‹ F. Ponsard, 1814-1867Chapitre 6 sur 8 · DU MEME A LA MEME · texte numérisé non relu

DU MEME A LA MEME

Je vous aime, en effet, Marie, non parce que par la jeunesse, par la beauté, par l'entraînement passionné du cœur, enfin par votre rare esprit, vos invraisemblables talents vous êtes la femme la plus complète que j'aie connue, mais parce que, dès le premier jour, nous avons pris l'habitude d'une telle franchise, d'un tel dédain du convenu, du faux, du simulé, que nous sommes entrés de prime abord dans une voie de confiance absolue que les meilleurs amis n'ont, je crois,

— S4 — jamais eue et n'auront jamais l'un pour l'autre. Est-ce un mal? est-ce un bien? Je crois que c'est un bien, en cela que nous sommes un peu comme ces amants qui n'ont qu'à gagner à se déshabiller jusqu'à la chemise inclusivement aux regards l'un de l'autre.

Eugène Sue parlait ainsi, déjà pressentant le dernier jour ; mais nous ne comprenons guère que la même femme à qui ces choses énormes étaient adressées ait eu le courage de les imprimer . Il fallait donc qu'elle fût bien courageuse, étant imprudente à ce point, et se connaissant si peu. Pauvre Eugène Sue, et malheureux Ronsard! dans quels pièges étiez-vous tombés ?

A la fin, quand il n'a plus rien à dire à la fée Bonheur, ces agitations se calmerit, la passion s'apaise. On dirait de l'Océan après la tempête, quand les flots obéissent encore aux vents qui soufflaient le matin.

On voit cependant que la tempête a passé par là. Eugène Sue et Béranger, brûlant des mêmes feux, resteront comme un nouveau témoignage que l'amour est vraiment le lot de la jeunesse. On a beau faire, on ne remplace pas la trentième année! Ils sont morts tous les deux, di-

gnes de porter une longue agonie, et tout à fait oublieux de ces dernières et ridicules passions. Vous savez comment Ponsard est mort ! plein de gloire, et laissant une renommée impérissable. Sa statue est l'ornement de sa ville natale. A l'heure de minuit, par ces clartés silencieuses, j'entends encore l'agonie et les plaintes du poète infortuné.

UR l'entrefaite, une révolution terrible ■^lavait encore épouvanté le monde, et j^<^ François Ponsard, grand ami des libertés nouvelles, se mit en quête d'un sujet qui pût convenir à cette nation bouleversée. Il chercha son nouveau drame au beau milieu de la Révolution française, dans ce Paris croulant, au pied des échafauds et d'une immense spoliation de toutes les fortunes. Quelle histoire et quel avenir ! On a le vertige rien qu'à les sonder. Tout est perdu, tout est parti ; l'exil et l'échafaud se

sont tout partagé. Il n'y a plus de châteaux, plus d'hôtels, plus d'églises, et plus rien des grandeurs d'autrefois! Il n'y a plus de marquis, plus d'armoiries ; il n'y a plus de de, il n'y a plus de saint, il n'y a plus de poudre à poudrer et plus de boucles d'argent aux souliers.

Les habits en velours brodés sont remplacés par la ratine couleur sang de Foulon. C'est un dépouillement complet. On arrache au valet sa livrée, au tombeau son cadavre, au roi son sceptre; son voile à la reine, à Dieu son temple. En même temps voilà tout d'un coup que cette société française se rue en mille excès tout nouveaux : la Carmagnole et le Ça ira, la Marseillaise et le Veto, le bois d'acajou (ô meurtre !) et la chaise curule (ô vandales !) ; comment donc ! vingt théâtres, cent journaux et je ne sais combien de chroniques dans lesquels la vie et l'honneur des honnêtes gens sont voués au bourreau et à l'infamie !

Dans les champs de blé le bœuf s'arrête, indigné de labourer le dimanche ; on n'entend plus battre en chœur ces métiers merveilleux. On dirait qu'elles sont mortes, les cités laborieuses.

- 5B- Elbeuf, Abbeville, Amiens, Marseille^ Rouen, Saint-Quentin! plus de beaux draps, monsieur le marquis; plus de dentelles et plus de velours, rnadame la marquise; plus de tapisseries des Gobelins, plus de pâte tendre à Sèvres, plus de batiste de Valenciennes ; en revanche, des assignats tant qu'on en veut et des demoiselles errantes à foison, et plus qu'on n'en veut. C'est le grouillement universel!

Elles ont cessé de régner par la grâce et la beauté, ces divinités de Versailles, ces reines de Trianon, ces beautés des Tuileries, ces gaietés de Choisy ; ces élégances, ces parfums^ ce doux rire, ont passé l'Achéron. Plus de fêtes, plus de chansons, on ne rit plus^ à peine on ose respirer, chacun tremble en sa maison suspecte. Au dehors, la guillotine; au dedans, les pourvoyeurs de guillotine. On joue au Vaudeville né malin : la Guillotine d'amour! Ah ! que de sang ! Des drames à faire rire et des comédies à faire peur : La Mort de Marat, la Royauté abolie, Encore un Curé, le Père jacobin, les Princes de la féodalité! Telle était l'œuvre et tel était l'art dramatique. Et vive le son, vive le son du canon !

le Ça ira, ça ira ! sans compter le Jugement dernier des rois, de Sylvain Maréchal.

En ces temps affreux, des sauvages qui ne savaient pas même rimer prisons et poisons refaisaient tranquillement /e Misanthrope à l'usage des Célimènes de guillotine! On a voulu mettre

Cinna à la lanterne. Au lieu de dire « On

loge à la place Royale », il faut dire (ou la mort) : « Elle loge à la place des Piques ! »

Mort au génie et au bon sens! L'art est parti avec la liberté! la Terreur a brisé les esprits, elle .1 égorgé les poètes, elle abolit l'Académie, elle i rempli les prisons, elle a brûlé les livres, elle a -;échiré les tableaux; elle est la ruine, elle est le vandalisme, elle est l'esclavage, elle est... la Terreur!

