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de ces splendeurs boréales. Ils produisent sur l’esprit une égale fascination. L’œil séduit ne s’en peut détacher ; et pour mieux justifier la comparaison, il faut ajouter que le sophisme y présente des miroitements qui font tressaillir la pensée catholique, ét lui donnent ce genre d’effroi qu'éprouvent les imaginations populaires à la vue de nos phénomènes nocturnes. F
Mais avant d'entrer dans le domaine des réserves, laissons-nous entraîner au charme de quelques-unes de ces aurores littéraires que l’œil
peut admirer sans crainte. Nous assistons à la
lle naissance de Montréal.
« Sous plus d’un aspect, l’entreprise de Mont-
réal appartient au temps des croisades. L'esprit
de Godefroy de Bouillon ,survivait dans Chomedey de Maisonneuve ; et, dans Marguerite Bourgeoys, se réalisait ce pur idéal de la femme chrétienne, fleur de la terre épanouie aux rayons du
ciel, qui subjuguait par sa douce influence la fé-
rocité d’un âge barbare.
» Le dix-sept mai 1642, la petite flottille de Maisonneuve, une pinasse, un bateau plat, et deux chaloupes, celles-ci à la rame, ceux-là à la . voile, approchaient de Montréal. Tous les voyageurs entonnèrent à l’unisson une hymne d’action de grâces...
» Le jour suivant, ils glissaient le long des rivages verdoyants et solitaires, aujourd’hui tout re-
muants de la vie d’une ville active, et mirent
pied à terre à l'endroit que Champlain, trente et un ans auparavant, avait choisi comme un site
favorable pour un établissement. C'était une langue, ou triangle de terre, formée par la jonction d’un ruisseau avec le Saint-Laurent, et connue depuis sous le nom de Pointe-à-Callières. Au bord du ruisseau s’étendait un champ, et au delà s'élevait la forêt avec son avant-garde d’arbres isolés. Les fleurs hâtives du printemps s’épanouissaient dans l’herbe naissante, et les oiseaux aux plumages variés voltigeaient dans les buissons.
» Maisonneuve sauta à terre et se jeta à genoux ; ses compagnons imitèrent son exemple ; et tous unirent leurs voix en un cantique enthousiaste de grâces. Les tentes, le bagage, les armes et les munitions furent transportés à terre. Un autel fut dressé auprès, sur un site gracieux ; et mademoiselle Mance, avec madame de La Peltrie, aidées de leur servante, Charlotte Barré, le décorèrent avec un goût qui fit l’admiration de tous les assistants. Alors toute la petite colonie se réunit autour du sanctuaire improvisé. En avant se tenait le P. Vimont, vêtu des riches ornements du sacrifice ; auprès, les deux dames avec leur servante ; Montmagny, spectateur peu empressé; et Maisonneuve, figure guerrière, droit et grand de taille, ses hommes groupés autour de lui, — soldats, marins, artisans et laboureurs, — tous soldats au besoin. Chacun s’agenouilla dans un respectueux silence pendant que le prêtre élevait l’hostie sainte au-dessus de leurs têtes ; et lorsque le sacrifice fut achevé, le missionnaire se tourna vers eux et leur dit : « Vous
» êtes un grain de sénevé qui germera et croîtra » jusqu’à ce que ses branches couvrent cette terre.
» Vous n'êtes qu’un petit nombre ; mais votre » œuvre est l’œuvre de Dieu. Son sourire est » sur vous, et vos enfants rempliront cette terre».
» La journée fut bientôt sur son déclin : le soleil descendit derrière les grands arbres du couchant, et fit place au crépuscule. Les mouches à feu étincelaient dans l’obseurité, sur la prairie. Ils en prirent un grand nombre, les attachèrent avec des fils en brillants festons, et les suspendirent devant l’autel, où l’hostie’ était encore exposée. Ils dressèrent ensuite leurs tentes, allumèrent les feux du bivouac, établirent leurs sentinelles, et se livrèrent au repos. Telle fut la première nuit de la naissance de Montréal.
