‹ F. David, coup d'oeil sur sa vie et son œuvreChapitre 8 sur 11 · LA REVELATION · texte numérisé non relu

LA REVELATION

Une lueur de notoriété pointait enfin sur le nom et les œuvres de Félicien David. L'exécution de sa symphonie en fa au concert Valentino, de son nonetto pour instruments de cuivre au concert Musard, de ses quintettes chez M. Armingaud et dans quelques autres réunions, de certaines de ses mélodies qu'avaient adoptées deux chanteurs, MM. Wartel et Amat, l'avait fait connaître et apprécier d'un groupe d'artistes et d'amateurs, plus important par la valeur de ceux qui le composaient que par leur nombre.

Cette façon de demi-succès lui avait rendu l'espérance et le courage. 11 voulait aller plus loin, sortir définitivement du crépuscule comme il était déjà sorti de l'obscurité complète. Pour cela, il fallait qu'il frappât un coup d'éclat. Ce coup d éclat était un grand concert dans la salle du Conservatoire. Il s'y était préparé de longue main avec toute la ténacité, la patience, l'abnégation dont il est capable, et certes, ce n'est pas peu dire. Non-seulement il avait accompli, comme on l'a vu, la tâche rebutante et accablante de copier toutes les parties d'orchestre et de chœurs nécessaires à l'exécution de ses œuvres; — figurez-voiis un amas de cahiers de mu-

siqiie de près d'un mètre de hauteur! — Il avait, en outre, fait des démarches de toutes sortes, soit auprès de quelques amis fidèles, pour se procurer les premières souscriptions de billets, les premières ressources pécuniaires, soit auprès des artistes, pour réunir les éléments d'une bonne interprétation, soit enfin auprès des hauts fonctionnaires qui disposent de la salle du Conservatoire.

Ceux qui se sont livrés une fois au moins en leur vie à la charmante occupation d'organiser un tout petit concert sans orchestre et sans choristes, et qui connaissent par expérience l'épouvantable difficulté de concilier toutes les volontés, tous les intérêts, tous les amours-propres, peuvent seuls se rendre compte de l'héroïsme de la tentative de Félicien David.

Des empêchements, des embrouillements étant survenus, le concert projeté pour le commencement de décembre 1843 fut remis à la même époque de l'année suivante; ne nous plaignons pas du contre-temps : il fut fécond.

Ayant un an devant lui, Félicien David résolut de l'employer à la composition d'une œuvre sm generis, capable de frapper vivement les esprits par l'originalité des formes, la nouveauté des couleurs. Il avait, pendant sa retraite à la campagne, écrit une mélodie sur des paroles de M. Cogniat, l'un de ses compagnons de voyage en Egypte. Cette mélodie chantait les charmes de la fraîcheur du soir au sein de l'oasis, après une journée de marche dans les sables brûlants du désert. En se répétant à lui-même cette cantilcne, en s'en gargarisant pour ainsi dire, comme il fait volontiers de celle de ses compositions qui répond le mieux à sa disposition du moment, Félicien David fut tout à coup saisi de l'idée de donner un cadre à cette impression si bien rendue de son séjour on Orient.

La méditation aidant, le germe prit bientôt de l'étendue et de la consistance; l'oasis impliquait le désert, le désert la caravane, la caravane le voyage avec ses alternatives de labeur et de repos. Quelle galerie de tableaux, pris sur la nature même, un tel

germe d'œuvre devait faire jaillir de l'imagination et du cœur de l'artiste qui l'avait conçu !

Mais, un germe trouvé, si riche soit-il, les principaux linéaments d'un plan esquissés à l'état de projet, n'impliquaient pas encore la forme définitive et nécessairement nouvelle d'un ouvrage de narration et de description, où la musique était appelée à remplir un rôle qu'elle n'avait pas encore rempli, ou tout au moins qu'elle n'avait pas encore rempli dans de pareilles conditions. La peinture par les sons et les rliythmes, l'expression des sentiments éprouvés par le voyageur à l'aspect des saisissants tableaux de la nature orientale, n'embarrassaient guère Félicien David. Né peintre en notes, il avait renforcé sa vocation par la contemplation de la nature dans ses voyages et pendant son séjour solitaire à la campagne. Encore une fois, ce qu'il s'agissait de créer, c'était une forme nouvelle, capable de faire réussir son audacieuse tentative.

