RECHERCHES GÉNÉRALES
Les nombreuses découvertes dont nous venons de présenter le résumé, en y joignant l’analyse des mémoires relatifs à certaines d’entre elles, n’ont pas épuisé le zèle scientifique de Péron. Il a abordé en outre l’étude des problèmes les plus généraux de la zoologie, de l’hygiène, de la physique du globe, a résolu diverses questions avec une heureuse sagacité; on peut attribuer ses erreurs au défaut de connaissances suffisantes à son époque, à l’influence prépondérante de quelques systèmes.
La domestication des animaux se présente au nombre des sujets les plus importants. Elle ne fut, il est vrai, de la part de Péron, l’objet d'aucune dissertation ex professo, maïs elle est une des préoccupations constantes de ce cœur généreux. U suffit, pour s’en convaincre, de jeter les yeux sur la gravure du frontispice de l'atlas du Voyage aux terres australes, où l’on voit dans le parc d’une habitation seigneuriale | sans doute la Malmaison) les casoars et les kanguroos sur la prai-
rie, et les cygnes noirs s’ébattant au sein des eaux, abrités par le feuillage des arbres de leur pays natal. La relation du voyage aux terres australes exprime, en nombre de passages, les vœux ardents de Péron pour doter son pays de nouvelles espèces destinées à augmenter le bien-être général. Ainsi s’expliquent ses soins multipliés, ses sacrifices pécuniaires pour ramener des animaux vivants.
Nous avons déjà énuméré les espèces qu’on devra chercher à acclimater en France. Nous ne ferons que répéter leurs noms : parmi les animaux utiles pour leur chair, plusieurs espèces de kanguroos, le wombat, le casoar sans casque, ou émou, l’oie du détroit de Bass; parmi ceux d'agrément, le cygne noir et le ménure-lyre. Nous avons mentionné ce zèbre dressé, acclimaté, capable de reproduire. Il ne s’agit pas de spéculations théoriques, mais de faits possibles et réalisés. Aux exemples déjà cités, page 113, ne pouvons-nous pas ajouter ce qui se passe à Saint-André-de-Fontenay, près Caen, où M. Le Prestre, membre de la Société d’Acclimatation , à des cygnes noirs qui reproduisent, des céréopses, des kanguroos prêts à mettre bas ? [J. la Patrie, n° du 8 juillet 1855.)
La pisciculture, la repopulation de nos étangs, qui trouvent aujourd’hui de si remarquables propagateurs et dont le gouvernement comprend la haute importance , n'avaient pas échappé aux méditations de Péron. A deux reprises nous avons parlé des tentatives faites. pour acclimater le gouramy, nous ajouterons seulement des détails pratiques qui peuvent être utiles à connaître pour le transport de poissons vivants à de grandes distances. Peu de jours avant de mettre à la voile, Péron reçut de M. Céré, directeur du jardin botanique de l’He-de -France, cent petits gouramys qui furent répartis dans douze vases. 11 fallait éviter les variations subites de température des parages du cap de Bonne-Espérance : elles avaient
fait périr les gouramys qu’on avait essayé précédemment de transporter en Europe. Pour cela chacun des vases fut placé dans une armoire bien abritée de l’air extérieur, où l’on pouvait maintenir une température à peu près constante. Une gaze légère en garnissait l’orifice, destinée à empêcher les poissons de sauter par dessus bord , sans pouvoir les blesser lorsqu'ils viendraient à la heurter. Ces précautions furent inutiles , car tous ces poissons moururent lors de la traversée du canal de Mozambique par la putridité de l’eau qui fut versée dans leurs vases. M. Freycinet remarque que l'emploi des filtres-charbon eût détruit ces mauvaises qualités de l’eau, que les gouramys embarqués étaient trop jeunes, les vases trop petits et que surtout une suspension des vases à /a Cardan eût été indispensable. M. Céré était parvenu , d’une manière graduée, à faire vivre les gouramys dans de l’eau presque aussi salée que celle de la mer.
Le dernier des mémoires de Péron, dans lequel la plume échappait à sa main défaillante , est relatif à une haute question de géographie zoologique (1). Il se trouve complété et généralisé dans de nombreux passages du Voyage austral que nous avons cherché à y rattacher dans notre analyse, car ce travail est un des titres de gloire de Péron.
Si l’on examine la surface de la terre on voit une immense étendue d’eau en couvrir les deux tiers. La surface solide se trouve en majeure partie dans l'hémisphère oriental autour du pôle arctique. Un monde de créatures vivantes habite les terres et les eaux , avec des stations aussi variées que leurs mœurs et leurs habitudes. Plus ou moins pressées, suivant les conditions de température, elles ne laissent pourtant aucun
(A) Notice sur l'habitation des Animaux marins , par Péron et Lesueur (Voy. aux terres aust., & I, p. 847), puis particulièrement: Notice sur lhabitation des Phoques. |
espace entièrement privé de leur présence. Il y en a quelques espèces jusque dans les cavernes les plus reculées ; et c’est à peine si, sous ce rapport, les cimes des plus hautes montagnes présentent seules une stérilité complète.
Buffon, le premier, a reconnu, pour les animaux supérieurs, une distribution localisée et déterminée par la forme même des deux continents qui, réunis vers le nord, s’écartent et se terminent, dans l'hémisphère sud, par deux pointes que sépare l’immensité des mers. Le premier , il a proclamé cette grande loi, que, sauf quelques animaux des régions hyperboréennes, les espèces du nouveau continent sont distinctes de celles de l’ancien continent. Les travaux modernes ont vérifié et complété les lois du naturaliste français , et des types plus spécifiques encore ont été reconnus, notamment pour la Nouvelle- Hollande et Madagascar. Les régions glacées du nord nourrissent plusieurs espèces de mammifères terrestres ; on n’en connaît aucune dans les terres les plus voisines du pôle antarctique. ;
Aujourd’hui, et en nous bornant à la classe des mammifères , les deux cents genres environ, dont elle se compose, nous en présentent d’abord, à peu près, cent-soixante qui ont sur le globe une habitation plus ou moins étendue, mais restreinte à une seule zône ; puis vingt, habitant à la fois la zône torride et la zône tempérée, et vingt autres répandues sur toutes les zônes |ainsi le genre ours). 11 semble , au premier abord, qu'il y a là une dérogation aux principes de Buffon, mais ces genres, en apparence cosmopolites , sont composés d'espèces limitées dans leur station, et d'autant plus distinctes que les localités sont plus isolées.
