‹ F. Péron, naturaliste, voyageur aux terres australes. Sa vie, appréciation de ses travaux, analyse raisonnée de ses recherches sur les animaux vertébrés et invertébresChapitre 20 sur 33 · PR · texte numérisé non relu

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propre à la nourriture de l’homme, et sans doute aussi des frugivores, car les singes manquent complétement sur le continent australien. L'homme ne peut trouver, pour son alimentation , que des racines de fougère et quelques bulbes d’orchidées. Les animaux à chair savoureuse, le kanguroo, le casoar, le wombat, sont extrêmement rares sur les côtes, où les chasses continuelles et le défaut d’eau douce sont un obstacle à leur reproduction. [ls n'existent en abondance que dans les nombreux petits archipels de la côte, où les naturels ne peuvent se transporter sur leurs grossiers canots. Les pêches ont de fréquentes interruptions, à la Nouvelle-Foliande, par suite des orages désastreux de ses rivages ; à l’île de Diémen, à cause des rigueurs de l’hiver austral , par suite enfin de l’émigration du poisson, dans certaines saisons.

Les misérables peuplades de l’Australie sont réduites, dans leurs fréquentes disettes, à la plus affreuse nourriture , les lézards, les araignées, les chenilles, les fourmis et leurs larves écrasées et pétries en boule avec des racines de fougère. On a vu ces malheureux, d’une maigreur incroyable , obligés de paître l'herbe et de ronger les écorces des arbres. Péron rap- : porte la voracité avec laquelle ils se jetaient sur les débris rebutants des aliments des matelots ; leur joie quand on leur abandonnait des biscuits avariés remplis de poussière et d’insectes. [1 ne raconte pas, du reste, leur avoir vu manger de la terre, comme on l’aflirme des naturels de la nouvelle Calédonie, île dont certaines parties septentrionales sont d’une grande aridité. Des récits bien plus anciens font mention de peuplades caraïbes qui, par l’ingestion de boulettes de terre grasse, trouvaient moyen de tromper quelque temps leur faim.

Les naturels dégradés de l'Australie ont, pour préoccupation unique, la recherche de leur nourriture ; de là des

MAR ne courses longues , pénibles, des jeünes de plusieurs Jours , avant de rencontrer une proie; puis une voracilé affreuse , suivie de la torpeur et du repos bestial. Les enfants trop jeunes sont mis à mort ,si leur mère a succombé, et Péron rapporte en frémissant l’horrible coutume des mères écrasant parfois sous des pierres le corps de leur nouveau-né, si elles se voient trop tôt contraintes par les besoins de leur peuplade à des courses au-dessus de leurs forces, et qui doivent leur ôter tout moyeu de le nourrir (1). Les mêmes motifs, on le sait, amènent certaines tribus des forêts de l'Amérique du Sud à des avortements volontaires.

On pourrait prendre, au premier abord , l'émaciation des exirémités pour un caractère typique de ces variétés humaines ; mais il est préférable de l’attribuer, avec Péron, à la rareté et à la mauvaise qualité des aliments. De là résulterait une sorte d'habitude musculaire, transmise par une longue suite de générations, les mêmes causes perpétuant et exagérant peu à peu les mêmes effets.

Ce fait n'est en aucune façon particulier aux variétés nègres de l'Océanie. D’une part, on rencontre, aux îles Fidgi, aux nouvelles Hébrides, etc., des nègres océaniens développés dans de belles proportions ; et, à la Terre de Feu, d'autre part, les misérables Pescherais, appartenant à une autre race, ont offert au plus haut degré la maigreur des membres. « Leurs » épaules, dit Forster, et leur estomac sont larges et osseux ; » le reste de leur corps est si mince et si grêle, qu’en en

(1) A la Nouvelle-Hollande, quand une femme accouche de deux enfants, mâles ou femelles, le plus faible et le moins pesant des deux est aussitôt étouffé par sa mère; si, des deux individus naissants, l’un est mâle et l’autre femelle, cette dernière seule est mise à mort, el le garçon est conservé. (Observation indiquée à Péron par M. Leschenault, et confirmée par les renseignements pris à Port-Jackson.)

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» voyant séparément les diverses parties, nous ne pouvions » nous persuader qu'elles appartinssent aux mêmes indivi- » dus. » (Cook, 2° voy., t. VIIT, p. 34.)