Ajoutez à ces aimables incidents l'exil et la famine ! Où est le pain? Paris meurt de faim à cette heure et tend la main à l'aumône ; il fait queue à la porte des boulangers; il a faim, il a soif, il a froid ; il n'a pas d'autre asile que la prison et pas d'autre espérance que la mort. La prison et l'échafaud se tiennent. Chaque matin ramène un massacre. 0 misérables ! le même

— éo —

jour ou tomba Robespierre, on vit le tombereau chargé suivre en silence le chemin accoutumé ! 0 honte! ô misère! ô crime des lâchetés publiques ! dans cette foule atterrée il n'y eut pas un homme (un seul suffisait) pour arrêter cet abominable viatique... et le tombereau poursuivit son chemin, et Téchafaud eut sa proie accoutumée! — Il y eut parmi les morts de ce dernier jour un poëte, André Chénier!

Tel était le triste sujet de l'étude et des contemplations de Ronsard, lorsqu'au mois de mars 1850 il fit représenter ce fameux drame, une des plus belles choses sorties de sa tête et de son cœur! qui devait vivre longtemps et qui n'a pas vécu, tant le malheur poursuivait cet homme heureux.

Toutefois, à propos de Charlotte, il y eut rupture entre M"*^ Rachel et son poëte. Elle ne tenait pas toujours ses meilleurs engagements, M"e Rachel ! Si M . Legouvé ne l'y eût forcée, en lui faisant accepter un certain tribunal d^appel, elle n'eût jamais consenti au rôle d'Adrienne Lecouvreur, une tâche illustre qui la renouvelait et l'a fait entrer de plain-pied dans la

prose et dans le drame. Après avoir sollicité (c'est le mot) le rôle de Charlotte Corday et retiré l'auteur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, qui lui proposait cent mille francs, à lui si pauvre et ruiné par toutes ces passions que nous vous racontions tout à l'heure, elle fmit par renvoyer au malheureux poète le poignard vengeur de Charlotte Corday, et ni les prières, ni les me-% naces, ni la peine et le tort qu'elle faisait à ce jeune homme, et toutes les représentations de Reynaud, son ami, ne furent suffisantes à combattre une si funeste résolution. Ponsard, affligé, s'éloigna de la trompeuse comédienne , et lorsqu'enfm ils se furent assez boudés l'un l'autre, elle exigea qu'il lui ferait un petit drame où elle fût tout à fait charmante.

Le grand succès du Moineau de Lesbie, et le charme irrésistible de M"'' Rachel souriante, inspirèrent bien des poètes, qui voulaient tenter la fortune d'un petit acte avec M"^ Rachel pour interprète. Ainsi , M. Barthet, l'auteur du Moineau de Lesbie , peut compter, ceci soit dit à sa gloire, au premier rang de ses imitateurs l'auteur même de Lucrèce, M. Ponsard, lorsque,

dans un moment d'oisiveté, il improvisait, pour servir de pendant au Moineau de Lesbie , une saynette romaine, Horace et Lydie, une comédie innocente et toute faite : depuis tantôt trois mille années, elle se retrou-ve dans tous les colombiers et dans tous les poëmes de l'amour.

M"^ Rachel, devenue en ce rôle une grande coquette, se contemplait à son miroir vénitien avec un bonheur ineffable ; elle souriait, charmante, à sa propre beauté, et par toutes les grâces qui étaient en elle elle se vengea des sévérités de la critique. Elle était vraiment une femme; elle en avait toutes les aspirations, et quand elle se mêlait d'être belle uniquement, elle accomplissait sa tâche à merveille. Ainsi elle a joué plus souvent peut-être le rôle de Lydie que le rôle de Lesbie ; elle n'y était certes pas plus applaudie, seulement elle s'y trouvait plus charmante, on lui disait plus longtemps qu'elle était belle ; elle avait accepté Horace et Lydie comme un cantique à sa jeunesse, à sa beauté!

Il devait s'attendre... il s'attendait en effet qu'à la même heure il rentrerait dans les bonnes grâces du Théâtre-Français, et, pour mettre à

profit !e succès d'Horace et Lydie, il écrivit sur l'heure une comédie en cinq actes, en vers, qu'il intitula, sans souci de l'affiche et de la curiosité publique, Georges, ou PËpreuve. C'était, sans contredit, le plus mauvais titre et le moins attrayant qui eût jamais été posé à la porte d'un théâtre : Georges qui? Qui donc, Georges? Et l'épreuve de quoi? Il y avait depuis cent ans au théâtre une heureuse comédie : l'Epreuve nouvelle. Aussi bien un ami de Ponsard (cet hommelà. Sire, c'était moi-même!), voulant annoncer Georges, ou l'Epreuve, écrivit fièrement l'Honneur et l'Argent. A ce nouveau titre, on vit les curieux accourir et s'informer. Mais, hélas! le Théâtre- Français fut impitoyable (on lui peut reprocher plusieurs fautes du même acabit : Les Vêpres Siciliennes refusées; dernièrement encore, la pièce de MallefiUe indignement refusée;. Hélas! le malheureux Ponsard, il jouait son va-tout dans ce jeu du hasard du théâtre, et je le vois encore apportant dans notre logis attristé cette incroyable déconvenue. Il y avait en ce temps-là un portier de la Comédie, homme intelligent et grand observateur. Je courus m'informer du sort

réservé à la nouvelle comédie : « Oh! bien, me dit-il, je ne sais pas s'ils l'ont reçue. En descendant Tescalier, M"« une telle riait aux éclats. Ce rire était d'un fâcheux présage, w

Heureusement un brave et bon comédien de l'Odéon^ M. Tisserant, s'en vint le lendemain de ce jour funeste me demander la pièce au nom de son théâtre. « Il ne faut pas, disait-il, oublier le succès de Lucrèce, en ces lieux fréquentés par la jeunesse libérale, et volontiers nous répondrions du succès. » Bref, l'Odéon adopta la nouvelle comédie, et la critique et le comédien eurent leur bonne part dans ces applaudissements durables et m.érités.