On peut donc dire, pour les espèces terrestres, que chacune d'elles a sur le globe sa place limitée qu'elle ne franchit point. Les exceptions à cette règle sont plus apparentes que
réelles. Elles proviennent surtout de l’homme qui, outre les animaux domestiques, a transporté avec lui le rat, le surmulot, le loup, animal de rapine, vivant des animaux compagnons de l’homme et des débris de destruction et de mort qui accompagnent chaque nouveau pas de l’espèce humaine.
On pourrait croire que les êtres qui habitent l'Océan ne sont pas soumis à des lois aussi rigoureuses, et surtout les mammifères et les oiseaux.
En effet, d’un côté sont des organes d’une locomotion puissante, d'autre part des variations lentes et graduées de température et point de ces obstacles qui arrêtent les migrations, et toutefois ils seront limités à certains parages.
Les observations de Péron, à cet égard, sont du plus haut intérêt. Il cherche, comme il le dit, à étendre aux animaux marins les principes de localisation des êtres, principes posés par Buffon, Zimmermann, Lacépède, en faisant voir que ces hommes illustres, faute de matériaux suffisants, ont encore conservé dans leurs ouvrages une foule d’identités fausses ou douteuses.
Péron rectifie d’abord cette opinion erronée, que les grands cétacés sont indistinctement communs à toutes les latitudes. « On voit répéter chaque jour, dit-il, dans d’estimables ou- » vrages, que la grande baleine (balæna mysticetus, Lin.), se » trouve également au milieu des frimas du Spitzherg et des » glaces du pôle antarctique.» On prétendait, bien plus, avoir reconnu les mêmes individus qui, à quinze jours d'intervalle, auraient franchi, du nord au sud, la distance d’un méridien. Péron fait voir, le premier, que c’est à tort que les baleiniers et quelques naturalistes pensent que les baleines, chassées pendant longtemps dans les mêmes parages , finissent par les abandonner, pour se réfugier dans d’autres contrées, et sous les glaces inaccessibles des pôles. La destruction est la seule
cause de leur disparition ; ainsi le golfe de Gascogne, si peuplé autrefois de ces grands cétacés, n'offre plus de nos jours que quelques rares individus.
Les découvertes plus modernes n’ont fait que confirmer les indications de Péron. La nature a imposé des bornes à l’habitation de ces énormes animaux : ainsi les baleines et certains rorquals habitent seuls dans l'hémisphère boréal; la baleine franche, près du pôle ; les rorquals, dans les zones tempérées: ainsi le rorqual de la Méditerranée, le rorqual jubarte.
L'hémisphère antarctique nous offre des espèces tout-à-fait distinctes : la baleine antarctique est bornée aux régions tempérées de l'hémisphère sud, près des extrémités de l'Afrique, de l’Amérique et de la Nouvelle-Hollande ; au contraire, dans le voisinage des glaces du pôle austral, se tiennent le rorqual noueux et le rorqual bossu. Ce sont les baleines finn-back et lump-back des pêcheurs anglais et américains.
La zone torride offre également des cétacés spéciaux. Oatre une foule de dauphins, encore peu connus, elle possède les monstrueux cachalots, relégués entre les nombreuses îles de la Polynésie , où les insulaires recherchent avec avidité leurs dents coniques et puissantes. Les pêcheurs américains leur font une chasse active; ils ont des stations dans les principaux archipels ; et pour le dire en passant, le contact de ces hommes, rebut des nations maritimes, est une cause énergique de destruction pour cette race polynésienne, devenue si célèbre par les récits de Bougainville, de Cook, de Lapérouse. Des bandits promènent la terreur et la mort au milieu de ces peuplades qui s’éteignent rapidement dans les excès et les vices, iristes fruits de leur commerce avec les européens. D’après une relation toute récente (Revue des Deux-Mondes\), le mal serait assez grand pour mériter l'attention sérieuse des gouvernements d'Europe.
La même localisation se remarque dans les sirénides ou cétacés herbivores. Le genre stellère est borné aux régions glacées du pôle boréal ; les espèces du genre lamantin habiïtent les embouchures des fleuves des régions chaudes de l’Afrique et de l’Amérique ; enfin le genre dugong se trouve sur le rivage des îles de la Malaisie et du détroit de Torrès.
C’est surtout pour les carnassiers aquatiques que les erreurs ont été nombreuses. On sait maintenant que les genres caloccéphale, stemmatope , morse, Sont propres aux mers boréales ; dans le Sud, au contraire, ce sont les genres ofarie, sténorhynque, platyrhynque. Enfin, certains phocidés sont spéciaux aux régions chaudes ou tempérées.
Au sujet de ces carnassiers, les plus grands de leur ordre, suivant la loi générale des espèces aquatiques, Péron a , le premier, signalé les désignations inexactes qui faisaient croire à une distribution cosmopolite de ces animaux , en masquant leur localisation.
Il s’est assuré que, sous le nom d’ours marin |phoca ursina |, il existe réellement plus de vingt phoques différents par l'habitation , la couleur, la forme, la grandeur et la position des nageoires antérieures , le nombre des dents, la présence ou l’absence des auricules.
La confusion était encore plus grande au sujet du veau marin (phoca vitulina). Cette prétendue espèce habitait à la fois les régions glacées des deux pôles , vivait au milieu des flots de la zône torride, se reproduisait au sein de la mer Caspienne , et de plus, par un privilége inoui, ses tribus, essentiellement marines, occupaient les eaux douces des lacs Baïkal, Ladoga et Onéga. On avait supposé des conduits intérieurs entre la mer Noire et la mer Caspienne ; comme si ces animaux à respiration aérienne, eussent pu traverser ces immenses siphons souterrains, privés d'air. On avait supposé encore
que la Méditerranée, la mer Noire et la mer Caspienne étaient jadis une seule mer; ou que la Méditerranée, d’un niveau plus élevé , s'était violemment fait jour à travers les montagnes du Bosphore, pour former la mer Caspienne, hypothèses géologiques hasardées pour expliquer une prétendue conformité d'espèces. Quant aux phoques des lacs d’eau douce, on les faisait remonter de la mer par les fleuves où on n’en rencontre jamais. On avait sans doute, remarque Péron, confondu. des loutres avec des phoques.
