A JULES JANIN
Voici toute la famille
Qui s'en va chez son parrain :
Lucrèce se fait gentille
Pour lui plaire, et, bonne fille,
Quitte son grand air romain.
— Te souviens-tu, lui dit-elle, De Reynaud, l'ami fidèle ?
0 triste et doux souvenir, Plein de douleurs et de charmes Je voudrais te réjouir, Et je fais couler tes larmes.
Derrière elle sont les sœurs :
Agnès essaye un sourire ; Pénélope apprend à dire Toute sorte de douceurs.
Lucile a sa belle robe, Et, comme un petit lutin, Se montre, puis se dérobe, Et saute par le jardin.
Charlotte même minaude Et tend à son cher J. J.
Sa noble joue encor chaude Du soufflet qui la rougit :
— Conte-nous, dit-elle, comme Bignon-Danton effaré Est dans la peau du bonhomme Un jour carrément entré.
Lydie accourt et l'embrasse, S'écriant : C'est lui ! c'est lui !
J'ai retrouvé mon Horace; Je reconnais à sa grâce Le traître qui m'avait fui.
Le bon parrain s'accoutume Complaisamment à leurs jeux; L'une en Romain le costume ; Une autre lui prend sa plume; L'autre tire ses cheveux ;
Et tandis que, débonnaire, Il rit ou gronde à demi, Cette troupe téméraire Répète : On peut tout lui faire; C'est notre plus vieil ami!
Mais quittons ces souvenirs intimes, où s'égare notre complaisante amitié . et revenons à l'œuvre^ que nous avions quittée un instant pour le poète.
La fable du Lion amoureux réunit toutes les grâces de la clarté la plus limpide. En ce moment. Thermidor a dissipé la dernière Terreur, l'espérance est rentrée en toutes les âmes. La chute de Robespierre, cette crise inespérée, a produit chez tous ces hommes anciens et modernes l'effet d'une grande victoire, l'avenir et le passé foulant le même sol et formulant les mêmes espoirs! A cette aimable et douce clarté fut écrit le premier acte du Lion amoureux. On y retrouve avec tant de bonheur une société qui recommence ! En ce moment trop court où chacun se reprend à la douceur de vivre, la plainte a cessé, la consolation reparaît de toutes parts. Les vainqueurs sont restés doux dans leur victoire, et les vaincus sont restés fiers dans leur défaite. Le poëte, ami de toutes les libertés, parle avec respect des hommes de la Conven-^ tion, avec bienveillance des royalistes qui reviennent de tous côtés. C'est ainsi que tout de suite il a conquis la sympathie et l'attention de l'auditoire.
Ah ! le vrai, le grand succès que celui-là ! Comme il nous a reposés de toutes les vilenies
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environnantes ! Comme il nous a fait oublier la pornographie en couplets, en danses, en chansons, ces choses immondes et sans nom, ces nudités sales, qui font que l'honnête homme, en passant, tourne la tête pour ne rien voir! Mais aussi que ce fut là un beau moment dans la vie et dans le travail de M. Ponsard!
Il avait bien hésité et longtemps combattu dans la bataille obscure de son cerveau ; il avait douloureusement porté cette œuvre enfantée et, ce qui est pire, conçue dans la douleur. Que de fois il avait brisé le verre qui contenait l'amère liqueur! Que de fois il avait rejeté la tâche commencée! Un de ses amis, l'ami fidèle et constant de ses travaux et de ses jours, le voyant qui renonçait pour toujours à ce drame admirablement commencé : « Fi! Monsieur, lui dit-il, vous êtes un lâche! « Et le poëte, obéissant, reprit en sous-œuvre sa tragédie, exposée au sort de VÊnéide immortelle. Quand la bataille fut gagnée, le poëte était à bout de ses forces; il serait mort sur la brèche... il fut sauvé par ce grand cri : Victoire ! Et la fièvre enfin le quitta.