» Est-ce de l’histoire véritable ou une légende de chevalerie chrétienne ? c’est l’un et l’autre(1)».
Et nous, à notre tour, nous demandons : où trouver un tableau plus gracieux, une scène plus sereine et plus fraîche ? Ne croirait-on pas lire un fragment d’épopée chrétienne ?
Voulez-vous maintenant jeter un coup d'œil :
sur la nature américaine telle qu’elle apparut aux Européens dans sa virginité première ? Suivons un instant le P. Marquette dans la découverte du Mississipi.
Au moment où nous le rejoignons avec son compagnon Jolliet, ils laissent glisser leur canot d’écorce sur l’un des affluents du Wisconsin.
« La rivière serpentail à travers des lacs et des
(1) The Jesuits in North America, p. 207.
marécages qui disparaissaient sous des champs de folle avoine ; et, sans leurs guides, à peine auraient-ils pu suivre le vague et étroit chenal. Il les conduisit enfin au portage, où, après avoir marché un mille et demi, à travers la prairie et les savanes, leurs canots sur leurs épaules, ils les lancèrent sur le Wisconsin, dirent adieu aux eaux qui coulent vers le Saint-Laurent, et se confièrent au courant qui devait les conduire ils ne savaient où, — peut-être au golfe du Mexique, peut-être à la mer du Sud, peut-être au golfe de la Californie, Ils glissèrent en paix sur l’onde tranquille, le long d'îles surchargées d’arbres et tapissées d’un réseau inextricable de vignes sauvages ; le long de forêts, de massifs d’arbres, de prairies, — parcs et jardins de cette prodigue nature ; — le long de halliers, de marécages, et de larges dunes arides ; sous l’ombrage des arbres, qui, à travers leurs cimes, laissaient voir dans le lointain quelque sommet boisé dont le puissant sourcil se baissaït pour les regarder. Puis, à la nuit tombante, le bivouac, les canots renversés sur la plage, la flamme vacillante, le souper de venaison ou de chair de bison, la pipe durant la veillée, et le sommeil sous les étoiles. A l’aurore, quand ils se rembarquaient, le brouillard du : matin flottait sur la rivière comme le voile d’une fiancée, puis se dissolvait aux rayons du soleil, jusqu’à ce que l’onde unie comme un miroir et que la forêt languissante se fussent endormies, Sans voix, sous un soleil étouffant » (1).
(1) Discovery of the Great West, p. 54.
Certains critiques reprocheront à M. Parkman de trop sacrifier au coloris et à la mise en scène, de faire des tableaux à effet.
Quant à nous, nous avouons notre préférence : nous admirons autrement un Corrège qu'un Overbeck, une page d’Augustin Thierry qu'un récit de Bancroît.
Si nous voulions relever un défaut saillant au point de vue de l’art, nous dirions que l’auteur ‘est trop prodigue de notes, d’ailleurs fort intéressantes, mais qui interrompent le récit.
C’est la seule réserve que nous ferons sur la forme ; il nous en reste d’autres à indiquer sur des points plus importants.
Nous avons fait aussi large que possible la part de la louange, afin de donner à la vérité tous ses droits, à la critique ses coudées franches. Disons-le sans ambages, sous le rapport des principes, l’œuvre de M. Parkman est la négation de toute croyance religieuse. L'auteur rejette aussi bien l’idée protestante que le dogme catholique : il est purement rationaliste. Il n’admet d’autre principe que cette vague théorie qu’on appelle la civilisation moderne. On entrevoit une âme droite et née pour la vérité, mais perdue, sans boussole, sur un océan sans rivage. De là ces aspirations vers le vrai, ces aveux éclatants, ces hommages à la vérité, suivis, hélas ! d’étranges affaissements, d'accès de fanatisme qui étonnent.