De mème pour le lion marin |[phoca leonina), de l'hémisphère nord , les erreurs étaient considérables. Péron fait voir que le lion marin de Fabricius et le lion marin de Steller sont deux animaux génériquement distincts. Le lion marin de Steller a des conques auditives et appartient au genre otarie créé par Péron, celui de Fabricius en est dépourvu et appartient au genre phoque. En outre, les deux animaux diffèrent par les proportions , par la forme de la tête , la disposition des narines, la couleur des yeux, la configuration des nageoires, le mode d’accouplement, le temps de la mise-bas, la nature des poils, le pelage aux diverses époques de la vie, la crinière qui existe chez le lion marin de Steller, et dont on ne trouve aucune trace chez le lion marin groënlandais de Fabricius ; enfin par le nombre des dents : celui de Fabricius n’en ayant que trente-deux, tandis que celui de Sieller en a trente-six.
Maintenant, dit Péron, si, pour les grands phoques de notre hémisphère, il règne de telles inexactitudes, même dans les écrits des plus célèbres naturalistes, de quelles erreurs plus graves ne doit pas se trouver surchargée l’histoire de ces innombrables amphibies marins qui peuplent toutes les parties de l’océan Antarctique. Observés presque exclusivement par des hommes étrangers aux principes de la science, la plupart de ces animaux sont encore spécifiquement indéterminables ,
et pour ceux que Péron a pu voir, ou sur lesquels les renseignements sont assez certains, # n’en est pas un seul qui ne se distingue essentiellement des espèces boréales analogues.
On a peu étudié la distribution géographique des oiseaux. Ils paraissent, au premier abord, devoir échapper aux lois qui enchaïînent , dans les zônes restreintes , les animaux terrestres et aquatiques. Il semble qu’à eux seuls l’univers entier ait été donné pour patrie, et que , dans leurs migrations périodiques, un grand nombre parcourent plusieurs fois, dans ‘leur vie, cet immense domaine. |
Que l’on observe mieux, toutefois, et l’on verra que les mêmes causes, qui localisent tous les animaux , font sentir aussi leur mystérieux empire sur les habitants de l’air. Malgré la puissance de son vol, le lammer-geyer abandonne-t-il les cimes des Alpes, et le condor celles des Cordillières? Un bien remarquable exemple de cette localisation est donné dans le mémoire de M. Jacquinot, ce consciencieux et sagace observateur, sur les procellaridées (41). Ces oiseaux ne touchent la terre que pendant quelques jours de l’année, et seulement pour y pondre leurs œufs. Ce sont de tous les oiseaux ceux qui possèdent le plus grand pouvoir de locomotion, et toutefois , malgré la faim qui souvent les presse, ils ne quittent pas leurs localités.
Les espèces du nord diffèrent de celles de la zône australe , et entre les deux régions extrêmes sont des espèces encore distinctes. Aucune espèce d'oiseaux n’est commune à l’ancien et au nouveau continent ; les genres et les espèces sont limités pour chacun à certains points de leur surface ; et même la plupart des petits archipels de l'Océanie, si semblables par le
(4) Comptes-rendus de l’Acad, des sciences , mai 1844.
D — climat et par le sol, sont loin de présenter l'identité spécifique des oiseaux.
Péron a mentionné cette localisation pour deux des espèces d'oiseaux marins antarctiques qu'il a rencontrées le plus fréquemment, et cherche à mieux préciser qu'on ne l'avait fait jusqu'alors les limites de leur habitation (1). Aïnsi il cite le paille en queue (phaætion æœthereus) qu’il observe de 45° lat. sud à 23° 25° au-delà du tropique du Capricorne. C’est un oiseau dont on croyait l'habitation exclusivement intertropicale , ainsi que l'avait déjà remarqué Buffon, le fondateur de la géographie zoologique, lorsqu'il le désigne comme « attaché » au char du soleil sous la zône brüûüiante que bornent les tro- » piques.» Par hasard Péron observe deux damiers (procellaria capensis), par 21° latitude. À la terre de Leuvwin, il trouve ces oiseaux très abondants par 33° lat. S. Cook les remarque dès le 30°. II semble donc convenable d'étendre davantage vers les régions équatoriales l'habitation de ces oiseaux, c’està-dire de 30° S. à 57° $S., et non plus seulement de 0° à 57°, comme la restreignait Linné, vers les régions polaires antarctiques.
La classe sinombreuse des poissons paraîtrait, comme celle des oiseaux, faire exception aux règles précédentes, subordonnée qu’elle est à la fois aux vents et aux courants qui peuvent transporter le frai et les jeunes individus loin de leurs climats habituels. Cependant it n’en est point aïnsi ; les espèces de la Méditerranée, par exemple, ne sont pas celles de l'Océan. Les stations des poissons sont plus restreintes qu’on ne le croirait d’abord. Ils vivent près des côtes, dans les mers
(1) Notice d’un mémoire sur les animaux observés dans la traversée de Timor au Cap sud de la terre de Van-Diémen, lue à la Société Philomatique par Péror (Magasin encyclopédique, 1805, t. VI, p. 415).
ne Ce
peu profondes. La configuration des rivages, les courants, la nature du sol submergé, etc., présentent une foule de circonstances locales entraînant la diversité spécifique. Péron ne donne point de détails sur la localisation de tel ou tel groupe ichthyologique , mais, d’une part, il fournit à Lacépède les matériaux de genres nouveaux ou d'espèces distinctes de celles que présentaient les régions plus anciennement explorées, et, d'autre part, la conclusion générale de son travail sur l’habitation des animaux marins indique qu’il comprend les poissons. dans la loi qu’il formule, Il existerait sans cela une lacune, inadmissible chez ce judicieux observateur, puisque après avoir traité avec détail ce qui se rapporte à la localisation des carnassiers amphibies , il passe à l’examen des êtres marins, placés zoologiquement à la suite des poissons, et retrouve les mêmes conséquences.
