juillet 1833. Les concerts de la terrasse lui avaient procuré quelques leçons à donner à un ou deux élèves. Il vécut du modique produit de ces leçons, lui qui sait vivre de si peu. M. Alrik, le sculpteur, qui devait faire plus tard le buste du vice-roi d'Egypte, partageait le logis du musicien, et, préludant à déplus hautes destinées, payait sa part de loyer en modelant le buste du propriétaire.

C'est à Smyrne que Félicien David a composé les premiers morceaux de piano du recueil publié, plus tard, sous le titre : les Brises d'Orient.

A la fin du mois de juillet, notre voyageur prit passage avec MM. Barrault et Granal sur un navire turc, qui portait à Jafîa (les chrétiens arméniens se rendant en pèlerinage à Jérusalem. Le voyage s'effectua sans accident, et bientôt Félicien David foula le sol biblique de la Syrie.

Félicien David, MM. Barrault et Granal acceptèrent, pour les (juelques jours qu'ils devaient passer à .laffa, l'hospitalité chez M. Damiani, agent consulaire. Ce singulier personnage, dont M. de Lamartine a parlé dans son Voyage en Orient^ portait un costume composite, qui était comme le rendez-vous d'objets provenant des principaux vestiaires de l'univers, et parlait un langage mélangé où se trouvaient des mots de sept ou huit idiomes. Causer avec lui (levait être une rude besogne pour tout le monde, et particulièrement pour notre musicien, qui n'a pas un goût bien accentué pour l a causerie.

Le fils de M. Damiani, atteint d'une fièvre intermittente, languissait dans son lit. Félicien David proposa de faire un peu de musique pour le distraire. La proposition fut acceptée avec le plus grand empressement. On roula le piano voyageur dans la chambre du pauvre jeune homme, et le musicien joua et chanta sous la dictée de l'inspiration du moment. L'effet produit par cette improvisation sur M. Damiani fils, qui ne s'é'ait jamais trouvé, comme

on dit, à pareille fête, dépassa toutes les espérances. Lorsque le compositeur, fatigué, faisait mine de s'interrompre, le malade lui lançait des regards attendris, et lui disait d'une voix suppliante : « Encore l encore l »

Le lendemain, M. Damiani fils étaitguéride sa fièvre intermittente.

Félicien David, M. Granalet M, Emile Barrault ne voulaient pas, on l'imaginera facilement, quitter la Syrie sans visiter Jérusalem. Selon la coutume du pays, ils enfourchèrent des ânes, qui les conduisirent à peu près au quart du chemin de la ville sainte. Là, ils s'arrêtèrent au couvent espagnol de Ramleh, où, d'après la règle, ils devaient recevoir l'hospitalité pendant trois jours, et trouver des chevaux pour aller jusqu'à Jérusalem.

D'aventure, ils rencontrèrent dans la cour du couvent de Ramleh un instructeur français des troupes du vice-roi d'Egypte. Aussitôt conversation de se lier, propos d'aller leur train, questions surtout de tomber dru comme grêle : « Qui êtes-vous? où allez-vous? pourquoi ce costume? Ah I vous êtes saint-simoniens I j'ai beaucoup entendu parler des saint-simoniens. Je vous connais de réputation. Vous êtes de très-bons garçons ; vous voulez le bonheur de tout le monde; c'est un excellent sentiment. Vous venez sans doute ici pour chercher la femme libre. Vous avez mal choisi le pays. Toutes les femmes y sont claquemurées, voilées et surveillées par des gaillards qui ont la voix plus douce que le cœur. Touchez là, je suis bien aise d'avoir rencontré des compatriotes et d'avoir vu des saint-simoniens une fois dans ma vie. Depuis six mois je n'avais trouvé l'occasion de causer. »

Et voilà notre brave instructeur qui s'en donne à cœur joie. Malheureusement, il ne se contenta pas de dépenser ses économies de verbiage avec les voyageurs. Tout fier d'avoir quelque chose de nouveau à dire, il alla trouver le supérieur du couvent, et tint à honneur de lui expliquer, à sa manière, ce qu'étaient les saint-simoniens et la religion nouvelle qu'ils prétendaient fonder. L'effet de cette révélation fut terrible.

