PLANCHE IV. — CARAVANE EN ROUTE POUR LA MECQUE
(Petit-Palais des Beaux-Arts)
Ziem, qui a visité tous les pays d'Orient, a retracé une scène éminemment colorée et vivante de ces longs cortèges musulmans, bariolés, pittoresques qui vont, à dos de chameau, en pèlerinage vers la Mecque, la ville sainte.
mélancolique : la splendeur des palais de marbre corrodés par la lagune, la majesté du Palais Ducal et de Saint-Marc avec son campanile fuselé; le mystère de ses canaux silencieux et surtout réblouissante féerie de la lumière sur les flots, sur les marbres, sur les ors. San Giorgio, la Salute, la Madonna deir Orto, le Canale Grande tout bordé de maisons en dentelles le saisirent et marquèrent son esprit d'une empreinte indélébile. Il affirmera lui-même plus tard cette emprise avec un accent d'émotion profonde, et il montreraà M.Jules Claretie, non sans orgueil, comme une relique sacro-sainte, deux feuillets où Théophile Gautier, de son écriture menue et serrée, a exprimé toute son admiration pour son ami :
"Chaque artiste, disait-il, a une patrie idéale souvent éloignée de son vrai pays. Son talent s'y plaît comme dans une atmosphère propice et y revient à tire d'ailes dès qu'il est libre. C'est
là qu'il s'épanouit et porte ses plus belles fleurs. La patrie de Ziem est Venise. Il peut bien la quitter, voyager, passer une saison à Constantinople ou ailleurs, mais c'est là que sa peinture a son domicile légal. Elle habite sur la Riva dei Schiavoni, le palais de Canaletto et de Guardi dont plus tard Bonington et Joyant furent les locataires. "
Et, plus loin, ces lignes admirables :
" Avec une goutte d'eau où se dissout une parcelle de couleur, il bâtit en quelques coups de pinceau une maison au crépi vermeil, au balcon bufflé, aux poteaux d'amarre bariolés, aux cheminées évasées en turban, un palais d'architecture lombarde, une façade où s'évanouissent les anciennes fresques de Giorgione. Mais ce qu'il exprime mieux encore, c'est l'eau verte de la lagune, brisée en mille écailles de lumière et reflétant le caprice du ciel à travers le sillage et les remous des gondoles qui
dérangent les silhouettes repercutées des palais. "
Ce premier séjour de Ziem à Venise dura environ six mois. Il y peignit, certes, mais il y étudia surtout. Il avait là, à portée de ses yeux, les maîtres qu'il devait affectionner le plus : le Titien, le Tintoret, Véronèse, ces prodigieux virtuoses de la couleur. A peine arrivé, il prend contact avec eux. Il installe son chevalet et il fait une copie du Miracle de Saint-Marc que n'eût pas reniée Tintoret. Véronèse l'enchante également, avec ses déploiements d'architectures somptueuses et d'étoffes brillantes ; il admire la transparence de sa couleur, la limpidité de ses ciels, le rayonnement de joie et de richesse dont il emplit ses toiles.
Il est conquis définitivement; il a trouvé sa voie, son rêve a pris corps; il se donne tout entier à Venise. Il la quitte cependant, mais avec le ferme dessein d'y revenir et de s'y fixer.
Il a fait la connaissance d'un grand seigneur russe, le prince Gagarine, grand voyageur, qui Fa pris en amitié et qui l'entraîne avec lui dans ses plus lointains déplacements. C'est alors que commence pour Ziem cette course à travers le monde d'où il a rapporté de si magnifiques tableaux. Il accompagne le prince à Saint- Pétersbourg en passant par Constantinople, Odessa, Toula, Kiew, Moscou.
Constantinople fait sur l'esprit de Ziem une impression analogue à celle de Venise, moins profonde cependant, parce que la chère image de la " Cybèle des Mers " emplit encore son âme. Peut-être, s'il avait vu le Bosphore avant Venise, l'artiste aurait-il reporté sur Constantinople son juvénile enthousiasme. Néanmoins il est trop profondément artiste pour ne pas sentir la beauté de la vieille Byzance et de ses remparts ruinés ; il a trop le sentiment de la couleur pour ne pas s'émerveiller devant ces
couchers de soleil dans les eaux de la Corne d'Or, où glissent les Caïques à la proue relevée. Cet esprit naturellement évocateur fait revivre, dans ce cadre de minarets, de mosquées, de maisons aux grillages mystérieux, tout un passé qui n'est pas très lointain et qu'animent des visions de sultanes couvertes de pierreries. Il a trop le sens du pittoresque et de la poésie pour n'être pas ému
Devant Stamboul qui, sur ce bord Dressant mille flèches ensemble, Se berce dans la mer et semble Une flotte à l'ancre qui dort.