C'est souvent une parole injuste , que nul
n'est prophète en son pays. Le retour du poète dans sa cité natale eut cependant toutes les apparences du triomphe. Il fut reçu par tout un peuple. La ville entière applaudissait. Beaucoup de gens savaient par cœur des vers du Lion amoureux; déjà même une belle place était faite, en Ihôtel de ville où fut inscrit le nom de cet enfant du Rhône, au portrait du poëte. Enfin, pour le changer de récompenses^ on lui offrit non pas une couronne, mais une coupe à l'antique, et pareille à celle que vidaient Helvidius et Traséas à l'anniversaire de Brutus et de Cassius. Son oncle maternel, qui avait tant pleuré au départ, s'en vint le premier au-devant de cet unique enfant de sa sœur bien-aimée : u Eh donc ! te revoilà, mon pauvre enfant, ma gloire et ma consolation ! Sois le bienvenu sous le toit de ton oncle! Il t'eût reçu avec les mêmes transports si tu lui étais revenu battu par l'orage... 0 retour glorieux, bonheur complet, je te retrouve heureux ce matin, et, dans huit jours, bien portant! »
C'est très-vrai! La gloire accomplit des miracles : le poëte va mieux: il est tout content
d'avoir obtenu ses cent représentations, dignes avant-courrières d'une reprise aux jours du prochain hiver. Libre enfin des empressements qui l'entouraient, il est remonté sur sa montagne ; il est rentré dans la maison paternelle ; il se repose, il rêve, il contemple, il voit à ses pieds l'étoile et le nuage :
Sub pedibusqus yidet nubes et sidéra Daphnis.
M. Claye , un des grands imprimeurs de Paris, témoin attristé de ces fêtes funèbres, a raconté toutes les émotions de la ville de Vienne dans un beau volume in-8 : Inauguration de la statue en l'honneur de Ponsard.
V(^E dernier travail de François Ronsard,
^Galilée, allait enfin mettre un terme ■3
'^>Jt<Là aux angoisses de ce malheureux. Comment il a fait pour mettre la dernière main à ce poëme terrible, cette dernière main indispensable au poëte, à l'écrivain, à l'artiste?
Ah! vraiment, c'est inexplicable. Hélas! chaque idée a coûté des larmes de sang, chaque vers était un effort mortel ; nous entendions pour ainsi dire en chaque plainte du malheureux Galilée un gémissement du malheureux Ponsard.
Avec quelle angoisse et quelle épouvante nous touchions ces mains pleines de fièvre ; nous écoutions ces souffrances si terribles qu'on les entend de Join même quand elles se taisent, et que l'on pleure encore dans les instants trop rares où la douleur semble épuisée ! Il était superbe et charmant ce drame austère. Il tenait la ville attentive. On savait de toutes parts que Galilée était le dernier enfant du père éloquent de Lucrèce. Et déjà les plus savants maîtres récitaient dans leurs écoles cette admirable description du système de Galilée. Il n'est pas un seul drame de Ronsard où l'on ne rencontre , au plus bel endroit, quelqu'une de ces explications savantes que les écoles retiennent par cœur. Rappelezvous., dans la Lucrèce, la définition de la double autorité qui gouvernait la Ville éternelle.
Non, non, ce nous serait une autre servitude I Le peuple turbulent qui suit sa passion Est une proie acquise à chaque faction.
Rappelez-vous avec quelle verve hardie, et digne de Montesquieu lui-même, il a défini ce grand art de la politique, appelé par Cicéron le
— los — plus magnifique emploi de la sagesse, la plus grande marque de la vertu, et le premier devoir de la vie. On se rappellera jusqu'à la fin de cette juste renommée la définition du pouvoir pontifical dans Agnès de Méranie. A toute chose il laissait sa trace et sa marque. Ainsi, dans Galilée, il expliquait le nouveau système du monde.
Soleil, globe de feu, gigantesque fournaise, Chaos incandescent où bout une genèse, Océan furieux où flottent éperdus Les liquides granits et les métaux fondus, Heurtant, brisant, mêlant leurs vagues enflammées Sous de noirs ouragans tout chargés de fumées, Houle ardente où parfois nage un îlot vermeil, Tache aujourd'hui, demain écorce du soleil ; Autour de toi se meut, ô fécond incendie, La terre, notre mère, à peine refroidie, Et, refroidis comme elle et comme elle habités, Mars sanglant, et Vénus, l'astre aux blanches clarté?, Dans tes proches splendeurs Mercure qui se baigne, Et Saturne en exil aux confins de ton règne, Et par Dieu, puis par moi, couronné dans l'éther D'un quadruple bandeau de lunes, Jupiter...
C'est par cette science infinie et ce grand soin du détail, que se sauva l'œuvre entière de François Ponsard. L'envie elle-même ne saurait nier
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cette force irrésistible, et quand, au premier jour de sa gloire, on l'appelait avec une certaine ironie un poète de l'école du bon sens, les beaux esprits moqueurs ne sayaient pas si bien dire. Il avait le bon sens d'abord , mais aussi l'imagination, la grâce et le naturel. Le souffle était là; dans un prologue qu'il avait confié à M"^ Fix (un fantôme aujourd'hui) , il y avait un vers qui finissait ainsi : Gardez tous votre foi! Il pouvait parler ainsi sans rougir.