K®«Par son nom, dit-il, par sa position géographique, et par son caractère, chacune des deux
colonies était le remarquable représentant de cet
antagonisme : la liberté et l’absolutisme, la Nou-
velle-Angleterre et la Nouvelle-France » (1). Or, l’œuvre de M. Parkman offre le plus écla-
tant démenti de cette assertion. Il n’y a que.
l'embarras du choix, parmi les preuves qu'il
fournit lui-même, pour démontrer quelle était .
celle des deux colonies qui apportait avec elle la
civilisation, et par suite, la liberté. Fidèle au *
dessein de ses rois, fidèle au principe de son fon-
dateur, Champlain, qui proclamait que «le salut * d’une âme vaut mieux que la conquête d’un em-! pire », la domination française en Amérique n’a «
été qu’un long dévouement à la race indigène. Son ambition a toujours été de civiliser les sauvages en les convertissant ; c’est pour atteindre ce but que ses missionnaires ont versé leur sang, que les héroïnes de ses cloîtres ont consumé leur vie.
Tandis que les puritains de la Nouvelle-Angleterre pendaient leurs hérétiques ; que, renfermés dans leur égoïsme, ils n’étaient préoccupés que de leur progrès matériel ; qu'ils ne songeaient qu’à refouler les tribus indiennes, à les anéantir, ne leur montrant jamais que le canon de leurs fusils, ou une bouteille d’eau-de-vie, trafic ou destruction, que faisait la Nouvelle-France ? Écoutez M. Parkman.
« Paisibles, bénignes et bienfaisantes furent les :
armes de sa conquête. La France cherchait à soumettre non par le sabre, mais par la eroix ; (1) Pioneers of France, Introduction; p. VIII.
elle aspirait non pas à écraser et à détruire les nations qu’elle envahissait, mais à les convertir, à les civiliser et à les embrasser dans son sein comme ses enfants » (1).
Ailleurs, après avoir raconté la destruction des missions huronnes, M. Parkman ajoute :
« Si les jésuites avaient pu fléchir ou convertir ces bandes féroces, il est à peu près certain que leur rêve serait devenu une réalité. Des sauvages apprivoisés, — non civilisés, car cela était à peine possible, — auraient été distribués en sociétés au milieu des vallées des grands lacs et du Mississipi, gouvernés par des prêtres selon les intérêts du catholicisme et de la France. Leurs habitudes d’agriculture auraient été développées, et leurs instincts d’égorgement mutuel réprimés. Le rapide déclin de la population indienne aurait été arrêté, et elle serait devenue, par le trafic des pelleteries, une source de prospérité pour la Nouvelle-France (2) ».
Nous le demandons, quelle est la nation qui ne se glorifierait pas d’avoir conçu et préparé un aussi noble projet ?
Or, voulez-vous savoir quelle étrange conclusion M. Parkman tire de ces réflexions ? Lisez :
« La liberté peut remercier les Iroquois d’avoir, par leur furie insensée, réduit à néant les plans de ses adversaires, et de lui avoir épargné un péril et un malheur » (3)! !
(1) Pioneers, etc., p. 417.
(2) The Jesuits in North America, p. 447.
(3) The Jeeuits, p. 448.
Un exemple tiré de M. Parkman lui-même va nous faire voir où était la meilleure sauvegarde « de la liberté, du côté de la Nouvelle-Angleterre, ou du côté de la Nouvelle-France. 3
Un siècle plus tard, quand la France, vaincue, eut repassé les mers, quel fut un des premiers actes du nouveau conquérant ? Tandis que, d’une main, il essayait de nous étouffer, de l’autre, il cherchait à exterminer par le poison les tribus sauvages. ;
En 1773, sir Jeffrey Amherst écrivait au colonel Bouquet : <
«Ne pourrait-on pas essayer de répandre la petite vérole parmi les tribus révoltées des indiens ? Nous devons en cette circonstance user de tous les stratagèmes en notre pouvoir pour les réduire ». |
Bouquet lui répondit :
« Je vais essayer d’inoculer la — au moyen de couvertes qui pourront tomber entre leurs mains, et je prendrai garde de ne pas contracter la maladie moi-même. Comme il est déplorable d’exposer Contre eux de braves gens, je désirerais faire usage de la méthode espagnole, les chasser | avec des chiens anglais, supportés par les rangers | et quelques chevaux agiles qui pourraient efficacement, je crois, extirper ou éloigner cette vermine».