Un pareil ordre de faits caractérise les mollusques , et ici Péron ouvre la voie que doit suivre plus tard avec tant d’honueur M. d'Orbigny ; c’est à certains parages, dit-il , que ces animaux sont fixés, c’est là qu’ils se trouvent plus nombreux, plus grands et plus beaux. À mesure qu’ils s’éloignent de ce point, les individus dégénèrent , et l’espèce finit par s’éteindre. Il prend pour exemple l'oreille de mer (haliotis gigantea); c’est à l'extrémité du globe, sous le choc des flots polaires, qu'elle se complaît, parvient à la longueur de quinze à vingt centimètres, et forme ces bancs considérables qui servent de nourriture aux habitants de l’île de Diémen. A l’île Maria, après avoir seulement traversé le canal d’Entrecasteaux, déjà ce grand coquillage a perdu de ses dimensions. À l’île King, il est encore plus petit et plus rare ; sa dégradation devient plus sensible à mesure qu'on monte davantage vers l’île Decrès et les îles Joséphine. Dans les misérables avortons de cette espèce, qui végètent encore sur les rochers de la terre
de Nuyts, on a peine à reconnaître le plus grand coquillage de la Tasmanie, et au-delà du port du roi George, on en chercherait en vain la trace.
De même pour ces phasianelles, si rares avant Péron ; l’île Maria est leur véritable patrie ; on pourrait en charger des navires. Comme l’haliotis gigantea du cap Sud, elles expirent au port du roi George, après avoir éprouvé une suite de dégradations insensibles.
Ces faits prouvent, dit Péron , que les mollusques originaires des pays froids ne peuvent s’avancer impunément jusqu’au milieu des zônes brûlantes. D’un autre côté, les animaux de ces derniers climats ne sont pas destinés à vivre dans les autres régions. L’exclusion n’est pas bornée aux espèces, elle s'étend aux genres. Quelle localisation restreinte pour les crassatelles, les houlettes, les trigontes surtout, si rares dans la nature moderne ! Il n’est point de pays comparable à Timor pour la richesse du développement des mollusques. Péron en a rapporté plus de vingt mille coquilles, comprenant plusieurs centaines d'espèces. C’est à Timor et dans les îles voisines que fourmillent ces cônes , ces olives, ces cyprées qu’on connaît à peine sur les rivages plus froids des deux hémisphères. C’est seulement à la terre d’Endracht, près des régions équatoriales, qu'on voit paraître quelques-unes des coquilles timoriennes. Elles succèdent donc aux Aaliotis, aux phasianelles, et la terre de Diémen, comme aussi la partie australe de la Nouvelle Hollande, en sont dépourvues. C’est ainsi que se trouvent vérifiées les divisions de géographie zoologiqne de Lacépède et de Fleurieu.
Les observations donnent les mêmes résultats si l’on examine non seulement les dors, les aplystes , les salpas, mollusques dégradés, les néréides, les amphinomes, les amphitrites, annelés des derniers échelons ; mais encore si l’on descend
DS aux représentants les plus inférieurs de la faune des mers australes, les Lolothuries, les actinies, les béroëés, les méduses, si même on s’abaisse jusqu'à ces éponges, dernier terme de simplification de l’organisation animale, pas une seule de celles rapportées par Péron ne se retrouve dans les mers boréales.
De cet examen réfléchi, de cette longue suite de comparaisons rigoureuses, il est amené à formuler cette grande loi: qu'ol n’est pas une seule espèce d'animaux marins bien connue qui, véritable cosmopolite, soit indistinctement propre à toutes les parties du globe.
L'extrait suivant du Voyage aux terres australes nous paraît parfaitement compléter cette belle question de la localisation des espèces marines (t. II, page 205). |
« De même que tels ou tels groupes de coquilles sont plus » particulièrement fixés à tels ou tels parages, de même aussi » l'habitation particulière de chaque espèce est resireinte à » telle ou telle portion d’une même côte. Aïnsi, tandis que » les carinaires, les hyales, les jantines, les argonautes et les » autres testacés fragiles flottent à la surface des mers, les » trigonies et les nautiles sont relégués dans leurs profondeurs; » c'est au milieu des récifs, parmi d'affreux rochers, qu'il » faut aller recueillir les patelles, les spondyles, les tridacnes, » les /épas , elc., etc. Les olives, les cyprées, les cônes, les » volutes se plaisent aux endroits rocailleux ; les pinnes gi- » gantesques et fragiles ne sauraient habiter que les places » herboso-vaseuses : ici les {arets se creusent un asile dans les » vieux bois submergés et pourris; là vivent, incrustées dans » les pierres ou dans les madrépores, les pholades et les Aou- » dettes ; ailleurs , les placunes, les marteaux , les vulselles , » les pernes, les avicules et les autres coquilles iamelleuses , » vont chercher des abris plus analogues à leur délicatesse » extrême. Les unes s’établissent au sein des alcyons , d’au-
» tres s’enveloppent, pour ainsi dire, de la substance des » éponges, celles-ci reposent sur des couches de conferves » et d’ulves, celles-là se fixent aux tiges des fucus, et se lais- » sent, commeeux, doucement balancer par les flots : mais c’est » aux bancs de sable surtout qu’appartiennent des coquilles » plus nombreuses , plus élégantes et plus variées, c’est là » que le naturaliste doit aller chercher les mactres, les péton- » cles, les myes, les solen, les vénus, les pecten , les tellines , » les glycimères et une multitude d’autres testacés analogues. »
Péron à attaché son nom à un des plus curieux problèmes de l’histoire naturelle générale, la phosphorescence de la mer. Les récits des navigateurs ont depuis longtemps fait connaître le magnifique spectacle de ces masses embrasées roulant sous les eaux, et Péron dit en avoir vu qui ne paraissaient pas avoir moins de vingt pieds de diamètre. Souvent ces vagues enflammées se brisent contre les flancs du navire et font jaillir par milliers d’étincelantes étoiles. Plusieurs marins ont observé des parallélogrammes incandescents, des cônes de lumière pirouettant sur eux-mêmes, des guirlandes éclatantes, des serpenteaux lumineux. D’autres fois, on croirait voir des nuages de phosphore errer sur les flots au milieu des ténèbres. Ailleurs l'Océan paraît comme décoré d’une immense écharpe de lumière mobile, onduleuse , dont les extrémités vont se rattacher aux bornes de l’horizon.
