‹ F. David, coup d'oeil sur sa vie et son œuvreChapitre 7 sur 11 · MARSEILLE. VIX. PEYROLLES. — PARIS. IGNY · texte numérisé non relu

MARSEILLE. VIX. PEYROLLES. — PARIS. IGNY

l'île SAINT-LOLIS. LA RUE FONTA I NE-S A INT-GE ORGES.

PREMIÈRE VENTE d'œUVRES.

Après une rude el dangereuse traversée de quarante jours, la Madona diGrazia trouva dans le port de Gènes un refuge assuré. Mais ses passagers durent subir une quarantaine complète, c'est-àdire de quarante jours, avant de pouvoir quitter le bord. Félicien David remplit, en travaillant, le vide des longues heures de sa captivité sanitaire. Il fit alors des essais de morceaux pour instruments de cuivre. Ces essais n'ont jamais vu le jour. C'est par erreur qu'un des biographes du compositeur écrit qu'ils ont été employés dans le nonetto pour instruments de cuivre, joué longtemps après aux concerts Musard.

Parti de Gênes par la route de la Corniche, Félicien David arriva à Marseille le 19 juin 1835. Il y fit entendre les morceaux du recueil intitulé les Brises d'Orient, dans les salons de M. Boisselot, son compagnon d'études, son fidèle ami. Ces morceaux frappèrent vivement, par leur couleur sui generis^ un auditoire choisi. Leur

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exécudoii était entremêlée du récit que faisait le compositeur des principales aventures de son voyage en Orient. Un de ses amis, M. Théodore de Seynes, lui fit les paroles de ia Promenade sur le Ni'l^ où il trouva l'occasion d'intercaler un chœur de bateliers arabes, d'une allure tout à fait originale.

Félicien David voulut revoir Aix. 11 comptait y passer quelque temps au milieu de sa famille et de ses amis d'enfance ; mais le choléra l'en chassa bientôt, comme la peste l'avait chassé du Caire. Quel agréable duo d'épidémies! Il se réfugia dans la maison d'une de ses sœurs, au village de Peyrolles, et y resta deux mois. 11 y composa, sur des paroles de M. Sylvain Saint-Étienne, un chœur et une prière. Cette prière, très-bien interprétée à l'église par un enfant de chœur, produisit beaucoup d'effet.

Mais Paris l'appelait. Il comptait s'y faire connaître par sesBrises d'Orient; il espérait surtout obtenir un livret d'opéra de M. Duveyrier, son coreligionnaire en Saint-Simon. Il arriva dans la capitale au mois d'août 1835. Son premier soin fut de publier à ses frais, avec son mince pécule de voyageur, les Brises d'Orient. l\ les mit en dépôt chez M. Pacini, dont le magasin, adossé au Théâtre-Italien, aujourd'hui l'Opéra-Gomique, faisait l'angle du boulevard et de la rue Marivaux, vis-à-vis le Gufé Anglais. Toutes ses espérances furent déçues de la façon la plus cruelle. Le livret désiré ne lui fut pas donné, les Brises d'Orient passèrent inaperçues. Pour comble de désastre, l'incendie du Théâlre-Italien, dont les ravages s'étendirent indirectement jusqu'au magasin de M. Pacini, causa la destruction de l'édition entière et des planches de l'œuvre sur laquelle il comptait établir sa réputation.

Pendant son second séjour à Paris, Félicien David ne fut pas, matériellement, aussi malheureux que pendant le premier. La pauvreté fut son lot; mais elle n'atteignit jamais ce comble de misère qui, en 1830 et 1831, l'avait réduit plusieurs fois à passer des jours entiers sans manger. Il avait quelques connaissances, qui lui procurèrent quelques élèves. Le produit des leçons n'était

pas bien élevé ; elles n'étaient pas bien nombreuses. Au moment des vacances, il se trouvait bien près de sa dernière pièce de monnaie ; mais, encore une fois, il ne souffrit pas de la faim. Sa plus grande douleur était de voir ses œuvres rester dans l'obscurité. Quelques extraits d'une lettre qu'il écrivait à l'un de ses compatriotes feront mieux connaître sa situation morale en ce temps, que tout ce que nous pourrions dire :