Amherst se hâta de lui répondre : « Vous ferez bien d’essayer d’inoculer les indiens au moyen de couvertes et aussi d'employer tout autre moyen qui pourrait servir à exterminer cette exécrable
race. Je serais très content si votre projet de leur donner la chasse des chiens, pouvait s’effectuer, mais l'Angleterre est à une trop grande distance pour penser à cela maintenant » (1).
Quelques mois plus tard la petite vérole faisait d’affreux ravages parmi les malheureuses tribus. La Nouvelle-France avait apporté la vie; la Nouvelle-Angleterre apportait la mort.
Où était la civilisation ? où était la liberté ? Ah ! M. Parkman, si la France fût restée maîtresse en Amérique, vous n’auriez pu écrire votre Histoire de la conspiration de Pontiac ; car la * France n’eût jamais, par sa politique inhumaine, attiré sur elle ce formidable orage (2).
L'œuvre de M. Parkman est un lit de Procuste où il réduit tout à sa taille. Rejetant le surnaturel, il se perd en conjectures, il suppose mille”
(1) Conspiracy of Pontiac, vol. II, p. 39.
(2) Qu'il nous soit permis de rapporter ici, à l'honneur des Canadiens, un incident de cette guerre qui vient à l’appui de la thèse que nous soutenons.
Pendant que Pontiac faisait le siège de Détroit, la garnison anglaise fut sur le point de manquer de vivres, et elle serait tombée infailliblement aux mains de ses féroces ennemis, sans un acte de pitié de la part de ces mêmes Canadiens que l’on cherchait, en ce moment-là même, à anéantir. Le bisaïeul de l’auteur, Jacques Duperron Baby, qui demeurait alors sur la rive opposée du Détroit, fut touché de compassion à la pensée du sort épouvantable qui attendait les malheureux assiégés. Profitant de la liberté que les sauvages laissaient aux Canadiens, il fit embarquer tous ses bestiaux, à la faveur de la nuit, dans un petit navire, les transporta de l’autre côté dela rivière, et les donna au commandant du fort. Ces provisions sufñrent à la garnison, jusqu’à l’arrivée des secours qui lui avaient été expédiés.
Voir l'Histoire de la conspiration de Pontiac, vol. I, p. 248.
motifs humains pour expliquer les actes d’hérotïsme que la foi et le zèle apostolique inspiraient à nos aïieux.
Toutefois, à son iusu, son âme loyale trahit l’émotion : impatiente dans cette cage de fer du naturalisme où elle est emprisonnée, elle jette des cris superbes.
Recueillons celui-ci en passant :
« Mais, quand on les voit (les missionnaires des Hurons), dans les sombres jours du mois de février de 1637,et dans les mois plus sombres encore qui suivirent, parcourir péniblement à pied, l’une après l’autre, chaque bourgade, se frayer un chemin à travers la neige fondante dans les forêts dépouillés et humides, trempés jusqu'aux os par des pluies incessantes, jusqu’à ce que enfin ils eussent aperçu le groupe de cabanes de quelque village barbare, — quand on les voit entrer dans ces misérables réduits de l’indigence et des ténèbres, les visiter l’un après l’autre, et tout cela dans un seul but, le baptême de quelque malade ou de quelque mourant, on peut sourire de la futilité de leur objet, mais on ne peut s’empêcher d'admirer le zèle, plein d’immolation personnelle, avec lequel ils le poursuivaient ».… (1)
« Une ferveur plus intense, une abnégation personnelle plus complète, un dévouement plus constant et plus infatigable, peuvent-ils se rencontrer dans les pages de l’histoire humaine » (2)?
Dans un autre endroit, parlant de la fondation
(1) The Jesuits, p. 98.
(2) The Jesuits, p. 83.
de Montréal, l’auteur avoue ingénument son im-
puissance à expliquer ce dévouement désinté-
… ressé.