Cependant il se mourait. Il était absent de Galilée, et malade à tel point ce jour-là qu''il n'eut pas la force d'ouvrir un seul des trois billets qui lui annonçaient à chaque acte un applaudissement grandissant toujours. Tant la maladie est impitoyable! Elle vous presse, elle vous déchire; elle étend, elle retire, elle tourne, elle disloque, elle brise, elle anéantit tantôt cette partie du corps, tantôt l'autre moitié ; ou bien la main de l'anéantissement pèse implacable et tremblante sur ce malheureux qui demande en vain grâce et pitié 1 Si vous saviez comme il était doux et tendre avec la mort, comme il la suppliait de le faire un peu moins
souffrir, un tout petit peu moins ! Par pitié pour sa jeune et tremblante épouse, il se cachait dans une ombre austère; il ne voulait pas laisser à sa chère femme, à son jeune enfant, le douloureux souvenir de ce triste visage en proie à ces douleurs qui ne cessaient ni la nuit ni le jour. C'était la mort la plus lente et sous toutes ses formes. Les plus habiles praticiens ne pouvaient que pleurer, se voyant impuissants à lui donner une heure de répit. Tant que durait le jour il se taisait, pour ne pas troubler la solitude. On l'entendait gémira minuit. Tout tremblait^ tout faisait silence, et le petit jardin n'a retrouvé ses bruissements infinis que lorsque l'infortuné eut rendu le dernier soupir.
Il avait près de lui, qui ne l'ont pas quitté un seul instant, lui prodiguant toutes les tendresses, sa jeune femme et sa belle-mère éperdues. Elles ne pouvaient pas croire encore à cette perte irréparable. Au chevet de ce martyr, les amis de sa jeunesse et les amis de son âge mûr prêtaient une oreille épouvantée à ce cri suprême. Il était mort depuis vingt-quatre heures, il souffrait encore ! Ce fut pour tout le monde une allégeance.
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On entendait tout au loin ce cri funèbre : « Ah! que je souffre! Ah ! mon Dieu, disait-il, encore une nuit à subir! )>
Tout priait, tout pleurait dans cette immense lamentation. — A cinq heures du matin, par un clair soleil, le ]eune faniulus de la maison, François Salembier, recevait dans ses bras le poëte inanimé, et le déposait avec un pieux respect dans le fauteuil même où Béranger avait rendu son âme au Dieu des bonnes gens, entouré de ses deux amis qu'il appelait ses enfants, M. Mignet et M. Thiers.
Ponsard était né à Vienne en 1 814. Il mourut à Passy dans les premiers jours du printemps, le 7 juillet 1867.
f^^^"^^^ RANçois PoNSARD cst mort la quatrième %1 r^i^ï^ 3nnée de son mariage ; il a souffert ^-è^li^ pendant trois années. Ses amis les plus tendres se réjouissent de sa mort.
Le deuil de ce convoi superbe était conduit par un chambellan; le premier cordon du char funèbre était tenu par M. Villemain, semblable à ces vieillards dont Virgile a parlé :
Les enfants au bûcher sous les yeux de leurs pères !
L'imposante réunion des plus grands noms de
la poésie et de la littérature contemporaine donnait à cette marche un aspect triomphant. C'était une véritable oraison funèbre qui marchait à la suite du poète et qui l'accompagna jusqu'au moment où il fut conduit sur la route qui mène à Vienne en Dauphiné. Il était venu par ce même chemin, plein d'espérance et de génie... il s'en retournait dans ce glorieux cercueil. Trois amis l'accompagnaient : son digne beau-frère, ingénieur des mines, M. Dormoy , signalé par de belles actions; M. Michel Lévy, son libraire et son vrai guide en toutes les choses qui regardaient cette humble fortune; et le jeune Moreau- Chaslon, qui ne l'a pas quitté un seul instant dans ses rudes épreuves. Soyez béni^ jeune ami des poètes, pour cette illustre action. Jamais vous ne serez trop loué !
Et lorsqu'au bout de ce lent voyage, à travers de si beaux pays dont le charme leur était voilé, ils arrivèrent au bout du pénible viatique, ils rencontrèrent toute une ville émue qui venait audevant du mort couché là. Sitôt qu'elle eut appris la fatale nouvelle, la ville en deuil s'était préparée à recevoir cet illustre compatriote dont
elle avait eu le premier sourire. Hélas! que de regrets, quelle pitié sincère, et quelle profonde admiration! Un poète viennois, M. Jacques Guillemot, dans une élégie intitulée : Le Cycle viennois, a célébré ce beau paysage où Ponsard, enfant et jeune homme, aimait tant à promener ses rêveries :
Vallons délicieux, frais bosquets, doux ombrages, 0 terre qui souris à des cieux sans orages. Qui peindra tes beautés, qui dira tes splendeurs ?