Félicien David, M. Granal et M. Emile Rarrault se partageaient fraternellement et paisiblement l'omelette de l'hospitalité, qu'on leur avait servie sur une table du réfectoire. Ils virent entrer le supérieur furieux, suivi du cuisinier plus furieux encore s'il est possible. Le supérieur, hors de lui, les régala d'un discours en latin dans lequel il les traitait d'apôtres de Satan, de missionnaires de Belzébuth, de prédicateurs de l'enfer; entre autres choses peu consolantes, il leur dit que leur vie était dans sa main, mais que, dans son inépuisable charité, il se contentait de les chasser immédiatement du couvent.

Et le cuisinier, les regardant d'im air farouche, portait de temps en temps une main frémissante sur le manche du coutelas dont sa ceinture était ornée.

En orateur ferré sur la réplique, M. Emile Barrault, sans s'émouvoir, gratiOa le supérieur d'une riposte en latin, qui adoucit un peu le terrible moine et l'effrayant cuisinier, dont la physionomie et les mouvements se réglaient sur la physionomie et l'attitude de son supérieur. Grâce à l'éloquence cicéronienne du voyageur, il fut convenu qu'il pourrait avec ses compagnons passer la nuit au couvent, et avoir des chevaux le lendemain matin. Mais les trois jours de l'hospitalité réglementaire furent pour eux réduits à un seul.

Il faut s'arrêter un instant sur cette scène étrange pour admirer la grande utilité do l'éducation classique. Si Félicien David n'avait pas employé les plus belles années de sa jeunesse à l'étude de la langue latine, il aurait été privé de l'avantage de comprendre les injures que lui prodiguait en cet idiome le supérieur du couvent de Ramleh. C'est, au reste, la seule occasion de sa vie où la connaissance du latin lui ait été de quelque secours.

ATérébinthe, sur la route de Ramleh à Jérusalem, les trois touristes eurent la désagréable surprise d'entendre siffler des balles à leurs oreilles. Informations prises, ils découvrirent que les gens de Térébinthe célébraient une grande fêle, qu'ils se divertissaient, selon l'usage, en faisan t^ar/ér la poudre, et que, pour pousser leur

divertissement à ses dernières limites, ils chargeaient leurs fusils à balle.

Arrivés à Jérusalem, Félicien David, M. Granal et M. Emile Barrault reçurent l'hospitalité pour trois jours au couvent latin, dont le supérieur, homme très-distingué, leur dit qu'il était instruit de l'algarade de son confrère de Ramleh, et qu'il désapprouvait sa manière de parler et d'agir.

Us employèrent ces trois jours à visiter les lieux saints, et, le plus qu'ils purent, les curiosités de la ville et des environs; ils auraient bien voulu pousser leurs excursions jusqu'à la mer Morte, mais un chef de brigands, qui tenait alors les routes avec sa troupe, arrêtait les voyageurs, les laissait passer s'ils avaient une rançon de trois ou quatre cents francs à lui fournir, ou leur faisait trancher la tête tout net s'ils étaient hors d'état de disposer de cette petite somme en sa faveur.

Les trois pèlerins, qui ne portaient pas de grosses provisions d'argent dans leur escarcelle, et qui, naturellement, tenaient à n'avoir pas la têle tranchée, renoncèrent, non sans regrets, à leur projet de pousser jusqu'à la mer Morte ; ils retournèrent à Jaffa, oi^i ils s'embarquèrent sur une djerme, sorte de barque non pontée, qui portait un chargement de pastèques à Alexandrie.

Dans la ville des Ptolémées, Félicien David rencontra quelquesuns de ses frères de Ménilmontant. Il vécut en commun avec eux, et trouva quelques leçons à donner. Après quatre mois de séjour, il partit pour le Caire, où il reçut l'hospitalité d'un négociant français, et la paya de son mieux en donnant des leçons de musique aux enfants de son hôte. Il habitait au Vieux-Caire une petite maison, située au bord du Nil, qui fut plus tard occupée par Lambert-Bey. Comme à Smyrne, il chantait et jouait du piano le soir sur sa terrasse ; un de ses compagnons, M. Granal, dont les souvenirs de voyage ont été publiés, au retour, dans le journal le Temps-, le montre, nouvel Orphée, charmant les barbares par les sons si nouveaux pour eux de son instrument.

