RECHERCHES SUR L’HISTOIRE NATURELLE DE L'HOMME
De toutes les branches de l’histoire naturelle, il n’en est aucune qui présente autant de complications que celle qui se rapporte à l'homme. Les variations individuelles et locales sont si multipliées, les migrations ont été si étendues, que c'est à peine si, en réunissant aux caractères physiques la comparaison des langues, des traditions religieuses, des monuments, et en s’aidant des ressources de la plus patiente investigation historique, on a pu s'entendre sur quelques faits généraux. Les auteurs les plus considérés de la science moderne s'accordent aujourd’hui à reconnaître comme démontrée, conformément à l’Ecriture sainte, l’unité de l’espèce humaine subsistant au milieu de toutes les différences physiques des peuples répandus de l’un à l’autre pôle. Les classi-
fications de cette espèce en races sont, on pent le dire, aussi variées que les auteurs qui se sont occupés d'anthropologie: “aussi, nous nous garderons bien de nous jeter dans un examen crilique (1). On admet généralement l’existence de trois grandes races, à caractères bien tranchés. Tous les naturalistes, quiont essayé d’en présenter un plus grand nombre, sont forcés de reconnaître que les caractères des races qu’on a cherché à joindre à ces trois premières, notamment une race américaine, sont loin d’avoir la même valeur.
Nous laisserons de côté les discussions prolongées sur la fécondité des croisements, et ce fait, signe d’une distinction essentielle entre les trois races, que le métis, pendant de nombreuses générations, conserve des caractères du père et de la mére. En anthropologie, les expériences directes sur cet objet nous manquent d’une manière forcée. Les expériences faites. sur les animaux attestent la fécondité des produits entre cerlaines espèces voisines, et sont entachées de ce vice capital, que le petit nombre des sujets accouplés doit amener une stérilité individuelle par épuisement, comme cela arriverait bientôt pour les races créées dans une espèce domestique, si l'éleveur n'avait soin d'étendre les croisements à de nombreux individus. Par ces raisons, ce me semble, l’opinion récemment émise par M. Jacquinot (2), que les métis humains doivent retremper leur fécondité dans les races mères, outre que la vérification expérimentale en est presqu’impossible, n’a plus qu’une importance secondaire.
L'unité humaine peut invoquer des considérations d'un ordre plus élevé. Si l’on se borne aux caractères zoologiques, on arrivera facilement à faire descendre l’homme même au-
(4) Voir Jacquinot , thèse présentée à la faculté de Médecine de Paris, le 26: août 1848, page 108.
(2) Thèse déjà citée.
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dessous de ces Primates absolument dépourvus d'appendice caudal ; il suflira d’exagérer l’importance attachée à tel ou tel caractère , pour tomber sur des conclusions révoltantes. L'homme est un être mixte; il y une relation continuelle, intime, mystérieuse entre les principes immatériels et matériels. Réduire l'homme aux seuls caractères animaux , c’est raisonner sur un être de fantaisie. La perfectibilité, l’idée de l'infini, la notion du juste et de l’injuste, mettent un abîme infranchissable entre l’homme et les animaux. L'unité de l’espèce humaine se rattache ainsi, sans sortir aucunement des arguments rationnels, à une question de philosophie expérimentale, non moins qu'aux inductions zoologiques.
Suivant les idées de très éminents naturalistes, la question de l’unité humaine trouve sa solution complète dans cette question bien plus vaste de la variabilité limitée des espèces. D'une souche commune partent des races à modifications permapentes. Les révolutions géologiques seraient une des causes les plus puissantes de ces changements, et la tradition biblique semble indiquer une altération de ce genre pour les hommes issus du couple primitif.
Sans doute Péron eût abordé ce problème, le plus difficile que présentent les études zoologiques , dans son grand ouvrage sur les races humaïnes , arrêté par la mort. Nous n’en possédons que des matériaux épars ; la science les conserve, comme les documents les plus précieux sur certaines variétés des races nègre et mongole.
Péron débute par une curieuse petite brochure , où se montre un zèle ardent pour la science de l’homme. Elle présente certaines erreurs graves qu'il sera le premier à reconnaître d'après sa propre expérience, et se termine par une lettre aux professeurs de l’école de médecine. 11 les supplie d'appuyer ses demandes. C’est, en effet, la publication de cet
opuscule qui le fit adjoindre aux savants déjà nommés, et qui devait, en avançant le terme de son existence, lui procurer cette gloire pure et sans tache, dont la science couronne ses adeptes dévoués.
En lisant cet écrit, on comprend quelle pénible surprise ila dû éprouver, quand il a pu observer de près ces peuples sauvages qui répondaient si peu à son attente. Ce premier travail nous montre à quel état d’ignorance on était encore, à cette époque, -en anthropologie, et fera parfaitement apprécier quel service a rendu Péron, en renversant ce cortége d'idées fausses qui accompagnait la science (1). On y reconnaît un jeune homme ardent, passionné pour l'étude, prêt à dévouer son existence aux découvertes, mais n'ayant encore que des vues théoriques. Dans un début, où le disciple, encore novice, se trahit par un style un peu emphatique, on trouve établie, avec une grande justesse, l'utilité des recherches médicales dans ces contrées lointaines. « On connaît assez bien, dit Péron, » les maladies intertropicales ; la nosographie de la Chine, » de l'Inde, de l'Egypte, du Brésil et du Chili est l’objet de > savants ouvrages ; on est frappé de la violence extrême des » affections de ces climats, de ces tétanos, de ces trismus qui » tuent en quelques heures, du caractère d’exaspération des » maladies inflammatoires , de ces affections gangréneuses » endémiques, des endémies d’amaurose, d’héméralopie, de » nyctalopie, de paralysie d’une moitié du corps, de ces ophtal- » imies fréquentes dans les déserts sableux et brûlés, de la » nature gangréneuse des plaies sujettes à se couvrir de vers.»
(1) Observations sur l’anthropologie ou l’histoire de l’homme, la nécessité de s’occuper de l’avancement de cette science et l'importance de l’admission sur la flotte du capitaine Baudin, d’un ou plusieurs naturalistes spécialement chargés des recherches à faire sur cet objet, — par le G. F. PÉRON (de Allier). — Brochure in-8°, Paris, 1802.