Amis, parlons avec respect de la ville natale. C'est dans le pays natal qu'il faut revenir, si Ton veut retrouver l'hospitalité bienveillante. Enfant, le jeune François s'arrêtait à chaque maison, oià toutes les mains lui étaient tendues. A sa moindre parole, à son sourire, on se disait : u Qu'il a d'esprit et qu'il est charmant ! » A peine au collège, on se partageait toutes ses couronnes, les mères de famille contentes de rapporter à leur maison ces glorieux débris à leurs fils paresseu.K. Chacun, dans cette aimable ville. savait par cœur les premiers vers du jeune Ponsard. Lucrèce éclata dans la cité dauphinoise,
comme on dit que certains ^irbusies passent jleiir, tout d'un coup. Un éloquent, M. Emile Chasles, improvisait à la même heure une leçon en l'honneur de François Ronsard. La province entière était accourue à cette fête funèbre. Ils accouraient de toutes parts. Il en venait des montagnes et des plaines, il en venait des coteaux de Lyon, de Mâcon, de Condrieu, de Chavanay et de Pélussin , de Macla , d'Ambérieu , de Frangy, de la Lutinière, de la Voulte et du Cornillon; de Saint-Pierre-de-Bœufs, de Mallevai et de la Côte Saint-André, le pays de Berlioz; même affluence et plus alerte autour de la statue inaugurée au bruit des musiques et des fanfares. La fanfare viennoise allant et venant; et sur le socle de la statue était écrit : A François Ponsard, ses compatriotes, ses amis !
Ce fut une fête illustre ; on ne songea pas à critiquer la statue.
Enfin, de leur poëte et compatriote ces gens de Vienne sont fiers à ce point que celui-là serait un -malappris qui voudrait déranger quelque chose à leur admiration. Tous les invités étaient présents : les prosateurs, les poètes, les journa-
listes nos confrères, sérieux et de bonne humeur ; notez ces deux points-ci. A la fenêtre de l'hôtel de ville, une jeune femme dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, fière et bienveillante, attentive et charmée , attirait tous les regards, tous les respects. Bénissez-la, c'est elle! Ellemême! Elle a sauvé le poëte entouré d'embûches; elle a vaillamment adopté sa misère et sa gloire. Elle a relevé son courage abattu. Elle a rendu l'espérance à ce cœur malade; on lui doit ce bel enfant qui, Dieu soit loué! va prolonger ce nom célèbre. Ah ! chère et vaillante M"'^ Ponsard, garde-malade, habile à garder la plus douloureuse agonie, on vous aime, on vous honore; et quiconque vous a vue, en ces moments suprêmes, est devenu soudain votre ami, votre compagnon, votre garde du corps. O puissance infinie et mystérieuse de l'épouse ! O secret divin de la femme légitime! 0 force et consolation que la Providence accorde à ses élus! Tous les yeux, tournés vers cette épouse victorieuse, honorée entre toutes, étaient pleins de larmes, de reconnaissance et de respect.
Dans ce même sentiment de la faveur publi-
que on a vu soudain apparaître en grand deuil un vrai poëte, un des meilleurs et plus fidèles amis de François Ponsard , M. Emile Augier. Superbe et la tête haute sous le deuil qui le couvre et dont il ne veut pas se consoler, le deuil de la plus tendre et de la meilleure des mères, il a réciié de sa voix sonore et de toutes parts entendue une élégie en très-beaux vers.... Nous voudrions la citer tout entière; hélas! l'espace et le temps nous manquent.
Arrêtons-nous cependant sur ce beau passage où , parlant de Charles Reynaud , le jeune homme enlevé par la mort dont nous avons ramené le cercueil par une nuit rayonnante d'étoiles, M. Emile Augier a récité ces vers charmants :
Ah 1 que n'a-t-il vécu jusqu'à l'heure bénie Où l'ange du foyer, entrant dans ta maison, Te rendait le bonheur, le travail, le génie. Et fécondait en toi la nouvelle moisson !
Qu'il eut remercié du meilleur de son âme Celle qui, relevant ton antique vertu.
Fut ta dernière joie et ta dernière flamme, L'Antigone au cœur fort de ce cœur abattu.