EU de temps après, attiré par le succès ^ de VHonneur et l' Argent j Ponsard écrivit une nouvelle comédie en beaux vers alexandrins^ la Bourse Or la Bourse était l'histoire d'un joueur, et ses amis devaient s'attendre à quelque tableau dramatique et funeste. Hélas! nous savions tous qu'il était plein de son sujet. — D'abord, la comédie eut grand' peine à se faire adopter dans ce comité de lecture qui se forme, à la volonté des poètes^ aussitôt qu'ils sont en doute de leur ouvrage. Absolument, et coûte que

coûte, il faut tout reprendre en sous-œuvre. Alors, frappé de nos remontrances, il s'enfuit au Mont-Salonion^ et là, tout seul, découragé, il refit en fort peu de temps le quatrième et le cinquième acte. Cette version n'était pas trèsbonne, elle valait mieux que la première. En toute hâte, la pièce fut jouée et réussit le premier jour au delà de toutes les espérances; mais la comédie était languissante, et, sinon vide, au moins creuse. On la loua beaucoup, on ne la joua pas longtemps. <c Je comprends bien, nous disait Ponsard, que j'ai lassé le public, et qu'il ne faut pas le solliciter trop souvent. «

Pourtant, dans cette nouvelle comédie on trouve encore de belles choses, et, malgré soi, l'on s'intéresse au spectacle animé de tous ces joueurs qui s'en viennent sous ces voûtes funestes hasarder toute leur fortune. Tout y passe à la fois, le passé, le présent, l'avenir. La mère y vient jouer la dot de sa fille, et le père au désespoir le pain de ses enfants.

On a beau dire, on dit trop souvent que le public n'a pas le droit de franchir le seuil de la vie privée. Au contraire, il a tous les droits du

monde, et, sitôt qu'il veut deviner un mystère, il le devine. Il eût compris bien vite les tristesses, disons mieux, les ennuis de Pcnsard. Le malheureux succombait sous la peine; il demandait grâce et merci aux événements. Mais l'événement est implacable. Hélas! sur l'entrefaite , il avait perdu sa mère; il avait perdu son humble fortune ; il ne pourra plus > comme autrefois , se réfugier dans le petit domaine, à l'ombre étroite de la vigne paternelle. Il n'aura plus, toujours présente , la providence maternelle , attentive à deviner ses blessures^ et les pansant d'une main si légère. Il est seul, le malheureux, et voici maintenant qu'il entend des voix exigeantes. Hélas 1 la question d'argent est implacable! Vous en êtes la proie et la nuit et le jour. Elle vous menace et vous poursuit sans cesse, en tous lieux, dans le travail, dans le repos, si bien que la renommée en est diminuée, et que même la gloire en est oubliée!

Il y eut un jour, dans ces désespoirs douloureux, où le malheureux regrettait (qui l'eût dit?) son oisiveté d'autrefois. Quand il menait la vie errante, dans ces fêtes si vite oubliées,

il s'était blasé sitôt de ces passions malséantes. Il ne voulait plus être un jouet de ces caprices dont il comprenait la vanité. Ses amis étaient au loin, attendant, pour qu'il les rappelât, les heures clémentes. Ils invoquaient la Liberté; il ne voyait que l'Empire. A son tour. M"* Rachel, son espoir, était vaincue et s'en allait, mourante, en Egypte, oià le ciel est si doux^, où les eaux sont si tièdes; mais le ciel et le fleuve, et ces bonnes gens qui, la voyant passer dans ces restes de splendeur^ la saluent comme on saluerait une reine, tant de soins et de respects furent inutiles. Elle se sentait perdue, et ce fut à peine si elle donna au poète égaré quelques-unes de ces consolations dont il avait si grand besoin. Nous avons vu le poëte en ces temps misérables; nous avons écouté sa plainte et compris son silence. Il eût dit volontiers , parfois , ce vers touchant de l'Honneur et l'Argent :

Moi qui n'ai pas dîné pour acheter des gants!

Véritablement, il fallait en finir avec cette abominable position.

Mais il était profondément l'homme honorable; il voulait vivre et mourir honoré. Il comprenait très-bien que désormais le travail seul pouvait lui venir en aide, et, quand il eut fait tout son coiTàpte, il se dit avec beaucoup de force et de bonheur que peut-être il pourrait combler ces abîmes. En ce moment vivait parmi nous un brave homme, animé des meilleures et des plus tendres passions. Il avait pour confident un sien ami^ un véritable écrivain qui s'appelle Hetzel. Cet Hetzel, tout charmé du talent, de la grâce et du bel esprit de Ponsard, le voyait avec terreur côtoyer ces abîmes. « Je voudrais, lui disait son ami Bixio (pourquoi donc ne pas le nommer, il est mort plein de gloire et d'honneurs !), je voudrais, ma fortune étant faite, venir en aide à quelque h'bnnête homme de la profession lettrée. Il me semble, en effet, que vous pourriez accepter le prêt que je puis vous faire, et je serais bien content. )> Sur quoi, le libraire Hetzel se défendit de son mieux, disant que l'injuste exil ne lui avait pas tout ôté, et qu'il pourrait facilement rétablir ses affaires, brisées par l'abominable intervention

des hommes du 2 décembre. « Et, si vous voulez, mon cher maître, venir en aide à l'un des nôtres, il en est un des plus intéressants, le meilleur de tous, qui se recommande à votre amitié, w Voilà ce que fit Hetzel ; et nous pouvons ajouter, par la volonté de Ponsard, par l'énergie et la force de sa digne épouse, qu'avant la mort du poëte, obéissant à celte impulsion généreuse, toutes ses dettes étaient payées. C'est un chapitre admirable en cette histoire, au moment de la suprême récompense! Ils furent égaux l'un à l'autre. Il s'endormit du moins reposé de ce côté-là.