Ce qui n’était, pour Péron, qu’une conjecture très vraisemblable est devenu une réalité par suite des observations faites sur quelques femmes de la variété nègre australienne qui cohabitent depuis assez longtemps avec des baleiniers ou des pêcheurs de phoques attachés à des stations fixes. Sous l'influence d’une meilleure nourriture, elles ont acquis des proportions muscalaires plus régulières (1).

En dernière analyse, si, comme nous l'avons dit, l’insuffisance et la mauvaise qualité des aliments ; si, de plus, les fatigues continuelles, indispensables pour les obtenir, peuvent

être considérées comme les causes essentielles de Ia débilité-

des peuples de la Tasmanie et de la Nouvelle-Holiande , ces

causes ne sont-elles pas elles-mêmes le résultat d’une cause

première , la conséquence nécessaire de l’état sauvage dans lequel végètent ces malheureuses peuplades ?

Üne page admirable par l'élévation des sentiments et la

richesse du style est celle où Péron examine l'hypothèse gé-

néreuse qui les élèverait de quelques degrès dans l'échelle de la civilisation. Rien ne saurait ici remplacer une citation textuelle (2).

« SUPPosons , pour un instant, que ces enfants déshérités

» de la nature viennent à déposer leurs mœurs féroces et va- » gabondes, supposons que , réunis en tribus plus nombreu- » ses, ils se rassemblent dans des villages ; que tous ensemble » conviennent de mettre un terme à ces guerres éternelles et » Sanguinaires qui dévorent la population ; supposons que le

(1) Jacquinot-thèse, 1848.

(2) Voyage aux Terres Australes, 1° vol., p. 466.

PSE droit de propriété vienne exciter au milieu d'eux une heureuse émulation ; que la violence et la force de l'individu , réprimées par la force de tous, aient cessé d’être l'unique règle de la conduite de chacun ; en un mot, supposons-les pour un instant au même degré de civilisation que les Kamischadales ou les Samoïèdes, ce n’est pas beaucoup exiger sans doute, et cependant de quels changements heureux cette seule différence d'organisation sociale ne va-telle pas devenir le principe ! Combien les ressources de l’homme ne vont-elles pas se multiplier ! Combien ne va-til pas se trouver loin de ce dénuement déplorable dans lequel il traîne maintenant sa précaire existence ! Déjà, ne croit-on pas voir les diverses espèces de Kanguroos, devenues domestiques, pulluler autour de sa cabane ! Le casoar, qui, plus facilement encore, se prête aux soins de l’homme, va lui présenter journellement sa chair abondante et délicate, ses œufs volumineux et de très bon goût. Le cygne noir multipliera dans toutes les pièces d’eau voisines. Le beau faisan à queue de lyre, le superbe Menura des montagnes Bleues, annoncept assez, par la famille à laquelle ils ap-

partiengent, de quels avantages il#pourraigsft payer les soins

de l’homme. Bientôt ses arts, perfectionnés par le loisir, et

surtout par cette heureuse communauté d’idées et d’efforts

que la société seule rend possible, vont lui fournir des ins-

>» truments de pêche plus variés, plas parfaits. Avec beaucoup

moins de temps, avec beaucoup moins de peine, il obtiendra de ses rivages des produits plus abondants. Alors aussi son canot, mieux travaillé, lui permettra d'étendre sa navigation ; les îles voisines ne lui seront plus étrangères ; les innombrables légions de manchots et de phoques qui les peuplent seront pour lui une proie aussi facile qu’inépuisable : leur huile va donner une nouvelle saveur. à ses aliments,

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» leurs fourrures, un abri puissant contre les vicissitudes de » l'atmosphère ; la belle oie du détroit de Bass sera bientôt » réunie dans sa basse-cour. De ces mêmes îles, il rapportera » le wombat ou phascolome , cet animal singulier, désagréa- » ble à la vue, mais dont la chair est si délicate, et que nous » avons trouyé nous-mêmes aussi familier qu’un chien, chez » les pêcheurs anglais. Le kanguroo gris, dont la chair est » préférable à celle du géant, sera l’une des précieuses ac- » quisitions que l’homme pourra faire encore dans ces îles. »

Péron termine son mémoire par de nombreux extraits des voyageurs précédents. À cette occasion, sa profonde érudition lui fournit un excellent argument à l’appui de cette idée, que l’état sauvage est la cause première de la faiblesse physique de l’homme. Suivant les récits des anciens historiens espagnols, les habitants des vastes régions de l'Amérique, lors de la découverte, étaient d’une grande débilité musculaire. C'est là une des causes expliquant la dépopulation effroyable qui suivit la conquête, surtout lorsque les malheureux indigènes passèrent de leur vie molle et oisive aux rudes travaux des mines, sous le fouet des vainqueurs.