« S'il fallait (1), écrivait-il, juger du mérite de mes compositions par le succès qu'elles ont obtenu, j'aurais de tristes compliments à me faire. J'en ai pris mon parti. Maintenant, je travaille pour mon plaisir, parce que c'est chez moi un besoin, une jouissance. Dieu fera connaître mes œuvres quand il le voudra. Mais pour cela, je ne m'abaisserai pas à mendier des protections auprès de gens qui ne me valent pas. Ai-je raison d'être fier?... Tu me parles de la gloire qui doit être le but constant de mes travaux, et de la postérité qui méjugera mieux un jour; mais, mon cher ami, qu'importe la postérité si je meurs même pendant ma vie?... La gloire après la mort n'est qu'un vain mot. Elle serait quelque chose si elle pouvait nous dédommager des maux que nous avons soufferts pour elle.

» Ainsi, me voilà tout à fait dans l'ombre; je ne suis pas fait pour l'intrigue ; encore moins pour la musique de convention, celle qu'il faut livrer au public pour se bien faire venir de lui. Chaque auteur a son genre; le mien, je le sens bien, est trop sévère, trop religieux pour le public. »

Félicien David travaillait malgré tout, et travaillait beaucoup, « parce que c'était pour lui un besoin, une jouissance, » comme il le dit lui-même dans la lettre qui vient d'être citée. Il avait depuis son retour à Paris complété les Brises d'Orient et tenté divers essais de morceaux de piano et de musique d'orchestre. Il commença dans ce temps sa symphonie en fa. M. Boisselot lui avait prêté les partitions de la symphonie héroïque et de celle en 5/ bémol de Beethoven. Il étudiait ces deux chefs-d'œuvre avec toute l'attention,

(1) Lettre citée par M. Sylvain Saint-Étienne.

tout l'amour dont il est capable, et ce n'est pas peu dire. Chaque note en quelque sorte, chaque combinaison d'harmonie ou d'instruments, chaque détail en un mot, était, de sa part, l'objet d'une méditation assidue, d'une recherche incessante, jusqu'à ce qu'il en eût trouvé le pourquoi.

C'est de cette manière contemplative et métaphysique qu'il s'assimila tout à fait l'art essentiellement pratique de l'instrumentation, dont il avait pris une première teinture au temps de ses études au Conservatoire, en lisant dans la bibliothèque de cette école les partitions de Fidelio et du Freyschutz. Il ne lui en a pas fallu davantage pour devenir passé maître en fait de combinaisons instrumentales.

Il passa de la sorte près de trois ans à Paris, travaillant, méditant, donnant quelques leçons à bas prix, vivant de très-peu, si l'on peut appeler cela vivre, et luttant, avec des alternatives de victoires et de défaites , contre le désespoir où le jetait l'indifférence du public à l'égard de ses œuvres. Il devint misanthrope et presque sauvage.

Un de ses amis, un de ses coreligionnaires en Saint-Simon, M. Tourneux, ingénieur distingué, le voyant dans cette triste situation morale, lui offrit l'hospitalité à la campagne, dans une maison située près du village d'Igny, dans la vallée de Bièvre, à quatre lieues environ de Paris. Pressé de fuir un monde qui le fuyait, misanthrope, désespéré, poussé d'ailleurs par le désir de méditer dans le silence et de travailler loin des bruits et des distractions de la ville, Félicien David accepta cette offre avec empressement, et le voilà tout à fait campagnard.

Aux champs, il se fit jardinier volontaire. Il partageait son temps entre les travaux de la musique et ceux de la culture, quittant tour à tour la bêche et la serpette pour le piano et le papier réglé. Pendant la belle saison, il jouissait de la société de M. et M""' Tourneux, ses hôtes. Mais l'hiver venu, il restait absolument seul pour garder la maison et prendre soin de toutes choses, du jardin surtout.