Gomment mettrait- il sous les yeux du public les explications nécessaires à l'intelligence d'un récit de voyage, explications que toutes les ressources de l'idiome musical ne sauraient suppléer? Placerait-il en tête de chacun de ses morceaux une petite légende, comme a fait Beethoven dans sa symphonie pastorale? Mais ce moyen ne permet de donner que des explications générales, et il était contraint, par la nature de son sujet, d'entrer dans quelques détails 1 Emploierait-il la forme du récitatif, comme Haydn dans len Saisons? MdLis le récitatif, lorsqu'il n'est pas l'accentuation des passions extrêmes, des sentiments actifs, soit dans le sérieux, soit dans le. comique, est une chose essentiellement terne, monotone, ennuyeuse! 11 eût jeté, sur une œuvre où devait dominer le coloris, des ombres glaciales et meurtrières.

Ce que voyant, Félicien David résolut de faire déclamer les explications, l'espèce de programme de son ouvrage, sur des tenues ou des trémolos d'orchestre, comme dans les mélodrames. La poésie naturelle du sujet exigeait que ce programme fût écrit en strophes. De là, l'ode. Le pivot de ce sujet étant le voyage, nécessairement représenté

par une marche, toujours la même, mais modifiée selon les divers aspects, les diverses circonstances de ce voyage, par des variétés de contrepoint, de dispositions sonores et de clair-obscur, ce pivot unique exigeait l'emploi des principaux moyens des symphonistes pour métamorphoser un motif persistant. De là, la symphonie ; et de la réunion de tous ces éléments, l'ode-symphonie.

Ces idées à l'état de bouillonnement et de fusion dans sa tête, Félicien David alla trouver un littérateur, M. Auguste Collin, de Marseille, son coreligionnaire en Saint-Simon et son compagnon de voyage en Egypte. Il lui fit part de son plan, et M. Collin écrivit, sur ses indications, le livret, ou si l'on veut, l'ode du Désert.

L'imagination exaltée par un aussi beau sujet, notre musicien, qu'encourageait la certitude d'avoir enfin trouvé tout ce qu'il lui fallait pour frapper son coup d'éclat, se mit à l'œuvre, et la partition du Désert fut écrite entroismois environ, d'avril à juillet 1844. V Hymne à la Nuit était composé d'avance, comme on l'a vu, puisqu'il fut le noyau de l'ouvrage. Indépendamment du coloris, les souvenirs du voyage en Orient, dégagés de toutes les misères de la réalité, fournirent au musicien le thème de la Chanson Arabe, le motif d'une chanson syriaque, intercalé dans la Danse des Aimées, et le chant caractéristique du Muezzin, avec sa singulière gamme finale en tiers de ton.

Habitué de longue main aux travaux du développement sym phonique, Félicien David n'eut pas beaucoup de peine à donner à sa Marche de la Caravane tous les aspects, toutes les variétés, toutes les gradations et dégradations de coloris et de lumière, réclamés par la logique du sujet.

Le Lever du Soleil lui vint d'un seul coup, un matin de printemps, à l'aspect de la joyeuse lumière d'un beau jour. Il écrivit, en un tour de main, et d'inspiration, ce chef-d'œuvre de description à la fois poétique et fidèle, qui semble n'avoir pu venir au monde qu'après une longue élaboration, et un travail non moins long d'épuration, tant tout y est voulu, exact et nécessaire.

Il avait à peu près achevé le Désert sans avoir pu trouver le début. La difficulté de peindre et d'exprimer le silence et Timmensité par des sons le faisait reculer d'épouvante. Il médita longtemps, essaya diverses combinaisons, les rejeta, et finit par arriver à l'idée saisissante et grandiose de cette implacable tenue d'une même note, accompagnée, à de longs et rares intervalles, de quelques tronçons d'accords s'exhalant lentement des profondeurs de l'orchestre et se taisant bientôt comme affaissés après un effort suprême :

Tout se tait : l'air flamboie et brûle sans haleine ; La terre est assoupie en sa robe de feu.

