‹ F. ZiemChapitre 6 sur 11 · LE PEINTRE DE VENISE · texte numérisé non relu

LE PEINTRE DE VENISE

A peine revenu d'Orient et de Russie, en 1845, Ziem se hâte de regagner Venise qu'il n'a vue que pendant six mois et qu'il ne connaît pas assez à son gré. Il est jeune — vingt-cinq ans à peine — son enthousiasme pour Venise ne se

complique pas de mélancolie. Ses yeux s'emplissent de lumière et de rêve, mais de rêves joyeux et de lumières éclatantes. Sa Venise n'est pas une cité morose, mais la reine de l'Adriatique promenant sa traîne diamantée dans une apothéose de pourpre et d'or.

" A l'heure où Ziem arrivait à Venise, il n'y pouvait plus trouver cette Zulietta qu'y avait rencontré Rousseau, ou cette Margarita dont Byron conte les aventures. Il n'y pouvait encore trouver Richard Wagner, qui y est mort, ni la Duse, qui s'y repose. Mais le peintre y rencontrait cette duchesse de Lucchesi-Palli (qui n'était autre chose que la duchesse de Berry) et Mme Taglioni, duchesse d'Opéra, qui y avait des palais. Il pouvait y causer encore avec un gardien des Plombs qui se vantait d'avoir porté le manteau de Siîvio Pellico allant au tribunal. C'était alors une Venise familière et délicieuse, comme le Barbizon où Ziem allait se reposer

au retour; c'était un coin sans façon; sain comme une cour de ferme. Des omnibus à vapeur en chasseront les barques quelque jour, et l'ombre de Gautier regrettera l'ombre des gondoles. " (J. Claretie.)

La transformation est aujourd'hui presque complètement réalisée, au détriment du pittoresque et de la beauté de Venise. Les gondoles romantiques deviennent de plus en plus rares dans le Canal-Grande, chassées par les bruyants et modernes 44 vaporetti " dans les étroits canaux des faubourgs. La lagune leur est encore ouverte, mais le touriste pratique d'àprésentleurpréfèreles rapides hirondelles à vapeur. La physionomie de la cité s'est elle-même modifiée : les types légendaires n'y subsistent qu'à de rares exemplaires ; le costume, même parmi les gens du peuple, tend à perdre son caractère si particulier ; les châles aux couleurs éclatantes disparaissent et le triste et laid vêtement

moderne est adopté de plus en plus. On regarde aujourd'hui comme des phénomènes certaines patriciennes attardées qui se rendent encore aux offices de Saint-Marc; le dimanche; portant de lourds et somptueux costumes de velours frappé, tirés avec respect des vieux coffres armoriés. De tous les points du globe arrivent chaque année, à la saison d'automne, tous les snobs et tous les riches désœuvrés qui envahissent les caravansérails et les palaces nouveau modèle du quai des Esclavons et qui achèvent de moderniser Venise.

Ziem n'a pas connu cette profanation. A l'époque où il arriva dans la cité lagunaire, elle possédait toujours ce charme profond et exquis qui se dégage des vieilles choses. Elle n'avait encore rien perdu de sa couleur locale à laquelle contribuaient également, par leurs costumes et leurs mœurs; les familles patriciennes et les habitants des faubourgs.

Ziem s'était arrangé à Venise une existence originale qui satisfaisait également son goût du pittoresque et le besoin de ménager sa bourse, assez légère, de jeune artiste. " Il y vivait sur l'eau, nous raconte M. Jules Claretie. Il avait loué, avec son ami Favart, un de ces larges bateaux qu'on appelle la-bas un topo. Il y avait installé un atelier formé de stores en sparterie; sur le pont, vers le milieu. A l'avant se tenait Chérubini, le batelier, chargé de faire la cuisine. " Ah! quelle cuisine! " répétait Ziem qui traduisait son impression par une mimique expressive. Il avait, à ce souvenir, un haut-lecœur très comique. Les deux amis ont passé sur le topo des moments charmants. Une gondole attachée aux flancs du bateau leur servait de baleinière ; mais ils descendaient peu à terre. Quand cela leur arrivait, ils couchaient dans les premiers hôtels venus, au petit bonheur. Leur point d'attache était

près de l'arsenal, à deux pas du Jardin Public.

" Un soir, avec quelques convives — Arsène Houssaye et Paul de Saint Victor qui venaient souvent les voir étaient peut-être du nombre — après un repas pour lequel Chérubini avait déployé tout son talent, ils allumèrent des feux de bengale. Ces vives clartés attirèrent l'attention des gardes; un policier vint à bord. A cette époque, Ziem peignait le portrait d'un original vénitien, qui lui avait apporté des vêtements splendides et des insignes de doge. Ces accessoires, étalés sur des chaises, resplendissaient à la lumière. Lorsque le policier vit ces merveilles, il fut ébloui ; il recula épouvanté; il crut sans doute que, sur un vaissau fantôme, les ombres des doges étaient revenues célébrer une nuit de printemps. Il salua et se retira."

Mais si la plus franche gaîté régnait à bord de l'atelier flottant, on y travaillait aussi beaucoup. Dans le recul que lui permettait le

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