PLANCHE III. — LE REPOS DE LA SULTANE
(Petit-Palais des Beaux-Arts)
Sous les platanes de la côte d'Asie, la Sultane nue, étendue sur un lit de pourpre, contemple le féerique panorama de Constantinople dans la gloire du soleil couchant. Cette toile est un chef-d'œuvre de lumière qui rappelle les plus belles œuvres de Claude-Lorrain.
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de son fils. Il lui met quarante sous dans la main et lui dit :
— Voilà ton passeport. En route !
Le jeune homme n'a pas besoin d'être poussé. Il embrasse les siens et part, disant adieu à Dijon et à l'architecture. Il est jeune, bien portant, vigoureux, plein d'entrain et de belle humeur. En faut-il davantage pour aller à Rome et même plus loin? Il prend à pied la route de Lyon ; tout son bagage tient sur son dos et le poids des écus n'est pas pour ralentir sa marche.
M. Jules Claretie, qui fut un ami de Ziem, a
recueilli de sa bouche les épisodes de ce voyage :
" En chemin, raconte-t-il, Félix Ziem vivait comme il pouvait, couchant dans le foin des fermes, faisant en route des croquis, des portraits, pour quelques sous, pour un repas, pour une nuitée dans une auberge.
" Une fois, il rencontra une noce de gais Bourguignons en beîle humeur. Elle voulait danser, la noce, au son de quelque vieil air du temps de La Monnoye. Mais le ménétrier cuvait son vin dans le fossé et, vainement, le marié, désolé, le secouait pour le remettre sur pieds.
— Bah ! dit Ziem, laissez-le dormir tout son saoûl. C'est le mot. Et donnez-moi son crincrin,,
4 * Et voilà le futur peintre de Venise, le poète de la couleur, [raclant du violon sur la grand'route et faisant sauter sous les arbres, devant le cabaret de la Pomme-de-Pin, les mariés et la noce du petit village bourguignon. Tableau de genre. Ziem le ménétrier en rêvait d'autres, et de plus beaux ."
Un voyage entrepris dans de telles conditions ne pouvait être bien rapide. îl fut marqué de nombreuses étapes. La première fut Lyon. Ziem y séjourna peu et s'achemina par petites
journées vers Marseille. La Provence, avec ses horizons nets et sa chaude couleur, le ravit au passage : le jeune artiste prit là son premier contact avec cette lumière dont il devait devenir bientôt le fervent adorateur. Chemin faisant, il dessine, prend des croquis, note des effets de couleurs ; il s'instruit en marchant à la manière de ces ouvriers d'antan qui se perfectionnaient dans leur métier en allant à pied de ville en ville et en travaillant dans chacune d'elles. Ziem, lui aussi, fait son " tour de France"; il fera bientôt son tour d'Italie, tant convoité. En attendant, le voici à Marseille, dans la riante et bourdonnante cité phocéenne. Comme il faut vivre, il cherche de l'ouvrage et trouve une place de surveillant des travaux que l'on exécutait alors à Roquefavour. Il accomplit ponctuellement sa tâche, passant la journée sur les chantiers; mais toutes les heures de liberté que lui laisse sa fonction, il les occupe à étudier,
à dessiner, à peindre, fixant le souvenir des vieilles rues de Marseille, des demeures anciennes, du vieux port, des types représentatifs delà race, léguant ainsi à l'avenir un formidable ensemble de documents où s'alimenteront un jour les historiens de la ville grecque.
Quelques aquarelles le font remarquer ; le succès lui vient immédiat, et il jouissait d'une réputation très enviable à Marseille lorsqu'il la quitta pour réaliser enfin son rêve : voir l'Italie.
Le musée de Marseille possède un certain nombre de ces œuvres de jeunesse. La main s'y révèle déjà habile et jeune, le dessin est solide et le paysage, les vieilles maisons trahissent chez le jeune peintre ce sens particulier du pittoresque et du détail qui donne à un pays sa physionomie propre, aux gens leur caractère. Et surtout apparaît, en ces toiles précoces, l'amour du jeune artiste pour la lumière; il ensoleille ses paysages, et la mer, sous sa palette, a
déjà des scintillements que nous retrouverons, multipliés et variés à l'infini, sur les ondes magiques de la lagune vénitienne.
Tout chemin mène à Rome. Félix Ziem y mit le temps, mais il finit par arriver dans la ville Eternelle. Ce fut pour le jeune peintre un enchantement sans égal que d'admirer les chefsd'œuvre des grands maîtres italiens. Il passait ses journées à parcourir les musées, les églises, et il s'abîmait pendant des heures dans de religieuses contemplations. Puis, il prenait ses crayons et dessinait le morceau qui lui plaisait le mieux, essayant de pénétrer la technique du maître, de surprendre sa manière.
Phénomène curieux, ce peintre, qui fut avant tout un paysagiste, possédait des cartons volumineux emplis d'études faites d'après nature ou d'après les tableaux des grands artistes de la Renaissance. Et ainsi tombe l'accusation plusieurs fois lancée contre lui — et combien légè-
rement S — d'avoir improvisé la plupart de ses tableaux, d'avoir peint " de chic " une Venise conventionnelle et inexistante. Jamais Ziem, dans sa méticuleuse probité d'artiste, ne peignit une toile de chic ou de mémoire. S'il exécuta plus tard, dans son atelier de la rue Lepic, des vues de Venise assez nombreuses, c'est qu'il avait amassé, pendant ses vingt voyages à la cité des lagunes, un véritable trésor de notations, de croquis, d'esquisses très poussées indiquant le jeu de lumière du moment, notes qu'il lui suffisait de transposer sur la toile, en exécution définitive.
Lors de son séjour à Rome, Félix Ziem avait t gt-et-i i r I ob s e el i ,j ranl la la isitude; il poussa, toujours à pied, jusqu'à Venise qu'il ne connaissait pas encore et pour laquelle il ressentit, dès le premier contact, un amour qui dura autant que sa vie. Ce fut le coup de foudre. Tout l'enchanta dans cette ville fastueuse et