Ces vers de M. Leconte de Lisle, l'un des plus grands poëtes de notre temps, et, nous le croyons bien, de beaucoup d'autres temps, sont la meilleure explication, la meilleure traduction de la peinture musicale du silence dans l'immensité des solitudes brûlantes, qui ouvre et clôt l'œuvre du Désert.

Composition achevée, plaisir fini, peuvent dire les musiciens. Après le travail de la création, dont les douleurs mêmes ne vont pas sans une sorte d'acre volupté, arrivent toujours les misères des réalités mesquines. « Les petits hanicrochements, dit Rabelais, sont cachés sous le pot aux roses. » Le Désert terminé, Félicien David dut se livrer à l'ingrate, aride, accablante besogne d'en copier toutes les parties de chant et d'orchestre pour un nombre considérable d'exécutants.

Puis, il se mit en démarches. Par l'intervention de M. Michel Chevalier, il obtint de M. de Montalivet, alors ministre de la maison du roi, la salle du Conservatoire pour y donner, le 1" décembre 1844, le concert projeté. Il plaça chez ses amis pour environ huit cents francs de billets; il s'assura le concours de deux chanteurs, M. Alexis Dupont et M. Béfort; ce dernier avait une voix aiguë, au timbre étrange, qui devait ajouter à l'illusion de la

couleur orientale de l'œuvre. Enfin, il rrcriila de tous côtés des instrumentistes et des choristes.

Il fut fraternellement aidé dans cette dernière partie de sa tâche par M. Armingaud, qui trouva, parmi ses camarades, quelques violonistes disposés à jouer gratis, et par notre excellent ami, M. Meifred, qui n'a, de sa vie, refusé son concours aux tentatives des artistes dignes de ce nom. Malo^ré tout, cependant, les frais du concert devaient s'élever à deux mille francs. Ce chiffre n'étonnera personne, si Ton songe qu'un orchestre et des chœilrs complets devaient fonctionner pendant trois séances de répétitions et la séance déiinilive en présence du puhlic. 11 avait résolu, en cas d'insuccès, de vendre son piano, et de faire, comme on dit, flèche de tout bois, pour payer ses musiciens.

Tout préparé, le concert annoncé par des affiches, dut être remis au 8 décembre, en raison de la promesse qu'on avait fai'e au ministère, par erreur sans doute, de la salle du Conservatoire à un autre compositeur pour le 1'' décembre. Il fallut vider encore ce calice, et commencer de nouvelles démarches pour expliquer le retard aux artistes chargés de l'interprétation.

L'auteur de ces lignes n'oubliera jamais la rencontre qu'il fît de Féhcien David sur le boulevard des Italiens quelques jours avant le concert du J)ésert. L'infortuné compositeur allait, allait, comme s'il eût été mû par un ressort. Après quelques mots de conversation banale, il dit : « Prenez donc une loge pour mon concert. — Une loge, lui fut-il répondu, c'est trop cher pour ma bourse. A mon grand regret, je suis obligé de me contenter d'une stalle. — Mais il ne s'agit pas de bourse, répliqua Félicien David. Si je vous offre cette loge, croyez-vous donc que ce soit pour vous la faire payer? — Je craindrais d'être indiscret en l'acceptant. — Mais, pas du tout. Amenez avec vous de bons dilettantes; j'ai besoin de remplir la salle, et, surtout, d'être écouté par des gens intelligents. »

Et il se mit en devoir de fouiller dans une de ses poches, dont il ne parvenait pas à tirer un énorme paquet : « Que pouvez-vous

donc avoir dans cette poche, bon Dieu? — Mon bureau de location!» répondit le compositeur avec un sourire à la fois triste et doux. Il y eut une anicroche pour les contre-basses et les timbales. Ces instruments appartiennent au mobilier de la couronne. Par une raison que nous n'avons pu pénétrer, on refusait de les prêter à Félicien David, il fallut que l'auteur de cette notice, accompagné de son tant bon ami et collègue M. Edmond Viel, allât faire une démarche auprès d'un employé supérieur du garde-meuble, qui, la requête entendue, voulut bien accorder, avec la plus parfaite bonne grâce, lesdites contre-basses et timbales.

