VOYAGES AUX ÉTATS-UNIS ET EN EUROPE
Depuis ses plus jeunes années, M. Garneau ne rêvait que voyages. Il brûlait surtout de voir l’Europe, cet Orient de l'Américain, comme il l’a dit lui-même.
« Je grandissais avec le goût des voyages et de cette incessante mobilité qui forme aujourd’hui le trait caractéristique de l’habitant de l’Amérique du Nord. Si les circonstances ou la fortune ne me permettaient pas encore de parcourir ces
lacs, ces fleuves grandioses que nos pères avaient découverts dans le nouveau monde, de visiter cette ancienne France, d’où ils venaient euxmêmes, je me promettais bien de saisir la première occasion qui s’offrirait pour accomplir au moins une partie de mes vœux, et aller saluer le berceau de mes ancêtres sur les bords de la Seine.
» Pendant mon cours de droit, une occasion me permit de satisfaire une partie de mes désirs. : Je la saisis avec toute l’ardeur d’un jeune homme de dix-neuf ans ».
Voici quelle fut cette occasion à laquelle M. Garneau fait ici allusion. C’était au mois d’août 1828. Un Anglais atteint d’une maladie grave entra, un matin, chez M. Campbell, et lui dit qu’il voulait entreprendre un voyage dans les provinces du Golfe et les États-Unis pour améliorer sa santé, et qu’il désirait emmener avec lui, à titre de compagnon, un jeune homme intelligent, dont il paieraït les frais de voyage. M. Campbell, connaissant les goûts de M. Garneau, le recommanda à ce voyageur, qui l’accepta pour compagnon.
Ils partirent de Québec sur un brick de commerce nolisé pour Saint-Jean du Nouveau- Brunswick, descendirent le Saint-Laurent, et'en passant par le détroit de Canseau, firent le tour de la Nouvelle-Écosse, « cette ancienne Acadie, ‘dont le berceau fut éprouvé par tant d’orages ». De Saint-Jean ils se rendirent à Portland et à Boston, dont ils firent le trajet par terre jusqu’à New-York. Après un séjour de quelques
semaines dans la capitale commerciale des États- Unis, ils revinrent au Canada par la route d’Albany, Troy et Buffalo. L'activité et les progrès étonnants de la jeune république firent sur notre voyageur une impression qui ne s’effaça jamais, et dont on retrouve des traces dans son Histoire. «Les États-Unis, dit-il dans son Voyage, sont destinés à devenir une Chine occidentale. En 1775, il y avait trois millions d’habitants ; cette population a doublé huit fois depuis (1854). À ce compte il y aurait vers 1925, deux cents millions d’habitants ; mais cet accroissement se ralentira probablement...
» Buffalo, incendié dans la dernière guerre, ne faisait que commencer à sortir de ses cendres. J'avais devant moi les eaux du lac Érié, une de ces mers douces qu’on ne trouve point dans l’ancien monde. Je me hâtai d'arriver à la chute du Niagara, plus grandiose encore par la masse d’eau qui se jette dans un précipice d’un mille, que par la profondeur de l’abîme.. La longueur du lac Ontario, le plus petit de nos grands lacs (60 lieues), fait juger assez des proportions de la nature canadienne. Ces lacs, la chute du Niagara, le Saint-Laurent, son golfe, sont taillés sur le gigantesque, et conviennent parfaitement à la bordure colossale qui les encadre. En effet, d’un côté, au nord, ce sont des forêts mystérieuses, dont les limites sont inconnues ; de l’autre, à l’ouest, ce sont encore des forêts qui appartiennent au premier occupant, anglais ou américain ; au sud, c’est une république dont le territoire
excède de beaucoup celui de toute l’Europe ; à l’est c’est la mer brumeuse, orageuse, glacée, de : Terre-Neuve et du Labrador. L’infini semble régner sur nos frontières ».
C’est en faisant ces réflexions sur l’immensité de ces contrées, que notre jeune voyageur descendit le lac Ontario, sur lequel on fait usage du compas pour se diriger, comme sur l’Océan. Il atteignit enfin Kingston, l’ancien Frontenac des . Français,et rentra à Québec,après avoir parcouru une petite portion de cette Nouvelle-France d’autrefois ; «et cependant, dit-il, j'avais fait près de sept cents lieues de chemin par terre et par mer.
» Cette rapide excursion, dans laquelle j'avais traversé des nations à leur berceau, côtoyé des rives encore sauvages, circulé au milieu des forêts à moitié abattues, surtout entre Albany et Buffalo, forêts qui avaient abrité autrefois les bar-
bares indigènes, ces indomptables Iroquois, dont on apercevait encore çà et là quelques fantômes décrépits, me donnait une vaste idée de l’avenir de ce nouvel empire jeté par COSMDIRIS sur la voie du temps ».
De retour de cette excursion, M. Gamens reprit son cours de droit, et fut admis à la profession du notariat en 1830.
Depuis quelque temps, il s’était mis à étudier l’histoire du Canada, alors très peu connue.
L’historien anglais Smith faisait encore autorité, et l’on sait jusqu’à quel point il dénature l’his- ‘toire. D’après lui, nos pères, dans leurs guerres contre les Anglais, avaient presque toujours été
battus ; et lorsque, d’aventure, ils avaient gagné
la victoire, c'était grâce à la supériorité du nombre. Telle était alors l’intime conviction des Anglais : pour eux, les Canadiens n'étaient que des vaincus.
M. Garneau avait toits les jours des discus- ‘sions avec les jeunes clercs anglais du bureau de
M. Campbell ; parfois ces discussions devenaient
très vives. Ces questions-là avaient le privilège de faire sortir le futur historien de sa taciturnité.
Un jour, que les débats avaient été plus violents que d’ordinaire :
« — Eh bien! s'écria M. Garneau fortement ému, j'écrirai peut-être un jour l’histoire du Canada ! mais la véridique, la véritable histoire | Vous y verrez comment nos ancêtres sont tombés ! et si une chute pareille n’est pas plus glorieuse que la victoire l… Et puis, ajouta-t-il, what though the field be lost ? all is not lost. Qu’importe la perte d’un champ de bataille ? tout n’est pas perdu !.… Celui qui a vaincu par la force, n’a vaincu qu’à moitié son ennemi » (1).
De ce moment, il entretint dans son âme cette résolution, ét il ne manqua plus de prendre note de tous les renseignements historiques qui venaient à ses oreilles ou qui tombaient sous ses yeux.
Cependant, après avoir parcouru quelques parties de l’Amérique, le désir de voir l’Europe, à laquelle l'Amérique doit tout ce qu’elle est,
augmentait chez lui à mesure qu'il voyait la réa-
(1) Vers de Milton dans le Paradis perdu.