« Que dirons-nous de ces aventuriers de Montréal, de ces hommes qui donnaient leur fortune, et surtout de ceux qui sacrifiaient leur paix et
risquaient leur vie dans une entreprise en même
temps si romanesque et si dévouée 7. Il est
bien difficile de les juger. Il y avait, sans aucun
doute, un grand mérite chez plusieurs d’entre eux ; mais il est permis de récuser la tâche de le mesurer ou de le définir. Pour apprécier une vertu enveloppée de circonstances si anormales, il faut peut-être un jugement plus qu’humain ».
Nous pourrions multiplier les citations et rendre plus évidentes les fluctuations de ce noble esprit entre la véritéet l’erreur. Trop fier pour fléchir devant ses convictions, trop éclairé pour se laisser entrafhe#u préjugé sans examen, mais HMS rasser toute la vérité, il resfoyageurs attardés dans nos dangeeSBavanes. Partout il sent le sol fléchir sous ses pas, et il s’avance en tâtonnant tantôt à droite, tantôt à gauche, cherchant dans l’ombre un sentier qu’il ne trouve pas.
Citons un dernier passage plus éclatant encore que tous les autres, et qui honore autant l’historien que ceux dont il parle :
«Les compagnons du P. Druillettes étaient tous des convertis, qui le regardaient comme un ami et un père. Il y avait prières, confession, messe et l’invocation de saint Joseph. Ils con-
struisaient leur chapelle d’écorce à chaque bivouac, et aucune fête de l’Église ne passait sans
être observée. Le vendredi saint, ils étendirent
leurs plus belles peaux de castor sur la neige, placèrent dessus un crucifix, et s’agenouillèrent au-
tour en prière. Quelle était leur prière ? C’était une supplication pour demander le pardon et
la conversion de leurs ennemis, les Iroquois. Ceux qui connaissent l'intensité et la ténacité de la haïné d’un sauvage verront dans cet acte
plus que le changement d’une superstition en une
autre. Une idée avait été présentée à l'esprit du sauvage, idée nouvelle à laquelle il avait été
auparavant complètement étranger. C’est là.
le plus remarquable exemple de succès qu’on
trouve dans toutes les Relations des Jésuites :
mais cet exemple est bien loin d’être le seul qui prouve qu’en enseignant les dogmes et les observances de l'Église romaine, les missionnaires enseignaient aussi la morale du christianisme.
Quand on cherche les résultats de ces missions, on reste bientôt convaincu que l'influence des
Français et des jésuites s’étendait bien au delà du cercle des convertis. Elle finit par modifier
et adoucir les mœurs de plusieurs tribus non con-
verties. Durant les guerres du siècle suivant,
on ne retrouve pas souvent ces exemples d’atrocité diabolique dont les premières annales sont remplies. Le sauvage brüûlait ses ennemis vivants, mais rarement il les mangeait : il ne les tourmentait pas non plus avec la même délibération et la même persistance. C’était encore un
Sauvage, mais pas si souvent un démon. Le progrès n’était pas grand, mais il était visible. Etil semble s’être accompli partout où les tribus indiennes se sont trouvées en- communications étroites avec quelque société de blancs bien réglée. Ainsi la guerre de Philippe dans la Nouvelle-Angleterre, toute cruelle qu’elle était, était moins féroce, à en juger par l’expérience canadienne, qu’elle n’aurait été, si une génération de rapports civilisés n’avait pas abattu les plus saillantes aspérités de la barbarie. Toutefois, c’est aux prêtres et aux colons français, mêlés de bonne heure avec les tribus de l’imménse intérieur, que ce changement doit être surtout attribué. Dans cet adoucissement des mœurs, quel qu’il
fût, et dans le catholicisme soumis de quelques
centaines de sauvages apprivoisés, réunis en missions stationnaires dans différentes parties du Canada, se trouve après l’intervalle d’un siècle, tout le résultat des travaux héroïques des jésuites. Les missions avaient failli, parce que les Indiens avaient cessé d’exister. De toutes les tribus sur lesquelles reposaient les espérances des premiers missionnaires canadiens, il ne restait que des vestiges : presque toutes étaient virtuellement éteintes. Les missionnaires avaient travaillé ardûment et bien, mais ils étaient condamnés à bâtir sur une fondation croulante. Les indiens s’évanouissent, non pas parce que la civilisation les détruisait, mais parce que leur propre férocité et leur indolence indomptable
rendait impossible leur existence en face de la 8 404 B
civilisation. Peut-être l’énergie plastique d’une race supérieure, ou la souplesse servile d’une race inférieure, chacune à sa manière, les aurait-elle préservés : quoi qu’il en soit, leur extinction était une conclusion inévitable. Quant à la religion que les jésuites leur enseignaient, malgré tout ce que les protestants peuvent y trouver à critiquer, c'était la seule forme de christianisme qui vraisemblablement pût prendre racine dans leur nature grossière et barbare » (1).