Aïs, hélas! ce n'est pas seulement de ^ l'argent prêté que se composent ces

grandes espérances ^ encore faut-il la force intime et le courage admirable que donne aux honnêtes gens la présence de l'épouse. Elle sera la gardienne et le salut, elle sera l'exemple et le conseil. Avec elle seulement tout sera possible. Hélas ! où la trouver ? La prudence des parents, la réserve des amis, les vieilles gens qui se mêlent de tout... Autant d'obstacles. Il y avait

heureusement, dans la compagnie et dans l'amitié de ces deux bons cœurs, si bien faits l'un pour l'autre et si courageux, M. Jules Sandeau et M™* Sandeau, une aimable et vaillante jeune fille, la fille du colonel Dormoy, dont la grâce et la beautéj dignes sujets d'envie, et des plus honnêtes envies, étaient célèbres dans le monde lettré. Elle était forte et bienveillante, avec l'activité généreuse des meilleures natures. D'abord elle eut peur, elle hésitait à ce grand sacrifice. Il fallut longtemps solliciter cette grâce et cette bonté pour lesquelles elle se sentait faite. En vain on lui représentait qu'il était pauvre, elle répondait : « J'ai de quoi vivre! » — On lui disait qu'il était malade, elle disait. «• Nous le guérirons! « — Qu'il était triste et malheureux : « Nous lui ferons la vie heureuse et douce. » Il fallut bien céder à ce dévouement plein d'imprudence* Enfin, tous les amis du poète revenu à l'espérance eurent le bonheur d'assister à son mariage avec cette beauté si parfaite et si dévouée. Ah! ce fut un beau jour! Vraiment, disait un des témoins de cette fête inespérée , on se croirait à la première représentation de Lucrèce! Il y avai

un sourire sur toutes les lèvres, un contentement dans tous les regards. Chacun se félicitait et prédisait à son ami Ponsard les bonheurs à venir. Nous avons précieusement conservé les témoignages de ces beaux jours, et, s'il vous plaît, nous en publierons quelques-uns. Poëte, il écrivait à sa belle fiancée une élégie oi^ se retrouve abondante la grâce de son maître André Chénier :

— D'où viens tu, fleur de l'oranger ?

— D'un jardin que le Rhône touche Des flots le murmure léger M'endormait dans ma verte couche.

Pour l'abeille qui picorait

Ma coupe de miel était pleine ;

La jeune vierge s'enivrait

Des doux parfums de mon haleine,

Et sentait, en me contemplant, Battre son cœur sous son corsage ; Elle rêvait au bouquet blanc Qui met la rougeur au visage ;

Pour moi chantait le rossignol El pour moi scintillait l'étoile;

Le zéphyr, arrêtant son vol, Froissait la feuille qui me voile ■

Mystère plus suave encor !

Sous les caresses de son aile Déjà se formait un fruit d'or Dans ma corolle maternelle.

— Pourquoi donc fuir ce ciel heureux Oii tant de fêtes t'ont bercée ?

— Un pauvre chanteur amoureux Me cueillit pour sa fiancée.

Je n'aurais pas fui mon jardin Pour le corsage des princesses Et je n'aurais eu que dédain Pour l'union de deux richesses ;

Mais l'union des cœurs me plaît ; Je tiendrai lieu des perles rares.

Des bijoux que le bon Dieu fait Les arbres ne sont pas avares.

Je renonce à mes longs espoirs; J'aime mieux mon court esclavage, Et mourir dans ses cheveux noirs Que de vivre sur un rivage.

Parmi les lettres qu'il écrivait pour faire part à ses amis de son bonheur, on retrouve à chaque instant la trace et le souvenir de sa jeune et

— 7S — vaillante épouse. Ils furent reçus dans leur ville natale avec ces tendresses ineffables que, parfois, les concitoyens d'un poëte ont le bonheur et l'honneur de rencontrer ; et voici, par exemple, une élégante narration de leur retour à Vienne en Dauphiné :

Sainte-Colombe, 30 juillet.

Cher J . J . et chère madame Janin, ce ne sont jusqu'à présent que jours de fête : fête nuptiale, fête de l'arrivée, fête de Sainte-Colombe avec farandoles, vogue et joutes sur le Rhône; aujourd'hui c'est la fête du cœur ; toute la famille vous écrit. L'oncle écrit à Janin, ma petite femme écrit à madame Janin, et moi je vous écris à tous les deux. Merci, bon J. J., ta lettre est un petit chef-d'œuvre de cordialité, de grâce, de délicatesse et de sentiment; le bonhomme d'oncle et le ménage en ont été attendris jusqu'au.x larmes. Chose merveilleuse! l'écriture est tout à fait lisible!! la main marche donc bien! et les pieds, vont-ils comme la main ? Si les imprécations y pouvaient quelque chose, il y a longtemps que la goutte ne serait plus chez toi, ni les Russes chez les Polonais. C'est mon ennemie la plus odieuse, cette goutte, qui m'a enlevé mon cher témoin ; j'ai su combien tu en avais été triste, et je ne puis te dire comme ce chagrin m'a touché.

Oui, oui, je vais travailler ardemment, avec courage et confiance, pour elle et pour moi. Le temps

des orages est passé; voici la sérénité, la douceur et la paix intérieure — et à leur suite la sagesse. Je mène ma femme à la Chartreuse au commencement de la semaine prochaine. Puis c'est le tour du travail. Vive le travail! Fervet opus.

L'oncle, le second père, c'est bien le mot, est enchanté, ravi, enivré. Sa "joie éclate en mille et mille prévenances. Il adore sa nièce; il en est tout fier. Il paraît qu'on pouvait encore m'aimer, car — c'est bizarre, mais c'est ainsi — elle m'aime beaucoup, et moi je le lui rends bien. Tout le monde l'aime, ici ; chacun et chacune lui sourient; elle est accueillie par toutes les sympathies de l'une et de l'autre rive, et rien n'est plus doux que de donner le bras à une femme que chacun aime et respecte.

Nous dînons tous les jours, tous les trois, dans le petit jardin, devant le Rhône, ton Rhône, et chaque fois que je dîne, je pense à la tonnelle de Passy, cette tonnelle amie et hospitalière qui a si bien accueilli le naufragé aux trois quarts noyé. Nous avons bu à ta santé et à la santé de M™^ Janin ; le jour où vous viendrez nous voir, ce jour béni sera marqué de blanc, et le bonheur de la petite famille sera complet ce jour-là.