Un jour, la chaleur était éLouffante, un horrible craquement se fait entendre ; il provenait du piano. L'artiste se précipite sur son instrument chéri, l'ouvre, l'examine avec la plus tendre sollicitude. Rien n'était rompu, ni même dérangé. Il en était quitte pour la peur. Mais il ne put remarquer, sans une prodigieuse surprise, que toutes les notes avaient baissé à peu près d'un ton, de sorte que le diapason avait été changé sans altération notable de l'accord.

Cet incident le jeta dans de grandes réflexions. Il comprit tout le danger que faisait courir à son piano et à sa santé une température ainsi capable de placer, d'un seul coup, des doubles bémols devant toutes les notes d'un instrument, et il prit le parti de regagner Alexandrie, que le voisinage de la mer préserve des chaleurs excessives.

Plus tard, il revint au Caire, où un emploi lui fut proposé. 11 s'agissait d'enseigner l'art du piano aux épouses du vice-roi. Ces beautés invisibles habitaient le harem situé dans la citadelle du Caire. Or, il y a loin de la ville à la citadelle. Le professeur demandait un cheval pour faire le trajet sans trop se fatiguer. Les distributeurs des munificences du vice-roi lui refusaient net le quadrupède si légitimement réclamé. L'obstination étant égale des deux côtés, la négociation ne pouvait manquer d'échouer. Mais un artiste, un voyageur curieux de toutes choses, devait saisir l'occasion de pénétrer dans ces retraites mystérieuses où nul ne pénètre, de voir face à face ces odalisques tant célébrées par les poètes, et que nul ne peut voir. Renonçant à sa juste demande, Félicien David sut sacrifier l'équitation à son penchant pour la contemplation des belles; il lui a fait bien d'autres sacrifices dans sa vie.

Il partit à pied pour donner sa première leçon, l'imagination pleine de toutes les fleurs de la poésie orientale. x\rrivé, on l'introduit dans ia salle des eunuques. Il attend; on ne lui dit rien. Il attend encore; on continue à ne lui rien dire. Prenant son courage à deux mains, il demande où sont ses élèves. — Ici! lui répond en arabe et d'une voix aiguë un personnage à la mine singulière, — Comment,

ici? réplique le musicien stupéfait. Los explications surviennent. 11 était sous-entendu que Félicien David devait donner ses leçons aux eunuques, lesquels étaient chargés de les transmettre aux sublimes épouses de S. A. le vice-roi.

Déçu dans toutes ses espérances, frappé de Timpossibilité de faire faire des progrès à ses élèves avec un pareil mode d'éducation, le professeur se mit derechef à réclamer le cheval avec une énergie toujours croissante; au besoin, il aurait réclamé des chameaux, des dromadaires, des palanquins, une escorte et des esclaves faisant brûler des parfums devant lui, pour échapper à l'ennui d'un enseignement si peu conforme aux saines doctrines de la pédagogie. Mais la demande du cheval suffit, et tout fut rompu.

Indépendamment de ses allées et venuc's d'Alexandrie au Caire, notre voyageur fit plusieurs excursions. Il visita les Pyramides, cela va sans dire. Il fut un jour surpris par le simoun dans une île du Nil. Il courut un grand danger en allant trouver M. Enfantin à l'isthme de Suez : des gens déguenillés et à la mine peu rassurante, vinrent assiéger un château abandonné et presque en ruines où il s'était réfugié avec son petit guide et son dromadaire pour prendre un peu de repos. Les quelques mots d'arabe qu'il savait suffirent à lui faire comprendre les mauvais desseins de ces malfaiteurs; il passa la nuit debout, le couteau à la main, écoutant le moindre bruit, et prêt à vendre chèrement sa vie. Cette attitude éloigna le péril, et, le jour venu, le voyageur put partir sans obstacle.

Au mois de février 1835, la peste éclata d'une manière terrible en Egypte. Il fallait, pour l'éviter, ou partir sans délai, ou s'emprisonner pendant trois mois dans une maison d'Européens, et y rester sans aucune communication possible avec le dehors. La perspective de cette ennuyeuse captivité, qui est le seul moyen connu de se préserver de l'épouvantable fléau, décida Félicien David à partir. Renonçant, avec de grands regrets, au projet d'une excursion dans la haute Egypte, il s'entendit avec M. Granal, le frère de son pre-

mier compagnon de voyage, et tous deux quittèrent le Caire le 18 février 1835. Alexandrie était ravagée par la peste. Il y mourait environ deux cents personnes par jour. On ne pouvait songer à s'y embarquer. Les deux fugitifs prirent des guides, des dromadaires, firent provision de riz, de dattes, de café, et cheminèrent dans le désert pour gagner la Syrie.