Comment concilier ce magnifique témoignage, ce jugement si impartial avec tant d’autres passages des écrits de M. Parkman, où il proclame l'inutilité des travaux apostoliques, où il sourit de pitié à la vue des efforts de la Nouvelle- France pour convertir et civiliser les sauvages ?
Il a manqué à l’historien américain de fortes études philosophiques, un couronnement intellectuel du genre de cette éducation oxfordienne qui transporte sur les cimes de la vérité, qui, en Angleterre, donne aux écrivains une hauteur de pensées, une largeur de vues que n’ont pas atteintes les écrivains de ce continent.
M. Parkman confond trop souvent deux choses essentiellement distinctes, le principe et son application. La vérité en elle-même est toujours pure; c’est le rayon sans tache ; mais chaque fois que la vérité s’exprime dans la nature
humaine, elle traverse un nuage. Le rayon alors se décompose, une partie rejaillit triomphante, étincelle et s’épanouit en fruits de vie. Une au-
(1) The Jesuits, p. 318.
tre partie se noïe,languit et reste mêlée d’ombres.
Les splendeurs que M. Parkman lui-même découvre dans la prédication évangélique dans l’apostolat de l’Église en Canada, sont trop éclatantes pour ne pas révéler une origine plus qu’humaine. Les ombres légères, inhérentes à la faiblesse de notre être, qui voilent parfois l’éclat de la vérité, ne devraient pas l'empêcher d’apercevoir le foyer divin d’où elle jaillit.
En résumé, ses écrits, quoique mélés de bien et de mal, sont une réparation et une œuvre de Justice que nos ennemis nous ont trop longtemps refusée. |
Étranger à notre pays, ignorant nos luttes de partis, il ne s’est pas laissé préjuger par les calomnies inventées avant lui. Il est allé aux sources mêmes de notre histoire ; il les a étudiées avec un soin, un amour dignes de tout éloge ; il a ensuite raconté les événements, tels qu’il les a vus, et il a dit : « Acceptez ou rejetez mes conclusions ; mais voici les faits ».
L’éloquence des faits, racontés véridiquement , et loyalement ; triomphe des apréciations erronées ; la lumière perce à travers les nuages, et l’impression qu’elle laisse est tout à l’avantage de notre nationalité. Une expérience personnelle de plusieurs années nous met en droit de l’affirmer (1). Nous avons même vu des protes-
(1) Depuis que nous avons écrit ce qui précède, nos yeux sont tombés, par hasard, sur une critique des Pioneers de M. Parkman publiée récemment par un écrivain français, M. Alexan-
dre Delouche. Nous en extrayons les lignes suivantes qui corroborent notre jugement sur l'historien américain :
tants éclairés rejeter les conclusions de M. Parkman, et se ranger de préférence de notre côté.