Que d’explications , de théories vagues et insoutenables proposées pour expliquer ces admirables phénomènes ! On a invoqué l'esprit prétendu du sel , le bitume, le pétrole, les huiles animales, le frai des poissons, des mollusques, les débris corrompus des êtres marins, le mucus gélatineux qui transsude continuellement des poissons , des mollusques, et des z00phytes. Des auteurs ont admis une putrescibilité des couches superficielles de l'Océan, d’autres une lumière propre, d’au-
ires une lumière réfléchie venant on ne sait d’où, ou réfractée venant de l’intérieur. L’électricité a été mise en jeu par quelques-uns ; pour d'autres le phosphore libre ou combiné à l'hydrogène.
En de nombreux points des voyages de Cook, cette phosphorescence est constatée sous toutes les latitudes, mais il en attribue la cause, par une fausse extension de faits vulgaires, aux matières cadavériques. :
Cependant on connaissait un certain nombre d'insectes où la phosphorescence se produisait comme un acte vital , accessoire de la fonction de génération. Mieux inspirés, certains observateurs étudient des phénomènes de même ordre pour les animaux marins. Spallanzani examine ce liquide lumineux qui suinte des méduses et se dissout dans le lait auquel il communique la lueur phosphorée ; Rigaut, dès 1764, Suriray, Dicquemare, attribuent la cause de la phosphorescence sur nos côtes à de très petits animaux voisins des rhizopodes, les noctiluques. Péron a su généraliser ce point capital, que la phosphorescence des mers, non plus seulement en certains points, mais partout, est exclusivement due à des êtres vivants. Il a donc, bien avant M. Ehrenberg, proclamé cette orande vérité. Voici en effet ses conclusions : 1° la phosphorescence appartient essentiellement à toutes les mers. On l’observe au milieu des flots de l’Equateur, dans les mers de Norwège, de Sibérie, comme dans celles du pôle antarctique; 2% elle est d'autant plus sensible que la mer est plus agitée et la nuit plus profonde ; cependant elle existe encore dans les mers calmes, et la lumière de la lune ne la masque pas complétement ; elle est en général plus forte et plus constante entre les tropiques, ce qui tient, comme cause médiate, à la température plus élevée de ces mers (favorisant par suite le développement d'animaux mous et délicats) ; 4° elle est plus
grande le long des côtes, dans les eaux resserrées et les déiroits, qu'au milieu des mers très vastes.
Ces faits généraux, ajoute Péron, résultent de ce que la phosphorescence est exclusivement due à une /umière propre, sécrétée par un grand nombre d'animaux marins, surtout par les mollusques et les zoophytes mous. Il l’a constatée dans les biphores , les pyrosomes , chez certaines espèces d’astéries et d’ophiures, chez presque toutes les médusaires et béroaires, chez les vélelles, les rhizophyses, certains physsophores, etc. Ce sont sans doute de très petites espèces (comme les noctiluques de nos côtes) qui produisent ces flots paraissant .se briser en étincelles contre le bordage du navire.
Quant à la cause première de la phosphorescence , encore si obscure, Péron ne paraît nullement l’attribuer à une combustion, mais à une sécrétion sui generis. Depuis, des faits nouveaux ont surgi. Ainsi, les expériences de Matteucci (Leçons sur les phénom. phys. des corps vivants, 1847, p. 151) ont établi que chez les vers luisants, et sans doute chez les animaux aériens phosphorescents , il se produit une combustion lente, remplaçant un volume d’oxygène par un égal volume d'acide carbonique. M. de Quatrefages est arrivé à un résultat des plus remarquables / Ann. des sci. nat., z0ol. 3° série, t. XIV, p. 236). Il a parfaitement établi chez les animaux marins que la phosphorescence, toujours par scintillation au moins sous un grossissement suflisant, accompagne la contraction musculaire et augmente par toutes les causes excitant cette contraction. 11 admet, d’après cela, une seconde cause de phosphorescence , spéciale à ces animaux marins, étrangère à la combustion. Ses expériences à ce sujet tendent seulement à établir l'absence de combustion par l'oxygène libre, à la manière des insectes. Nous sommes portés à croire que
toute phosphorescence dans les corps organisés, soit pendant la vie, soit après la mort, a pour cause une combustion , et cette opinion se relie complétement à la belle découverte de M. de Quatrefages, rapportant la phosphorescence des animaux marins à des contractions musculaires intermittentes. On sait maintenant , d’après de très récentes expériences de Matteucci, que toute contraction musculaire est accompagnée d’une combustion , source même de la force qui agit dans la contraction , suivant la nouvelle théorie de la chaleur. Cette combustion produit l'élévation de température que Becquerel et Breschet ont constatée dans la contraction des muscles, et il n’est guère douteux qu’elle ne soit aussi la cause de la phosphorescence , lorsqu'il y en a une. À un phénomène général et identique se trouve ainsi attribuée une origine identique, comme le pense un de nos physiciens les plus distingués par la solidité de son jugement et une immense érudition scientifique, notre ami et ancien collègue, M. Verdet.
D’après certains auteurs, le nom de la mer Rouge serait dû aux nombreux animaux phosphorescents qui la peuplent; suivant d’autres, à la couleur des sables en certains points, ou à des algues microscopiques, etc. Ces questions ont été discutées avec talent dans le mémoire de M° C. Dareste. Nous les rappelons ici, car une note de M. Freycinet, dans le 2° volume du Voyage , nous apprend que Péron devait publier un important travail justificatif de ces appellations de mer rouge , mer jaune, mer de lait, mer de sang (il en cite des exemples dans le Voyage), et de ces pluies, dites pluies de sang, pluies de soufre, etc., qu’on a souvent rejetées à tort dans les fables imposées à la crédulité du vulgaire , faute de savoir les expliquer ; aucune trace de ce mémoire n’a été retrouvée dans les papiers de Péron.
Par un lien naturel viennent se placer ici les recherches sur la température de la mer (4), tombées dans un oubli immérité. Elles nous permettent d'étudier chez Péron la sagacité expérimentale du physicien, et fournissent une preuve de plus à l'appui de cette opinion, que la variété des connaissances dans toutes les branches des sciences ne fait qu’apporter plus de rectitude et plus de force dans l'étude spéciale de l’une d'elles.