Adieu, cher et bon J. J. Adieu, chère et bonne madame Janin. Je vous embrasse de tout mon c'œurj et elle vous embrasse, et l'oncle vous embrasse.

Il faut embrasser pour moi mon brave Ricourt; il faut serrer cordialement les mains à Paul Bapst et à Moreau. Comme ils ont été gentils, attentifs et dé-

voués! Il faut enfin dire mille amitiés pour moi à Julie, à M'"'' Joannet, à François, vos fidèles serviteurs.

Le beau Bijou fait l'admiration de toutes nos belles dames.

Adieu, adieu. Je vous embrasse encore et vous embrasse toujours.

Votre ami,

Toute la maison de Sainte-Colombe veut être en pensée avec celle de Passy. Fosco, mon petit chien, envoie ses compliments à Diane.

Écoutez, cependant, une lettre de M"'' Ponsard. Elle écrit aussi bien que son mari. Déjà les épreuves commencent ; elles ne finiront plus qu'à la mort de cet infortuné :

Mont-Salomon, mercredi.

Oui, vous êtes bien les vrais amis : toujours le cœur prêt, aux bonnes comme aux mauvaises heures. Nous vous aimons tendrement; ce serait une félicité pour nous de vous garder des jours et des nuits nella casa. — Pauvre chaumine! les roses fleuriraient mieux, il me semble, et les oiseaux chanteraient da-

vantage. Hélas! tout est bien morne encore ici; le maître n'est pas rentré. I! faut arracher les orties que j'ai trouvées hautes comme le Lili, étayer les murs qui s'écroulaient, faire enfin un bout de toilette indispensable à ce pauvre vieux héritage.

Les ouvriers ne me craignent guère, vous pensez, de sorte que la besogne ne va pas vite — et François ne veut et ne peut, vraiment, rentrer ici que lorsque seront effacés les pas du dernier manœuvre.

Il est, chez l'oncle, aussi bien qu'il peut être hors de chez nous : un modèle de père et d'hôte, une lieue de Rhône devant lui, et une très-fine cuisinière; mais de Salomon à Sainte-Colombe il y a quatre kilomètres, en plein soleil, sur un océan de pierres. — Ce pèlerinage, un jour sur deux, et la direction des ouvriers l'autre jour ne seraient pas précisément le passe-temps de choix de votre dévouée servante. Ah ! si le cœur était content, quelle ardeur n'aurais-je pas à l'ouvrage, mais la santé de mon pauvre François laisse encore tant à désirer. Il va mieux, cependant, évidemment, et \t guette un mieux encore plus prononcé; l'état général est meilleur, la figure semble celle d'un convalescent, mais les douleurs ne veulent pas lâcher prise. — Vive Dieu ! à présent qu'on a vaincu, il faut vivre pourtant!

Et vous, cher, bon, illustre et charmant J. J., comment allez-vous? A merveille, n'est-ce pas? Vous êtes tous deux bien portants, heureux, vous nous aimez, nous guérissons, dites, dites-nous cela et tout ce que vous trouverez de meilleur, nous en avons

besoin et nous le méritons. Adieu. Je voulais dire au revoir; mille, mille, mille amitiés. Je vous embrasse, monsieur et madame, de tout mon cœur.

A vous,

Marie Ronsard.

François parle bien de vous ; il vous écrit, dans son par-dedans, les plus aimables choses, mais je lui défends de tenir la plume, excusez-moi. Je crois que le François II ne sera pas un être désagréable.

'n autre jour, comme il est à réparer sa maisoncroulante, il est en plein doute, et ' se demande à lui-même s'il aura bien la force d'aller jusqu'au bout de sa tâche ! Il avait écrit déjà son poëme intitulé : Galilée. Il croyait ne faire qu'un chapitre pour quelque revue, et sans le savoir, sans le vouloir, il avait fait un vrai drame. Aussi bien il ne comptait pas sur Galilée en ce moment douloureux^ où le succès semblait l'abandonner. Son malaise et son chagrin lui venaient surtout d'une malheureuse pièce au théâtre

du Vaudeville : Ce qui plaît aux femmes, une œuvre obscure, embarrassée, et qui se ressentait des violences que fait un malheureux poëte à son esprit. Ce qui plaît aux femmes avait trouvé peu de sympathie, et le public s'était détourné pour ne pas voir cette malechance. Ainsi son chagrin fut poussé à l'extrême, en se voyant traité sans pitié par la critique effarée et qui ne savait plus ce qu'était devenue l'inspiration de l'Honneur et l'Argent, à'Horace et Lydie, et la grande lamentation cornélienne de Charlotte Corday.

Mais écoutons la plainte du poëte désespéré :

Mont-Salomon, vendredi.

La lutte avec les difficultés de la vie matérielle

consume mes forces. II a fallu quitter Vienne; le bébé malade, la nourrice à loger, nous ont forcés à nous installer au Mont-Salomon. Depuis le mois d'août je suis rentré dans cette maison abandonnée que je n'avais plus revue après la mort de ma mère. J'ai remis le pied dans cette allée où elle s'asseyait. C'était un moment douloureux, mais il a bien fallu surmonter cette émotion. Nous avons été obligés de remeubler ces chambres vides, de repeindre ces vieux plafonds, de refaire ces murs dégradés, et le petit ménage à entretenir, et tout cela sans argent. Le travail en a

souffert. Et puis on m'a tant découragé, tant battu, tant moqué, et pocte bourgeois par-ci , et notaire par là, et honnête rimeur, et pauvre diseur de choses banales, et style terne, et pensées communes, et phrase incolore, etc., etc., que je tremble et doute de moi, et trouve mauvais tout ce que je fais et le déchire, et finis par croire que ce sont les autres qui ont raison, et qu'une surprise de l'opinion a fait ma réputation, et que je vais achever de la défaire par une nouvelle œuvre. Joignez à cela les embarras, la gêne, et plus que la gêne, et les mille soucis. Ce n'est pas commode, allez, pour penser et pour écrire.