Les répétitions avaient été faites avec beaucoup de zèle, et tout semblait devoir marcher à souhait. Mais il était dit que les tribulations se renouvelleraient jusqu'à la dernière minute. La veille du concert, vers le soir, M. Chotel, qui devait lire les strophes explicatives, fit savoir que des obstacles insurmontables l'empêchaient de tenir sa promesse. Félicien David, désolé, se mit en quête d'un remplaçant, il parcourut tous les théâtres du boulevard, depuis les Variétés jusqu'aux plus infimes spectacles du l)oulevard du Temple, sollicitant les artistes et les directeurs, qui tous, reconduisirent d'une façon plus ou moins polie. Il rentra chez lui moulu de fatigue, désespéré, anéanti, à une heure et demie du matin. Il dormit peu et mal, si toutefois il dormit. Le jour venu, il alla trouver M. Leplus, le flûtiste, qui le conduisit chez M""' Mathilde Payre, alors attachée à la troupe de l'Odéon. Avec l'obligeance inépuisable, l'élan de cœur dont tous ceux qui connaissent M"' Wathilde Payre ont éprouvé les effets, celte dame écrivit une lettre pressante à son collègue M. Thibeaudeau-Milon. Cette lettre était conçue de manière à rendre un refus impossible. Mais Félicien Da\id n'avait pas la force d'aller la remettre à sa destination, au fond du faubourg Saint-Germain. M. Collin se chargea de ce soin, et M. Thibeaudeau-Milon, qui mit loule la bonne grâce possible à rendre le service demandé, fut pour ainsi dire enlevé dans un fiacre et transporté sans désemparer au Conservatoire.

(.elle journée du dimanche 8 décembre 1844 restera gravée dans la mémoire de tous ceux qui ont eu le bonheur d'assister au concert de Félicien David, de voir naître, grandir, éclater enfin un triomphe si mérité.

La première partie du programme était composée de morceaux détachés : deux chœurs, le Chant du Soir et le Sommeil de Paris; deux romances, le Chibouck et les Hirondelles; et le scherzo de la symphonie en mi bémol. Tout se passa bien, mais sans rien de notable.

Dès les premières mesures de la description du silence dans l'immensité, qui commence le Désert, les connaisseurs virent qu'ils avaient devant eux une véritable œuvre, un véritable maître. Les symptômes d'une attention extraordinaire purent être remarqués dans la salle. Au délicieux contre-sujet de hautbois de la Marche de la Caravane, un applaudissement formidable éclata. La Danse des Aimées commença le délire, qui prit des proportions indicibles après le Lever du Soleil.

Assis sur un modeste escabeau, près du chef d'orchestre, M. Tilmant, Félicien David s'était d'abord fait tout petit. Il n'était pas là pour se donner en spectacle. Mais sa présence à cette place était indispensable. Au besoin, il pouvait communiquer des indications rapides au chef d'orchestre, et avertir M. Thibeaudeau-Milon, qui n'avait pas répété, du moment oii il devait lire chaque strophe. Cependant, à mesure que le succès se dessinait, son regard devenait plus brillant, son attitude plus ferme. Il semblait grandir physiquement, comme il grandissait moralement. N'y tenant plus enfin, et ne sachant comment exhaler son émotion, il se mit à chanter la partie des seconds ténors du chœur. Demandé par le public à la fin du concert, il fut accueilli pendant cinq minutes par les applaudissements, les trépignements, les acclamations du véritable enthousiasme, qui réparait, en un seul instant, les souffrances et les travaux d'une longue vie de misères et de tourments.

Ses amis, ses connaissances, les musiciens, les critiques, allé-

rent ensuite le féliciter, l'embrasser, lui serrer les inains sur le théâtre. Il ne pouvait plus parler et ne répondait que par signes.

L'émotion des auditeurs fut si vive, si puissante, si parfaitement irrésistible, qu'une heure et plus après la fin du concert, le grand vestibule de la salle du Conservatoire était encore rempli de personnes demeurées là pour parler, pour s'extasier, pour se communiquer leurs impressions, leurs remarques, leurs réflexions, pour se chanter les principaux motifs du Désert, pour entendre ceux que chantait le voisin, et tous disaient d'une voix unanime : « Un grand compositeur nous est né. »

En rentrant chez lui le soir, Félicien David fut pris d'un accès de rire nerveux qui dura plus d'une demi-heure. Il s'était levé inconnu, il se couchait célèbre et glorieux. Quelle journée pour l'artiste, quelle journée pour l'art!

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