Une première série de travaux concerne la température à la surface de la mer comparée à celle de latmosphère, et prise, suivant la remarque de Péron, avec le même instrument. Il cherche, dit-il, à détruire ce préjugé météorologique, très ancien et remontant à Aristote, que l'agitation des flots produit leur échauffement. Il fait remarquer que, dans les expériences antérieures aux siennes, on opérait seulement dans le jour, vers son milieu, près des rivages des continents : de là pas de moyenne diurne, et une influence considérable des terres. Afin de pouvoir obtenir des moyennes, Péron observait métrodiquement à midi, à minuit, à 6 h. mat.,à6h.s. Enfin il a soin de séparer ses recherches suivant qu’elles se font en haute mer ou près des rivages.
Il reconnaît, dans le premier cas, qu’à midi, la température de la surface est moindre que celle de l'atmosphère, à l'ombre, ce qu'il explique par l’évaporation et les courants d’air chaud. Il faut y joindre aussi la très faible capacité calorifique de l'air. À minuit, au contraire , il trouve la température de la surface supérieure à celle de l'air, et de là naturellement des équilibres le matin et le soir. La moyenne des quatre observations lui donne la température de la surface loin des rivages comme supérieure à celle de l'atmosphère.
Il constate, près des rivages, que la température de la sur-
Péron, — Ann, du Mus., t. V, p. 1923.
face de la mer augmenté à mesure qu’on s'approche des côtes. Ce résultat, obtenu dans és régions équatoriales, est identique à celui auquel arrive Aïmé sur les côtes méditérranéennes , dans une mer fermée aux courants polaires { Ann. de phys. et de chim., à série, t. XV, p. 33). Nous en pourrons conclure l’absence de pareils courants aux points côtiers où Péron expérimentait, car le fait inverse a été souvent observé dans l'Océan, sur les hauts-fonds des côtes où des courants d’eau froide, arrêtés dans leur marche, remontent le long des accores des bancs et glissent à leur surface. L'observation de Péron est très importante en ce qu'elle indique que le voisinage des côtes est loin d’être toujours attesté par un refroidissement de la surface de la mer ; ce ne peut donc être un moyen général de reconnaître l'approche de la terre et le danger du navigateur.
Les observations de la température de la mer à diverses profondeurs avaient été recommandées à Péron par Fourcroy, Laplace, Brisson. 11 comprend le premier que son thermomètre doit conserver \ le plus possible , la température du fond. I] réalise cette condition par le choix d’enveloppes peu conductrices et de natures diverses. Le thermomètre était maintenu dans un cylindre de verre contenant de l'air, celui-ci entouré d’un cylindre de bois plein de charbon pilé, et enfin le tout était placé, au moyen de suif fondu, dans un étui métallique. (1) Certes on ne pouvait mieux faire avant l’invention des thermométrographes à index ou à déversoir. Péron se plaint seulement du mauvais vouloir du commandant et de l’équipage ; car un pareil système devait, dit-il, rester immergé très longtemps et être retiré le plus promptement possible.
Il observe d’abord le fond près des côtes et trouve en
(4) De Saussure à pareillement employé le suif.
moyenne une température plus élevée qu'à profondeur égale en pleine mer. Nous trouvons ici ingidemment une observation qui nous paraît bonne à conserver, à propos de la question si difficile de la chaleur animale. En retirant sur les côtes de la Nouvelie-Hollande la drague couverte de polypiers, d’éponges, d’alcyons , dont la phosphorescence excite la curiosité de l'équipage, Péron voit que le thermomètre piongé au milieu de ces animaux monte de plus de à°.
À de grandes profondeurs et loin des terres il trouve un abaissement progressif, à mesure qu’on s'enfonce au-dessous de la surface, et sans limite pour les profondeurs atteintes, Ainsi, par 4° lat. B, à 2144 pieds l’abaissement est de 19 par rapport à la surface. Péron confirme ses résultats par ceux que trouvèrent Irving et Forster, en opérant à de plus grandes profondeurs et dans les deux régions polaires. La décroissance est bien plus rapide que sous l'équateur, et ces savants parviennent à la glace fondante et même au-dessous. D’après cela, dit Péron, rien ne s'oppose à admettre, sous l’équateur même, un fond glacé et solide ou du moins une température comparable à celle des pitons des hautes montagnes, et par suite il doit exister, dans les abîmes de la mer, la même solitude, la même absence d'êtres vivants, que sur les cimes désertes.
Après tant d'habileté d'observation, Péron échoue lorsqu'il veut arriver aux causes, et nous savons à quoi imputer ce résultat commun à d’autres recherches générales. Il ne pouvait en être autrement à son époque. [Il attaque, en effet, la théorie de la chaleur centrale dans sa généralité, sans remarquer que d’immenses courants polaires inférieurs doivent masquer ses effets. Dans la Méditerranée, qui se trouve à l'abri de ces flux glacés, on arrive à un minimum égal à la moyenne des températures superficielles de l’hiver. Dans l'opinion d’Aimé, à partir d’une
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certaine profondeur , la température doit reprendre uné inarche ascendante, à mesure qu’on approche des couches terrestres. Des thermométrographes immergés dans l'Océan, bien plus bas que lors des expériences d’Irving, de Forster et de Péron, ont accusé des températures supérieures de plusieurs degrès à la glace fondante.
Les détails les plus remarquables sur la constitution géographique et météorologique du continent australien sont contenus dans un chapitre du Voyage, intitulé : Séjour à Port-Jackison (t. I, p. 368) ; la rédaction en est malheureusement des plus confuses , une foule de sujets disparates s’y trouvent traités.