Cependant je vais, je vais comme je peux. Mais non, je ne serai pas prêt quand il faudrait que je fusse prêt. Vous le savez bien; vous le devinez bien ; vous sentez bien que si j'avais été bien content de moi je vous aurais écrit; je vous l'aurais dit; je vous aurais fait cette joie.

J. J., crois-tu qu'il serait bon, pour montrer que j'ai fait quelque chose, de publier, en attendant mieux, dans une revue ou dans une petite édition, ce Galilée que je vous ai lu et qui est entièrement achevé ? Je ne songe point du tout au théâtre pour ces deux actes injouables; mais cela vaut-il la peine d'être imprimé séparément, ou ne faut-il le mettre qu'à la queue d'un volume? Qu'en dis-tu , la main sur la conscience. J'attends ta réponse pour en parler à ce bon Michel Lévy.

Au milieu de tout cela la petite femme est

très-courageuse, le Loulou prospère et nous sourit.

Nous vous aimons de tout notre cœur, et nous vous embrassons avec effusion.

A vous, entièrement.

Sa santé décroissait chaque jour. Il était pris par un mal horrible et sans pitié qui lui dévorait les entrailles. Les meilleurs médecins de Paris, après avoir bien étudié le siège et la cause de ses tortures, le docteur Trousseau, le docteur Voilmier , le docteur Ricord ( excellent pour Ponsard), ces maîtres de la science avaient reconnu tout bas un mal inguérissable. Il était assis chez nous^ sur les marches de l'escalier du pavillon qui porte son nom lorsqu'il éprouva la première atteinte de cette immense agonie, et nous autres, ignorants de ces grands supplices, nous eûmes cependant, à voir sa pâleur,

le pressentiment d'une étrange torture Il

ignorait qu'il fût si profondément atteint. Il avait gardé l'espérance! En proie à ce mal sans rémission, il appelait le travail à son aide; il

se reposait dans l'inspiration. Ce mal a duré trois années, chaque jour amenant un progrès de la maladie, un mensonge des médecins.

' Mont-Salomon, 24 août.

Bonjour, chers et si bons amisl C'est toujours un malade qui vous écrit, mais ce n'est pas un mouran quoi qu'en disent ies journaux. Non, non; il veut vivre pour vous embrasser et pour vous aimer, et il vivra. Le docteur ne me promet un complet rétablissement que dans un ou deux mois; mais il n'y a jamais eu le moindre danger, et depuis dix jours l'amélioration commence à être sensible. L'arsenic me réussit beaucoup mieux qu'à M. Lafarge. Je souffre encore beaucoup de temps en temps, — je suis un douillet, un délicat, je rougis de parler de souffrance devant le courage, la sérénité et l'aimable philosophie de J . J . supportant sans se plaindre des douleurs aiguës, bien plus vives que les miennes. — Mais je vois marcher dans le jardin le petit François, qui fait déjà dix pas sans tomber et qui est déjà un savant : il imite la vache, le canard et le chien, et il dit papa et maman. La petite femme est toujours on né peut plus gentille, et la mère est la meilleure femme du monde. Tout ce petit monde vit doucement dans sa solitude peuplée, et vous rit et vous tend les mains. De plus j'ai l'esprit en repos. Thierry (l'administrateur du Théâtre-Français}, qui a été fort aimable

pour moi en tout ceci, m'a accordé jusqu'au 1 5 octobre. C'est largement ce qu'il me faut pour reprendre l'ensemble de la pièce, à tête reposée, et y mettre la dernière main. Le cinquième acte est fini, sauf correction. — Ah! ce ne sera pas ce que j'aurais voulu. J'en vois bien tous les défauts, qui me sautent aux yeux; mais j'ai fait et j'aurai fait tout ce que je pouvais faire.

Mon docteur, qui s'opposait à mon départ le premier septembre, et qui ne voulait pas que j'allasse interrompre, dans les agitations des répétitions, un traitement qu'il faut poursuivre dans la paix des champs et le calme de l'esprit, mon docteur ne voit aucun inconvénient à me laisser partir le 1 5 octobre, époque à laquelle je serai guéri ou à peu près.

Tout est donc pour le mieux, et les jours, malgré quelques souffrances et quelques soucis, s'écouient gaiement, surtout ceux où nous recevons vos lettres; ceux-là sont les jours marqués de blanc ; la grand'mère, la mère, le vieux François et le jeune François s'assemblent en rond, et on lit la lettre à haute voix en s'écriant : Comme ils sont gentils ! Comme ils sont bons! Comme nous les aimons!

Nous vous embrassons tous de tout notre cœur, chers amis, et nous vous prions d'offrir nos hommages à vos chers parents.

A vous, à vous.

Bonjour, nos amis !

Il va mieux; il me gronde de ne l'avoir pas encore guéri, mais au moins il sait maintenant que je le guérirai. Dites comment vous allez, vous?

Au revoir, je suis à vous.

Marie P.

Lui-même il acceptait si volontiers toutes les consolations ; il souriait à la moindre espérance !

Paris, mardi.

Très-cher, que de fois j'ai voulu aller vous voir, et que de fois j'ai maudit ce mal implacable qui me retient sur ma chaise longue! C'est aujourd'hui encore ce joyeux mardi qui réunit autour de la table d'Horace ces bons et sympathiques convives, ces braves cœurs, ces dévoués, ces hôtes aimables à côté desquels je voudrais bien m'asseoir. Il faudra donc que je m'en aille sans avoir revu le petit jardin, sans savoir si les feuilles du saule pleureur se penchent déjà sur le bassin qui leur fournit leurs larmes, sans prendre la place qui m'est réservée à cette table hospitalière. Duriim! NEC levius fU padentia. Ricord me renvoie vers le grand air et le soleil; tous les remèdes ont été inefficaces, et je me sens plus malade

que lorsque je suis venu. Je vais partir vendredi ou samedi; le soleil de dimanche se lèvera pour moi sur le Rhône, et dimanche le bon vieil oncle embrassera sa nièce et l'ancien et le nouveau François.