Les mêmes résultats découlent des observations de ons. rouse sur les habitants de la Nouvelle-Californie, et même sur les Chiliens ; de Cook, sur les peuples de l’île de Pâques, de l'île des Lépreux, de la Nouvelle-Zélande, etc. ; de d’'Entrecasteaux, sur les Taïtiens, malgré leurs belles proportions ; de Jacques Lemaire, sur la variété nègre pélagienne de la Nouvelle-Guinée, de même race, quoique d’un état social supérieur à celui des misérables peuplades étudiées par Péron. Ainsi ses travaux partiels se lient à un vaste ensemble. Ils embrassent non seulement toutes les îles de la mer Pacifique et comprennent des hommes de deux races, mongolique et nègre, mais peuvent encore être regardés comme l’histoire gé-

Br At ue nérale du sauvage sur tout le globe. Aux populations éteintes se réunissent celles qui traînent encore leur misérable existence , refoulées sans relâche, comme par une loi providentielle, devant l'expansion, toujours triomphante, des races ci- vilisées.

La débilité physique et l’émaciation des membres ne sont donc pas un caractère typique d’une race humaine, mais le résultat forcé du régime. Chez les peuples policés , une alimentation réglée et un travail continu, sans être excessif, amenent les muscles à des dimensions régulières et proportionnées. Ne voit-on pas, au reste, chez nous, les enfants mal nourris, ou de sang héréditairement affaibli par laffection scrofuleuse, présenter des membres grêles et un ventre gros et ballonné.

Que deviennent les déclamations des sophistes ? que penser de cette prétendue force de l’homme sauvage préférée avec tant d’ostentation, et on peut dire d’ingratitude, aux avantages de l’ordre social ?

Comme le remarque M. Kéraudren, les dernières lignes du mémoire font autant d'honneur à la justesse qu’à la sévérité du jugement de son auteur, en ce qu’elles ne prétendent pas àa des conclusions trop générales : « Il me suffit d’avoir, le » premier en ce genre, ouvert la carrière de l'observation, » et d’avoir opposé des expériences directes, des faits nom- » breux, à cette opinion trop communément admise, trop » dangereuse peut-être, et très certainement trop exclusive, » de la dégénération physique de l’homme par le perfection- » nement de la civilisation. »

Pour achever ce qui regarde l'anthropologie, nous trouvons , dans les écrits de Péron , un certain ordre de faits qui paraissent dans leur ensemble comme des indices de la commune origine de toutes les branches du tronc humain: ce sont

21009 22 ces caractères grossiers, premiers rudiments de l'écriture, servant aux peuples primitifs à se communiquer quelques signaux, à garder quelques traces commémoratives de leur histoire.

Sur la terre de Leuwin, dans une sorte d’enclos d'arbres à tronc blanc (melaleuca dont le liber est blanc) dépouillés de leur écorce par les naturels, étaient trois enceintes semicirculaires de gazon et de sable, séparées par des jones alignés et coupés, et tournant leur concavité vers le rivage. La plus interne formait un banc de gazon avec des siéges marqués pour vingt-sept individus. La plus externe présentait sa surface plantée de jones brûlés jusqu’au niveau du sol, et disposés de manière à dessiner des figures bizarres, des triangles, des lozanges, des polygones irréguliers, quelques parallélogrammes, peu de carrés et pas de cercles.

Péron signale l’analogie de ces essais primitifs avec les caractères runiques des anciens peuples du nord de l’Europe, tracés sur la terre, l’écorce des arbres et des rochers ; il rappelle les hiéroglyphes mexicains, dont plusieurs n’offrent également que des figures à peine ébauchées de cercles, de carrés, de parallélogrammes ; il mentionne les dessins grotesques trouvés par le capitaine Philipp sur les rochers et les troncs d’arbres de la Nouvelle-Hollande ; les dessins qu’à l'extrémité australe de l’Afrique, les Boschismans ont pour habitude de graver dans le fond des cavernes ; enfin les dessins, plus parfaits et plus anciens, que présentent en plusieurs endroits les rochers de l’île de Ceylan, monuments d’un peuple qui paraît ne plus exister.

Nous ne possédons, pour cette portion de notre compterendu, qu’un petit nombre de mémoires de Péron, et des ci-

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