Une chaîne de montagnes traverse du N. au S. la Nouvelle- Hollande. Plus rapprochées de la côte orientale, elles se replientau $. pour rejoindre les Montagnes Bleues des colons de Sydney, et se relient aux sommités de la terre de Diémen. Péron raconte avec soin les tentatives infructueuses faites pour gravir ces rochers stériles, horriblement abrupts. On n'avait pu aborder qu’au pied de ces montagnes , formé de grès, de poudingues, de minérai ferrugineux , sans calcaire. Les plateaux granitiques de l’intérieur demeuraient inaccessibles, Leur existence était toutefois certaine, d’après la nature des cailloux roulés de gneiss , de granit, de porphyre qu'on trouvait en remontant les cours d’eau, comme le constatèrent notamment Depuch et Bailly dans l'exploration de l’Hawkesburry, vers les Montagnes Bleues. Les sauvages existant alors, détruits sans doute aujourd’hui, avaient une crainte religieuse de cette barrière infranchissable qui leur était aussi peu connue qu'aux Européens. C’esten effet de ces montagnes que semblaient leur venir les vents brûlants, les orages désastreux , les inondations dont il nous reste à parler. On sait aujourd’hui qu’au-delà de ces Montagnes Bleues sont des espaces limités
de terrains fertiles ( Australie heureuse), des rivières et des fleuves puissants, le Bogan, le Darling, le Murray, débouchant dans la mer par le lac Alexandrina et la baie Encounter, le Glénelg, entouré de petits lacs, etc. On a rencontré des peuplades moins abruties que sur les côtes, abondamment nourries de poissons et dont on ignorait existence du temps de Péron. Cela résulte des explorations de Sturt en 1828 et 1829, de Mitchell en 1831, 1835 et 1835. (Bull. de la Soc. de Géogr., 4" série, t. XX, p. 340, 2° série, t. XIII, p. 129.)
Contrairement aux vents qui ont traversé les montagnes d'Europe, les vents qui soufflent du N. et du N. O., pour la colonie de Sidney, sont secs et extrêmement chauds. Comparables au simoun saharien, ils tarissent les ruisseaux, détruisent toute végétation et font périr par milliers les animaux. Ayant balayé les déserts du centre, ils recouvrent les objets d’une cendre très fine , rougeûtre et ferrugineuse. La température s'élève d’une manière excessive. Parmi de nombreux exemples, Péron cite, à Sydney, jusqu’à 32°,4 R. à l'ombre. Il rapproche les résultats propres à ce pays de ceux qu’il a observés sur toute la côte, ainsi à la terre de Leuwin pour les vents de l'E. à l’O., au S. de la Tasmanie pour le vent du N., encore aride et brûlant, bien qu’il eût traversé les hautes montagnes du promontoire Wilson, les îles Furneaux, le détroit de Bass et les sommets neigeux de la Tasmanie. Ii conclut en ces termes : « Tous les vents qui traversent la » Nouvelle-Hollande du N. au $S., de l'E. à PO. et du N. O. » auS. E., sont des vents brülants et secs. »
Ce qui le préoccupe c’est surtout la haute importance de ce fait pour la constitution physique intérieure de lAustralie. Il fait preuve d’une merveillease sagacité inductive, lorsque, avant d'aborder à la terre de Leuwin, encore en pleine mer, il remarque que le vent d’'E., dès que le navire est abrité par la
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Nouvelle-Hollande, d’humide et brameux prend un caractère tout opposé , fait monter le baromètre et marcher l’hygromètre vers la sécheresse. Aussitôt, contrairement à l’opinion du commandant et de l’astronome , il affirme qu’on va rencontrer une terre basse, sans hautes montagnes , sans forêts, sans cours d’eau. Remarquant plus tard que le vent présente cette influence sur les deux instruments , toutes les fois qu'il souffle de l’intérieur, il ose conclure qu’il ne doit s’y rencontrer que des déserts sableux et nullement cette grande mer interne admise par tous les savants de l’époque. En ce moment, où les côtes seules sont encore connues, les explorations intérieures ont toutefois bien établi l'existence de vastes solitudes, couvertes de sables soit ocreux , soit salins, où se perdent les eaux venues des montagnes.
On sait cependant que l'Australie méridionale présente un bassin intérieur peu profond. Soupçonné par Sturt, le lac Torrens, découvert par M. Eyre en 1839, offre un immense circuit en fer à cheval, de plus de 400 milles, entourant lesmonts Flinders dont il reçoit les eaux. Il est salé ; des déserts privés de végétaux et couverts d’efflorescences salines l’environnent. Sa faible profondeur en fait un vaste étang et nullement une mer, et de plus son étendue est minime par rapport au continent australien ; par ces deux causes on conçoit qu'il n'ait pas d'influence sur le régime hygrométrique des vents. (Bull. de la Soc. de Géogr., ë° série, t. FE, p. 56.)
Le projet de parcourir ces terres ignorées avait vivement frappé l'imagination aventureuse de Péron. Selon lui une expédition composée d’une centaine d'hommes courageux devrait partir du golfe Bonaparte et se diriger , autant que possible , sur le golfe de Carpentarie. En cas où des montagnes eussent barré la route elle se replierait ou à l'E. sur la baie des Passages , ou au N. O. sur l'entrée de Dampier, ou au S$. O. sur
la rivière des Cygnes. À ces stations attendraient des navires destinés à la ravitailler. Des dromadaires , amenés de l'Inde, lui paraissaient d’une haute utilité. (C’est encore l'opinion que vient tout récemment d'émettre M. Ernest Hang qui s’est offert à la Société de géographie de Londres pour tenter ja traversée australienne.) Il paraît difficile à Péron que la caravane, à la saison des pluies, ne puisse trouver quelques oasis dans les immenses déserts de l’intérieur. Le manque d’eau douce est pour lui le plus grand obstacle (Malte-Brun, continué par Huot, t. XII, 1837, p. 218). Ces opinions sont tout-à-fait conformes à celles de sir Thomas Mitchell, d’une si haute compétence en ce sujet. Il faut, écrit-il, pour ces dangereuses expéditions, un chef revêtu d’une autorité absolue. Les chaînes côtières de la partie orientale du continent ne présentent qu'une suite de rochers coupés de ravins et couverts d’épais fourrés. La rareté de l’eau en fait presqu’un objet de dispute armée, et la population sauvage se groupe immanquablement autour des lieux où il y a un peu d’eau, bien décidée à la défendre contre tous. Le meilleur explorateur est un anglo -ausiralien de naissance. Pas un étranger ne pourrait vivre là où, par une sorte d’instinct, l’anglo-australien saura découvrir de l’eau, retrouver les chevaux perdus et choisir le meilleur campement. (Nouv. Ann. des Voyages, t. II, 1853, p. 210.)