Sollicité par cette profusion de feux, de palais, de rutilances orientales, Ziem prend ses pinceaux, installe son chevalet sur la côte d'Asie et là, sous l'ombre calme des palmiers et des platanes, il compose cette magnifique série de tableaux orientaux où il nous révèle une Constantinople de féerie, tout enveloppée de vapeurs
roses à travers lesquelles pointent les aigrettes légères des minarets ou l'imposante masse de Sainte-Sophie. Les calques promènent sur les flots bleus les sultanes au teint cuivré, couchées à demi-nues sur les pourpres tapis de Perse. Évocation splendide d'un monde chanté par les poètes, mais que nul peintre, avant Ziem, n'avait aussi brillamment traduit.
Pendant trois ans, de 1841 à 1844, Ziem poursuit cette longue carrière d'artiste voyageur à laquelle il ne put jamais renoncer complètement. Aucun homme, sauf peut-être Loti, n'a plus que Ziem battu l'univers, parcouru îe monde.
Au cours de sa longue existence, il a visité la Turquie, l'Italie, l'Egypte, l'Arabie, l'Asie- Mineure, la Syrie, les Indes, l'Espagne et ce Midi provençal qui est la porte de l'Orient et d'où il a rapporté ces toiles bien connues: Quais du vieux port de Marseille, Solitude à Tamaris,
le Mas Vincent dans la Camargue, Une battue de macreuses sur V étang de Marignane.
Mais il n'a point visité que les terres ensoleillées. Le Soir au bord de l'Amstel, à Amsterdam, Une chaumière aux environs de La Haye, Vue d'Anvers, etc., etc., nous ont conservé le souvenir de ses voyages dans des pays où le soleil ne se dépense pas en orgies de couleurs et en feux d'artifice. Chose étrange, ce passionné de lumière aimait la mélancolique poésie des ciels gris de Hollande, ouatés de vapeurs même dans les plus beaux jours. Cette lumière, il la traduisait avec sa coutumière supériorité et nul n'a su, comme lui, mirer dans les eaux pâles des canaux les façades à pignons des vieilles maisons néerlandaises. Mais ce qui l'attirait surtout en Hollande, c'était l'œuvre de Rembrandt, ce génial artificier de la lumière, pour lequel il professait une sorte d'idolâtrie. Sans oser se l'avouer à lui-même, il l'avait placé dans son
cœur sur un trône plus haut que ses modèles préférés, ceux de Venise : Titien et Véronèse cédaient le pas au maître d'Amsterdam. Il rétudiait avec amour ; il suivait avec anxiété sur la toile la main du maître et essayait de surprendre son secret d'illuminer les ombres les plus denses. Afin de s'assimiler mieux cette technique, il ne recula pas devant la redoutable expérience de copier la Ronde de nuit. Il surmonta victorieusement l'épreuve. Tous ceux qui ont pu contempler cette copie s'accordent à la trouver, je ne dis pas égale à l'original, mais digne de lui.
Puis nous le trouvons aux Indes chassant le tigre ; nous le voyons en Egypte remontant le Nil jusqu'à Kartoum. A Constantinople il assiste au retour des troupes françaises rentrant victorieuses de Crimée. En un mot il a visité toutes les capitales de la lumière pour y chercher et y noter des impressions nouvelles.
Ce grand voyageur n'ignore même pas Paris où il devait occuper plus tard, rue Lepic, à Montmartre, un hôtel tout plein des souvenirs de ses voyages et que connaissent bien les habitants de la Butte. Déjà, en 1851, il exposait une vue prise du Bas-Meudon.
Nous ne suivrons pas plus longuement Ziem dans ses randonnées à travers le monde et nous nous fixerons plutôt avec lui dans cette Venise à laquelle il revenait toujours plus épris d'elle après chacune de ses absences. C'est dans ce cadre qu'il faut le voir pour bien comprendre la poésie et la richesse de son œuvre.