Comme vous avez été bons pour nousl Quelle chaleur, quelle anxiété, quelle joie sincère et débordante chez vous, avant et après la représentation ! que je vous embrasse tendrement, amis, vrais amis!

Le Talisman est un bijou. Nous l'avons lu et relu; nous l'avons savouré; nous en sommes pleins. Et quel orgueil pour moi, quelle gloire d'être inscrit en lettres d'or dans cette poétique dédicace! J'ai eu bien des douceurs; j'en ai eu au delà de ce que j'avais mérité; elles font bien largement compensation avec les souffrances physiques, et je serais ingrat de me plaindre. Aussi me plains-je moins du mal lui-même que des privations qu'il m'impose, et je l'accuse surtout de m'avoir enlevé mes mardis tant regrettés. Cette chaude et généreuse préface, oià l'on sent tout ton cœur, cher J. J., cette préface, l'honneur de ma carrière littéraire, ce souffle ami que j'aspire à pleins poumons, ce flot d'affection qui coule abondamment d'une urne si finement ciselée, ce beau laurier, né dans ton jardin, détaché par tes mains envers moi prodigues, qui me rend heureux et rougissant, que je regarde avec fierté et que je n'ose me mettre sur la tête, voilà mon salaire, voilà ma joie, voilà mon émotion; oui, d'abord cette préface, et puis le rapport de M. de Sacy à l'Académie , et puis la coupe d'or que m'ont votée spontanément mes

compatriotes , ouvriers et bourgeois, ce sont les trois choses qui me sont allées au cœur, que j'emporte comme un souvenir béni, et qui me rendront plus .bleu le ciel de Sainte-Colombe et plus sonores les flots de ce diantre de Rhône.

Dans l'intervalle (il essayait de toutes choses), le malheureux s'était réfugié dans l'hospitalière maison de M. Charles Bapst, au Tréport. Dans ces lieux aimés de la belle saison, quand se tait l'Océan, quand du haut des falaises tombe un air tiède et des ruisseaux d'une eau limpide et douce; en ces moments de gaîté, la vie est charmante, et la douceur de vivre est complète. Oui, mais quand la bise et l'océan du mois de décembre emplissent de leurs terreurs le rivage attristé et désolé, quand il n'y a plus un enfant sur la plage, et que le pêcheur revient de très-loin sans avoir pris un poisson dans ces flots orageux, que la vie est amère et sombre ! On n'entend pas venir une seule rumeur du Paris des fêtes et des poésies : désolation, abandon, misère! Eh bien, en ces instants funèbres, Ponsard a commencé cette œuvre éloquente : le Lion amoureux. En vain la mer gronde irritée, et son écume au loin re-

tombe avec mille fureurs, le poëte appartient à sa tâche, et rien ne l'en détourne. Il n'entend ni le bruit, ni le tumulte des éléments déchaînés : le nuage et la nuit voudraient en vain distraire un instant le poëte acharné à son œuvre, il ne voit pas le nuage, il n'entend pas la tempête! Et si parfois il se sent découragé, le sourire de sa chère femme et les murmures de son enfant le ramènent à son travail. « Ah 1 le brave garçon, écrivait M™* Ponsard , vous pouvez bien l'aimer, allez ! et continuer à lui envoyer le plus souvent possible de ces bonnes paroles dont vous seuls avez le secret, car vos lettres ont fait et font beaucoup. Il travaille absolument de toute son âme et de toutes ses forces. Si j'ai fait ouvrir le cahier, je voudrais quelquefois maintenant le tenir fermé : nulle relâche. On ne se couche guère , on ne dort plus ; lui qui aimait tant les grandes courses à travers la campagne, avec son fusil sur l'épaule et son chien au côté, ne voit plus le ciel que de derrière ses vitres, — et puis on est en perpétuelle ébullition. Vous connaissez les angoisses de la création : on veut mourir cinq fois le jour, on ne me lira jamais plus rien et l'on

me poursuit pour que j'entende ; on me déteste et surtout on me r'aime ; enfm , on a les nerfs montés à l'extrême point de sensibilité; mais comme on est la meilleure nature du monde, on ne rend pas encore sa femme trop malheureuse. Q^ue je bavarde donc, chers amis, j'ai peine à vous quitter!... »

Nous, cependant, nous prêtions une oreille attentive à ces tristesses où se mêle encore une espérance. En ce moment, elle et lui, ils étaient seuls dans cette extrémité du monde, et non loin de cette vallée d'Arqués où viendra mourir, plein de fêtes et plein de jours, ce vaillant homme, Alexandre Dumas , qui s'est éteint si doucement parmi les êtres de sa création.

g OL'S comprenions confusément, les uns j ^ et les autres, que le Lion amour mxkXdiw la planche de salut. « Ou dessus, ou dessous! » c'est le mot de la femme Spartiate offrant un bouclier à son fils. Il y avait un point d'arrêt pour savoir si monsieur le juge était content ! Ponsard travaillait assez vite, et, tant qu'il n'était pas au repos^, c'était plaisir de le voir attaché à son œuvre. A peine il était refroidi qu'il eût volontiers déchiré ce cahier qui lui avait si peu coûté :

Ça va, ça va, disait-il, je travaille comme un enragé. Ma femme et sa mère (voilà mes seuls confidents) disent que ça les intéresse et qu'elles finiront par pleurer.

Écoute, J. J., s'il te vient quelques belles idées ià-dessus, quelques soupçons vagues de belles scènes à faire, quelque invention de quelque nœud bien, bien intéressant, il faut me Us envoyer. Je suis encore à temps de bourrer mon manuscrit de toutes les friandises que tu m'expédierais...

Ah ! poète, il y a de bien jolies choses dans les vers que tu m'envoies! Ceux-ci, par exemple :

Mets du bois au foyer, voici blanchir nivôse. Prends garde, voyageur, aux fureurs de ventôse '

Ce retour des cloches, longtemps silencieuses, serait aussi d'un grand effet. Mais il te faudrait la messe, et je suis peu catholique et fort voltairien. Tu ne m'en voudras pas, je l'espère. Dis-moi, cependant, si ce deuxième acte chez M^^ Tallien te choque ou te plaît.