Il vécut trois ans de cette vie solitaire et presque sauvage, de

1838 au printemps de 1841, époque de son retour à Paris. Pendant ces trois ans, il travailla, il produisit énormément. Il acheva sa symphonie en fa^ composa celle en m/ et les trois premiers morceaux de celle en mi bémol, avec la plus grande application. Il écrivit les vingt-quatre quintettes pour instruments à cordes, intitulés les Saisons. Ces quintettes, où la forme mélodique domine, sans effacer toutefois la finesse des détails scientifiques et les effets d'une instrumentation piquante, sont très-certainement le premier jalon d'une transformation nécessaire de la musique de chambre, dans le sens d'un système plus chantant et moins fouillé que celui des grands maîtres de l'école allemande. Ils auront leur jour et leur heure , on n'en saurait douter. Jusqu'à présent, ils n'ont été appréciés selon leur mérite, que par un très-petit nombre de fins dégustateurs.

Il écrivit aussi à la campagne des mélodies pour violoncelle et piano, deux nonetti pour instruments de cuivre : deux cornets et quatre cors à pistons, deux trombones et un ophicléide, et un grand nombre de romances et de mélodies vocales, parmi lesquelles on peut citer le Chibouck, V Égyptienne, la Rêverie, Gronde Océan, la Pensée des Morts, les Adieux à Charence et la Pluie, dont l'esprit naturellement poétique des éditeurs a depuis transformé le titre en celui de la Rosée.

La retraite de Félicien David à la campagne n'était pas absolue , et l'obscurité qui enveloppait de son manteau glacial et ses œuvres et son nom commençait à se dissiper. Au mois de juillet 1838, sa symphonie en fa avait été exécutée une dizaine de fois aux concerts de la rue Saint-Honoré, avec approbationde la part des connaisseurs.

Ces concerts de la rue Saint-Honoré, dirigés par un chef d'orchestre homme de cœur et d'un rare talent, nous avons nommé M. Valentino, n'eurent que le tort de venir trop tôt, avant la maturité du goût du public pour les grandes œuvres de la musique instrumentale. Tous les soirs, on pouvait y entendre, pour un franc, des symphonies de Beethoven, d'Haydn, de Mozart; financièrement.

ils n'ont pas obtenu de succès; artistiquement, ils ont semé des germes dont la fécondité n'éclate qu'aujourd'hui. Mieux vaut lard que jamais, sans doute. Mais on se rendrait complice de la fatalité qui pèse si lourdement sur les hommes d'initiative, en ne signalant pas leur nom et leurs efforts àla reconnaissance des foules oublieuses.

Fn 1839, le nonetto en fa pour instruments de cuivre fut joué trois ou quatre fois aux concerts Musard, oii il obtint un succès d'estime. Cet ouvrage, dont l'exécution réclamait des virtuoses de premier ordre, tels que M. Joseph Forestier, qui figurait alors dans l'orchestre de la rue Vivienne, ne put se répandre comme s'il eût été à la portée des exécutants ordinaires.

Le besoin d'expansion musicale, qui avait ramené Félicien David de l'Egypte, lui faisait déserter sa retraite d'Igny une fois par semaine à peu près ; il partait à trois ou quatre heures du matin, à pied, et venait à Paris chez son ami Boisselot. Là, il causait, faisait entendre ses nouvelles compositions, communiquait ses projets de travail, ses plans, ses intentions, recevait des conseils, des encouragements, pressentait l'effet de ses œuvres. Puis, réconforté par ces épanchements sympathiques, il partait à huit ou neuf heures du soir, toujours à pied, par tous les temps, dans toutes les saisons, pour franchir les quatre lieues qui le séparaient de sa demeure. Il avait à traverser, à minuit, dans la boue, dans la neige, des bois 011 parfois il s'embourbait et tombait. Mais ces légers incidents et la fatigue d'un tel trajet ne l'empêchaient pas de recommencer la semaine suivante. On a beau être sauvage, on aime toujours plus qu'on ne croit la communication avec ses semblables. Il avait, d'ailleurs, conservé quelques élèves fidèles, et il profitait de sa présence à la ville pour leur donner des leçons, dont le mince produit lui était indispensable, car ilne pouvait tout attendre de l'hospitalité.

Indépendemment de ses visites à son ami Boisselot, Félicien David profitait de ses apparitions à la ville pour aller entendre de la musique de chambre, chez M. Armingaud, qui réunissait, tous les jeudis, quelques-uns de ses camarades de l'orchestre Valentino. Il y

apporta ses premiers quintettes, qui furent exécutés et fort goûtés. Pour l'exciter au travail, M. Armingaud et ses camarades lui imposèrent amicalement la tâche d'apporter, chaque semaine, un quintette nouveau. Il n'y manqua pas, cela va sans dire; c'est dans ces conditions que furent composés la plupart des morceaux formant l'œuvre intitulée les Saisons.