Il y aurait bien à relever çà et là, au point de vue de la critique historique, quelques erreurs échappées à l’auteur, principalement dans ses premiers écrits (1) ; mais
......Ubi plura nitent.. non ego paucis Offendar maculis ..............sssssrse
« Anglo-Saxon et protestant, il ne faut pas demander à M. Parkman des jugements définitifs sur nous. Néanmoins, si l'amour de sa race et les ardeurs de sa croyance l’aveuglent quelquefois, sa loyauté est au-dessus de ses préjugés.
« Sous la plume de cet étranger, l’ancienne France se révèle dans une jeune et splendide beauté. Nos pères pensent, parlent, agissent comme il convient à des hommes de chair et de sang mus par d’héroïques ressorts : nous vivons en eux et par eux. Quels caractères doux et fiers 1 quelle initiative ! quel
mépris de la mort | quelles puissantes individualités | Le bap-
tême trempaît ces gens-là dans l’amour du bien et de la patrie ». Plus loin, après avoir cité un passage du livre de M. Parkman, l'écrivain français ajoute :
« Vient ensuite le récit d'entreprises inouïes,, de souffrances
sans pareilles, de sanglantes catastrophes, et de triomphes qui nous donnèrent la plus noble des colonies. Mais ce qui domine -.en tous ces événements, c’est la bonté inhérente à la race française, le don vainqueur ignoré de tous les autres peuples, l’invisible lyre dont les accords domptaient les natures les plus rebelles. Nos aventuriers savaient se faire aimer.
» M. Parkman est très explicite sur ce point : il abonde en
faits que nul ne lira d’un œil sec ; d’autre part, il nous rend.
de précieux témoignages :
» Les colons français, dit-il, agirent, à l’égard de l’inconstante » et sanguinaire race qui réclamait la souveraineté de cette » terre, dans un esprit de mansuétude bien propre à contraster » d’une éclatante manière avec la cruauté rapace des Espagnols » et la dureté des Anglais ».
» Dans le plan de la colonisation anglaise, il n’était tenu nul compte des tribus ; DANS LE PLAN DE LA COLONISATION FRAN- ÇAISE, ELLES ÉTAIENT TOUT ». .
(1) Ce défaut est surtout sensible dans la première partie de
tation à di re dr
CPE NN €
Malgré ce qu’au point de vue catholique, il y a à reprendre dans les livres de M. Parkman, il a acquis à là reconnaissance des Canadiens un droit qu’ils n’oublieront pas (1) : aucun écrivain n’a plus que lui contribué à faire connaître et admirer notre histoire, en dehors de notre pays.
Et, en l’admirant, on ne pourra s'empêcher d’aimer la religion qui l’a fait si belle.
Je ne terminerai pas cette biographie sans exprimer à M. Parkman une pensée que la lecture de ses ouvrages a souvent éveillée dans mon esprit.
Je ne sais, M. Parkman, si vous vous êtes rendu compte de l’attraction qui vous a conduit à l’étude de notre histoire, qui vous a fait consacrer toutes les énergies de votre être à l’écrire, ou plutôt à la chanter. Je n’hésite pas à vous le dire : c’est que votre nature élevée, amante des grandes et belles choses, avait besoin d’un aliment digne d'elle. Cet aliment, elle l’a trouvé dans nos sublimes annales.
l'Histoire de la conspiration de Pontiac, le premier ouvrage his-
torique de M. Parkman.
Pour n’en citer qu’un exemple, il se trompe en donnant le chiffre respectif des deux armées à la bataïlle des plaines d’Abraham.
Notons aussi qu'après avoir décrit complaisamment cette journée, il ne dit pas un mot de la bataille de Sainte-Foye.
(1) M. Eugène Taché, député ministre des terres de la couronne, a eu l’heureuse idée de donner le nom de M. Parkman à un nouveau fownship, dans le comté de Québec,
Ajouterai-je une autre raison qui, sans doute, vous fera sourire ? Vous pensez peut-être que c’est le hasard qui a imprimé cette direction à votre esprit. Le hasard, mon ami, c’est le néant. Le néant n’a pas d'action. Nous qui
croyons, nous avons un mot pour exprimer cette
force mystérieuse qui dirige notre vie ; nous l’appelons la Providence. Oui, la Providence se sert de vous, à votre insu, pour l’accomplissement de ses desseins.