Je pourrais, à la rigueur, le corriger et mettre la scène dès le deuxième acte chez la marquise. Mais quelle froideur, à ce qu'il me semble? On attend, on veut le salon de M™e Tallien. — Qu'en dis-tu?

Premier acte complètement fait.

Deuxième acte, barbouillé.

Troisième acte, ébauché, touché, retouché, en mal d'enfant.

Quatrième et cinquième actes à faire.

Voilà la situation.

Ces scènes de la révolution me trottaient par la tète et m'enflammaient le cerveau. J'avais imaginéquelque chose qui me paraissait grand et émouvant sur Mme Tallien, Tallien et la mort de Robespierre. C'est ce qui m'avait rendu infidèle au Lion amoureux. Mais la censure n'aurait pas permis la représentation de ce drame; et puis il y a plus d'intérêt, de coquetteries, de choses amusantes dans le sujet du Lion ûmoureux; je suis rentré en lui; je ne suis plus qu'à lui et ne connais plus que lui. Et ça va, et je crois que ça ira. Oui, ça ira, ça ira, ça ira, les mécontents à la lanterne; les mécontents on les pendra!

Et lorsqu'enfin fut terminé le cinquième acte, une main bienveillante écrivit au fronton de la maison du Tréport que le poëte avait habitée une inscription qui lui parut la plus plaisante du monde :

ICI PONSARD A FAIT, EN MOINS D'UN AN, AVEC UN COMPLICE CHARMANT, UNE BELLE ŒUVRE, UN BEL ENFANT 1

Mais ces belles choses, sitôt qu'elles sont accomplies, le doute arrive et l'encouragement est

à recommencer. Tout redevient sombre, et le poëte hésitant; à chaque pas il rencontre un obstacle : une décoration qui ne va pas, un accessoire négligé, tout est perdu! tout est perdu :

Lundi matin.

Figure-toi que j'ai demandé et redemandé di;c jours de suite, jusqu'à la première représentation, des fleurs et des verdures pour la chambre d'Humbert, et quelque chose à casser. On n'a pu nous donner que deux vases de fleurs de cheminée d'auberge et un vase en carton. Le plâtre se cassait, et c'était un déchet. — Sauf cette petite lésinerie,-que je n'ai pu vaincre, je n'ai qu'à me louer de l'administration.

Le lendemain tout va mieux, tout va bien. La belle et bonne M""^ Ricquier a bien répété son rôle et Madeleine est charmante. Alors, voilà François l'^'^ qui joue avec François II.

François junior a son ami J. J.

si valts, bene est ; ego autem valeo.

Ne t'étonne pas, ami J. J., de m'entendre parler latin, quoique je n'aie que treize mois, je suis très-

avancé pour mon âge. Je joue de la trompette, je fourre mes doigts dans mon nez, je ris quand on m'amuse, je pleure quand on m'ennuie, et je crie comme un beau diable quand on me lave la figure.

On m'a fait lire le feuilleton où tu parles de moi. Ça m'a bien flatté. C'est la première fois que je me vois imprimé. (Note du père : Ak! malheureux! tâche que ce soit la dernière. Tête ta nourrice, ambitieux; garde tes pensées pour toi, si tu en as, et gare-toi de la publicité comme de la peste.)

Donc, à l'heure qu'il est, vingt mille personnes au moins savent, grâce à toi, que j'existe. Ça me fait plaisir. Le papa aussi a été bien content, et la maman aussi. Ils disent que tu es adorable, et que madame Janin est divine, et qu'ils vous adorent. Le fait est que tu as été bien bon pour le vieux radoteur. Je trouve même que tu as été trop bon. Qu'est-ce que tu vois donc de gentil dans ce qu'il fait ? Il passe des heures à mettre deux lignes l'une audessous de l'autre; que dirais-tu de moi qui en fais dix sur le sable en une minute , avec mes dix doigtsl et je n'en suis pas plus fier pour ça, et je ne crois pas avoir été grand, simple, touchant, profond,, quand je n'ai été que plat, niais et banal; si le jardinier efface mes lignes avec son râteau, je ne me mets pas à crier, à m'arracher les cheveux, à maudire l'injustice des hommes et le mauvais goût du siècle. Non, je fais d'autres lignes sur un autre tas de sable. Je ne prétends pas pour elles à l'éternité. Je sais qu'elles ne dureront qu'un jour. Ce

sera au moins autant que les œuvres de papa. Toi , ami J. J., tu vivras longtemps. Horace a été si content de se voir chez toi, gracieux, fin, enjoué, charmant comme il était chez lui, de retrouver enfin son habit élégant et léger au lieu du lourd et raide manteau dont les pédants l'avaient affublé, qu'il t'a inscrit sur le monument plus durable que l'airain, are pcrennius. Vous me plaisez beaucoup , Horace et toi. Vous êtes vifs et gais; vous avez l'expression pittoresque et vous savez bien votre langue. Aussi je babille avec tes oiseaux bleus et je prends des leçons d'équitation, in arundine longa, dans l'épître aux Pisons.

Mais la nounou m'appelle. Je retourne à mes tétons. Adieu, ami J. J. ; adieu, belle et bonne madame Janin. Merci de tout mon petit cœur, pour moi, et aussi pour les joies que vous donnez à papa; car, tout en rabattant son orgueil et en le remettant à sa juste valeur, je ne laisse pas que d'avoir de l'affection pour le bonhomme.

François Ponsard junior, dit Bébéy dit Lili, dit Loulou.

C'est encore dans un de ces moments lumineux, où reparaissait la douce gaieté de sa belle âme de poëte, qu'il adressait à celui qui lui apporte ici le témoignage posthume de son inaltérable amitié ces vers charmants, — peut-être

ses derniers, — écrits sur le premier feuillet d'un exemplaire de ses œuvres :

Page 1