C'est un beau voyage, surtout lorsqu'on en est revenu. Plusieurs fois, Félicien David et M. Granal manquèrent d'eau. Ils étaient obligés de coucher dans les caravansérails, pêle-mêle pour ainsi dire avec les animaux. Ils préparaient eux-mêmes leur pilau, moulaient et faisaient bouillir leur café. L'auteur de ces lignes a eu l'avantage de voir le moulin à café dont s'est servi Félicien David pendant la traversée du désert. C'est un cylindre en cuivre, muni d'un tourniquet non fixé, qu'on renferme lorsqu'on a fini d'opérer. Rien ne ressemble mieux, sauf les dimensions, aux instruments que fuit avec une agilité sans pareille l'intrépide M. de Pourceaugnac.

Allant de la sorte, les voyageurs atteignirent enfin Gaza, où ils^ prirent des chevaux, qui les portèrent à Beyrouth par la route du littoraL Ils virent en passant l'antique Sidon et les ruines de Saint- Jean d'Acre, dont Ibrahim-Pacha avait fait le siège peu de temps avant.

A Beyrouth, où ils arrivèrent un mois après leur départ du Caire, il s'embarquèrent sur la Madona di Grazia, qui se rendait à Gênes. La mer était horrible. Deux bâtiments sardes, un brick e"l une goélette, venaient dé périr en vue des côtes. Il y eut plus de soixante naufrages dans cette partie de la Méditerranée au printemps de 1835. La traversée de la Madona di Grazia fut longue, fatigante et périlleuse. Ce bâtiment ne mit pas moins de quarante jours à franchir la distance de Beyrouth à Gênes.

Pendant son séjour dans le Levant, Félicien David n'a composé que les morceaux de piano du recueil commencé à Smyrne, et publié plus tard, comme nous l'avons dit déjà, sous le titre : les Brises d'Orient. Ce recueil était formé de sept livraisons. En Egypte,

il enrichit son imagination bien plus que son portefeuille. Certes, il y avait éprouvé de dures privations de toute sorte; la plus cruelle, celle qu'il ressentit le plus vivement, fut l'impossibilité de toute véritable expansion musicale. Chanter et jouer du piano sur des terrasses, afin de charmer des barbares, n'est qu'un moyen tout à fait insuffisant de s'épancher lorsqu'on a l'imagination féconde et le désir si naturel de communiquer les œuvres qu'elle fait naître; le principal besoin d'un artiste digne de ce nom est un auditoire intelligent et sensible, capable de tout comprendre j de tout éprouver, de tout juger, un de ces auditoires, en un mot, dont l'approbation et la critique fertilisent le génie.

Plus curieux de laisser aux faits leur physionomie réelle, que d'y chercher l'occasion de phrases ambitieuses et de grands mouvements oratoires, nous avons systématiquement écarté de la narration du voyage de Félicien David en Orient toute espèce de tirade sur les impressions qu'il dut recevoir des grands spectacles offerts à ses yeux et à son imagination par la nature et les monuments de l'antique terre d'Egypte. Ces impressions, il les ressentit aussi vivement qu'on les puisse ressentir , nul n'en saurait douter. Mais elles ne pouvaient s'épanouir sur-le-champ dans l'âme de l'artiste en proie aux inquiétudes d'une vie précaire, aux souffrances matérielles causées par une température dévorante, aux souffrances morales de l'expatriation dans un pays barbare. Colorer ce voyage en Egypte d'après l'œuvre qu'il a inspirée, serait le colorer fort inexactement. Nous avons fait tous nos efforts pour éviter l'écueil où il était si facile de se heurter. Qu'on pardonne la comparaison : certaines truffes blanches ont, lorsqu'on les mange, le goût de l'ail; mais elles laissent dans la bouche un arrière-goût d'ananas. Il en est ainsi du voyage du compositeur en Orient. Nous en avons dit le côté prosaïque et réel. Ceux qui veulent en connaître le côté poétique, l'arrière-goût d'ananas, n'ont qu'à lire cette page musicale des Mémoires de Félicien David, nommée le Désert.

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