Jetez un coup d’œil sur ce continent d'Amérique, notre patrie commune, que nous chérissons d’un égal amour. Appelée la dernière à la vie de la civilisation, elle est devenue une immense ruche d’abeilles dont l’activité étonne l’univers. Ii faudrait être aveugle pour ne pas voir que des événements prodigiux s’y préparent. Placée comme au centre des mondes, formée de tous les éléments du globe, une société gigantesque S'y élève. Réunissant dans un harmonieux ensemble, les génies des différentes nationalités, elle produira une civilisation qui gouvernera la terre.
Regardez le continent américain, ce géant sorti hier du berceau ; tandis que sa tête, couronnée de glaces éternelles, touche le pôle, ses pieds s'appuient sur le cercle antarctique ; d’une main, il atteint l'Europe, de l’autre, l'Asie. Voyez quelles artères puissantes font circuler la vie dans sa large poitrine.
Un jour viendra où, étendant ses deux bras autour de l'univers, il soulèvera le globe, dans un
effort sublime, et ira le déposer, à genoux, au pied du trône de Dieu.
Tout faible que vous êtes, atôme imperceptible dans cette immensité, vous servez, dans votre sphère, d’instrument à la Providence.
Il faut, pour l’accomplissement de ses grands desseins, que les différentes races qui affluent sur ce continent, se fusionnent harmonieusement, comme autrefois, après l’invasion des barbares, les peuples nouveaux qui ont donné naissance à l’Europe moderne.
Or, chacune de vos œuvres, malgré ses imperfections, fait tomber quelques préjugés, ces barrières fatales qui empêchent nos diverses nationalités de se donner la main dans une cordiale fraternité, et de marcher, en une seule famille, à la conquête du progrès matériel et divin.
C’est là votre plus beau titre de gloire, et le mérite de vos études.
Quand vous serez parvenu à la fin de votre carrière, vous pourrez appuyer sur vos œuvres votre tête blanchie par le travail, et vous rendre ce témoignage : J’ai usé ma vie pour le bien de mes semblables, avec une intention droite : je puis m’endormir avec l’espoir qu’il m'en sera tenu compte.
Québec, 22 février 1872.
* + % Lorsque cette biographie a été écrite, M. Park- man.n’avait publié que les trois premiers volumes de l’ouvrage qu'il avait commencé sous le
titre général de la France et l’ Angleterre dans l’Amérique du Nord. On peut voir ailleurs (Œuvres complètes, tome I), jusqu’à quel point notre jugement sur cette œuvre s’est modifié depuis la publication de l’Ancien régime au Canada et de Frontenac et la Nouvelle-France sous Louis XIV. Nous regrettons d'ajouter que nous serions plus sévère encore si nous avions à faire la critique
des deux derniers volumes, Montcalm et Wolfe, publiés en 1884. Une citation prise au hasard.
suffira pour indiquer dans quel esprit cette pério- .de de notre histoire a été traitée.
En parlant de la corruption du gouvernement civil, sous l’intendance de Bigot, M. Parkman adresse au clergé canadien le reproche qui suit : Nor did the Canadian Church, though supreme, check the corruptions that sprang up and flourished under its eye (vol. 2, p. 30). M. Parkman
sait très bien que le clergé canadien n’était pas .
TE
Le
entièrement indépendant de l'autorité civile :
. qu’au contraire il était surveillé de près par elle, que plus d’une fois des membres du clergé furent traduits devant le conseil souverain pour répondre de leurs actes et de leur prédication, comme en font foi les archives de ce même conseil.
Pour arrêter la corruption des officiers civils le clergé n'avait en main d’autre force que les moyens de persuasion. S'il se fût tu alors, s’il n’avait pas protesté hautement, il aurait mérité le blâme qu’impliquent les paroles de M. Parkman ; mais il est de fait qu’il a protesté avec toute l'énergie dont il était capable. Et nous
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