L'un d'eux mérite une explication particulière. Pendant qu'on exécutait un quatuor de Beethoven chez M. Armingaud, le portier, dans la cour, faisait jouer une pompe dont le cri donnait invariablement les notes sol, fa dièse et ré. Après avoir juré, pesté, tempêté contre la pompe interruptrice, les artistes prenant gaiement leur parti, entourent Félicien David, et lui intiment, en plaisantant, l'ordre de composer, pour la semaine suivante, un quintette sur le motif du cri de la pompe. Il obéit. On imagine avec quelle joyeuse verve fut exécuté ce morceau, oij l'ingéniosité du travail dissimule, autant que possible, la sécheresse du sujet imposé.

Lassé de la vie solitaire, il quitta la campagne et vint habiter une chambre dans l'île Saint-Louis, quai d'Anjou, n° 9. Là, il écrivit le quatrième morceau de sa symphonie en m/ bémol, l'une de ses plus délicieuses pages; il écrivit aussi des romances, des mélodies, qui figurent dans le recueil publié, en 1842, par l'éditeur Maurice Schlesinger.

Il travaillait sur un de ces petits pianos d'Érard, à cinq octaves et demie, comme on en voit encore chez les marchands de vieux meubles. Ce piano lui avait été donné par un de ses voisins de campagne, M. de Plancy, homme excellent, dont il avait plusieurs fois éprouvé l'obligeance dans des moments difficiles.

Le demi-jour qui s'était fait sur ses œuvres et son nom fut favorable à sa position comme professeur. Il finit par trouver quelques élèves dont il était passablement rétribué. Des leçons qu'il donnait à Chaillot lui rapportaient six francs chacune. Chaillot fut sa Californie.

Après un an de séjour il quitta l'île Saint-Louis, en 1842, pour venir habiter un tout petit appartement de garçon rue Fontaine-

Saint-George, n° 17. Là il vécut un peu mieux; le produit des leçons qu'il donnait lui pernnit d'acheter un piano, qu'il paya par à-comptes mensuels de quinze francs. Il composa la célèbre mélodie ks Hirondelles. Quelques-uns de ses ouvrages furent gravés, mais cela n'augmentait guère ses revenus ; presque toujours il les cédait gratuitement aux éditeurs de Paris , dans l'espoir que leur publication ferait luire enfin sur son nom le jour de la notoriété. Quant à la gloire, il l'ajournait à des temps meilleurs.

Indépendamment de ses leçons et de ses travaux de composition , il se livrait à la consolante besogne de copier toutes les parties de sa symphonie en mi bémol , de quelques chœurs et des autres ouvrages qu'il voulait faire entendre dans un grand concert. 11 espérait donner ce concert dans la salle du Conservatoire le r' décembre 1843 ; mais des obstacles s'opposèrent à la réalisation de ce projet, qu'il fut obligé de remettre au mois de décembre de l'année suivante.

S'il cédait gratuitement la propriété de la plupart de ses œuvres aux éditeurs de Paris, il était aussi, parfois, mieux traité de la fortune. Un jour il vit apparaître Plutus sous la forme de M. Benaci, éditeur de musique à Lyon. Plutus lui acheta, sans prendre des airs de Mécène, — cette modeste attitude double le prix du bienfait, — les Hirondelles, la Rêverie, et la mélodie-valse de piano intitulée la Pensée, pour la somme de soixante-quinze francs, soit vingt-cinq francs par ouvrage. Revendues par M. Benacci, après le succès du Désert , les Hirondelles et la Pensée, sans comp • ter la Rêverie^ dont le succès n'a jamais égalé le mérite, ont donné des bénéfices énormes à leurs nouveaux acquéreurs.

Et pourtant, le jour oi^i Félicien David échangea les trois feuilles de papier réglé renfermant les Hirondelles, la Rêverie et la Pensée, contre la somme inespérée de soixante-quinze francs, fut un des plus beaux jours de sa vie, et comme l'aurore de celui où le Désert éclata. Il avait enfin la preuve que, commercialement, sa musique valait quelque chose.

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