Sur toute l'étendue des côtes connues au temps de Péron, on ne trouve, dit-il, aucune rivière dans l’acception habituelle de ce mot. Les prétendus fleuves sont de très longues et étroites criques remplies d’eau salée, n'ayant d'autre mouvement que celui du flux ou du reflux de la mer. De là cette erreur des anciens observateurs qui crurent voir des fleuves anormaux remontant vers l’intérieur des terres. Dans une navigation sur l'Hawkesburry, faite par les minéralogistes de
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l'expédition australe , à plus de cent milles de la mer par les courbures, la marée montante élevait encore les eaux d’un pied. Tout-à-coup ces prétendus fleuves majestueux se terminent par un faible ruisseau d’eau douce, presque tari en été, incapable de porter la moindre embarcation. Telles sont les rivières de la colonie australienne du Sud, énumérées par Péron, celles de la baie des Chiens Marins, des golfes Bonaparte et Joséphine , du golfe de Carpentarie d’après Flinders, etc. , et enfin, pareillement les rivières de la Tasmanie.
Le caractère des inondations de ces singuliers cours d’eau n'offre pas une carrière moins vaste aux méditations et aux recherches. Au milieu de ses excursions, Péron remarque de faibles ruisseaux dans les vallées , tels qu’il pouvait enjamber les plus larges, et à cinq ou six mètres au-dessus, des traces récentes de l'élévation des eaux. Ces filets d'eau douce (les observations ont surtout porté sur la rivière Hawkesburry) , dont on croit à chaque instant atteindre la source, doivent avoir d'immenses ramifications dans l’intérieur des Montagnes Bleues. En effet, ils se gonflent tout-à-coup, et en quelques heures sont devenus des torrents fougueux et dévastateurs. Parfois l’eau s'élève à seize mètres au-dessus de son niveau habituel. Aussi les colons anglais, avertis par une cruelle expérience , éloignent leurs habitations de ces bords dangereux et ne les construisent que sur les points les plus élevés.
Le défaut de périodicité de ces inondations, leur absence de rapport avec l’ordre des saisons, contrairement à ce quise passe, soit en France, soit dans les pays intertropicaux, présentent un phénomène non moins étrange. Ces prétendus fleuves , dit Péron, débordent : 1° à toutes les époques de l’année ; 2° de ane à deux fois jusqu’à dix ou onze, dans la même année ; 3° sans connexion avec l’état de l'atmosphère, la direction du vent, les orages ; 4° sans intervalles réglés ,
= 947 — bé tantôt trois ou quatre fois dans le même mois , tantôt après un répit de plus de six mois. Quelles pluies immenses, subites, sur une énorme étendue de pays ne doit-on pas supposer! Les Anglais appellent avec raison l'Australie le continent sans pareil. Autour de ces cours d’eau s’accumule la terre végétale, arrachée des montagnes, parfois sur douze et même sur seize mètres de fond. 11 s'ensuit une fertilité prodigieuse. Sur les bords de l'Hawkesburry, dit le Nil de la Nouvelle-ffo]lande, on a vu le blé, sans engrais, rapporter 95 p. 4, l'orge 140, le maïs 200.
Mitchell a remarqué aussi sur lé Darling les traces d’inondations considérables, Lushington et Wickam, dans leur expédition à la côte N.0. en 1838, les signalent à une grande hauteur sur les rives du Glénelg et sans que les fortes pluies qu'ils éprouvent amènent une crue des eaux. M. Wickam, en découvrant ailleurs, du côté de la rivière des Cygnes, une nouvelle rivière (Fitzroy-River), observe les marques laissées par l’eau à un niveau très élevé, et sans rapport avec les pluies de la côte. (Nouv. ann. des Voy., 1839, t. XXI, p, 39.)
Les rivières côtières reconnues ne peuvent recevoir toutes les eaux d’un aussi vaste continent. Selon M. Hombron, Bornéo et l’Australie sont comme des centres de soulèvements entourés de volcans d’éruption. Bornéo est au milieu d’un cercle volcanique, maïs l'Australie n’est environnée de volcans que des côtés N. et E. ; l’impulsion a été moins forte, les montagnes sont trop peu élevées eu égard à l'étendue du pays, ce qui a causé une imparfaite répartition des eaux. Beaucoup de rivières et de ruisseaux se perdent à l’intérieur dans les sables ou s’évaporent en marécages. Les Montagnes Bleues ne fertilisent qu'une zône limitée ; ailleurs l’humus est peu épais; on ne trouve que sable, grès ou glaise. Les types de la flore sont, par suite, peu variés et demeurent les mêmes en des.
La + LM on
points très éloignés. | Nouv. ann. des Voy., 18h45, t. IE, p. 301.)
Les orages sont très fréquents et très multipliés. Péron observa un exemple de leur violence et de leur instantanéité. Le vent passa brasquement au N. ©. , les nuages, venus des Montagnes Bleues, se précipitèrent sur le sol , en rasant, pour ainsi dire, la terre. Le ciel était déchiré par d'immenses éclairs bleuâtres, les vents tourbillonnaient dans tous les sens. | Il ramassa des grêlons, pesant près de 30 grammes, de forme allongée, irrégulièrement prismatique, et non pas arrondis. Les colons conservaient la mémoire d’une grêle, tombée en décembre 1795, et ayant ravagé plusieurs fermes par la chute de larges carreaux de glace, présentant jusqu’à deux décimètres de longueur. |
La géologie des régions australes forme le complément nécessaire de leur état actuel. Elle se trouve ébauchée dans un mémoire de Péron qui réunit plusieurs études assez distinctes (Voyage, 1. IL, p. 161). Il établit d’abord, par des observations zoologiques, que la Tasmanie et la Nouvelle-Hollande n’ont très probablement pas été réunies primitivement. En effet, différence de la race humaine, absence du chien en Tasmanie, tandis qu'il existe en Australie, mammifères et reptiles presque tous spécfiquement distincts, tels sont les motifs de l’ancienne séparation. La géologie en fournit d’autres. Péron remarque également , au sujet des îles Canaries, purement volcaniques, qu’on ne saurait les rapporter à l'antique Atlantide, puisque le continent africain et l’Amérique présentent des roches secondaires et tertiaires bien plus anciennes.
La Nouvelle-Hollande, la Tasmanie, l’île de Timor ont offert de nombreux débris de coquilles marines. A lîle de Diémen, par plus de deux cents mètres d’altitude, Péron signale, entre autres fossiles, une /ime qui lui paraît différente des es-